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Del Campo

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Lou

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Je suis belle. Je suis de celles qui s’étirent et s’alanguissent,
Je suis de celles qui aiment qu’on les regarde,
J’aime qu’on me regarde,
Je suis soignée, apprêtée,
J’ai vu du monde, de la vie, de la mort,
Des cris, de la rage, de la joie,
Des sanglots, des pleurs, du désespoir.
J’ai été piétinée des milliers de fois
Et j’en suis heureuse.
J’ai senti les pas des enfants, la course des adolescents,
L’hésitation des anciens, le galop des chevaux,
Celui, tremblant, de Jeanne, le matin, avec les coups secs de sa canne,
Les volées de graines qu’elle jetait aux pigeons.
Parfois, la nuit, tard, dans l’ombre ténue d’un lampadaire,
J’ai senti l’urine chaude courir sur moi,
Parfois en chantant.
On s’est embrassés, enlacés sur moi
J’étais là, entre eux, entre vous.
Vous étiez entre la nuit et moi.
Parfois, on s’allongeait sur moi,
Le soir tard quand plus personne ne marchait.
J’ai regardé et je regarde le ciel
Sans discontinuer
Les étoiles vous écrasent- sur moi
Je suis lisse
Je ne cache personne
Je suis là pour vous faire danser, pour écouter
Cette vie bruyante, sale, confuse, riante, décalée, furtive- qui me glisse dessus.
Jeanne a arrêté de venir, le matin
Les pigeons attendent.
Vous m’avez piétinée, les jours de manifestation
Vous avez crié, hurlé, de rage.
Vous avez été menacés, je n’ai rien fait,
J’étais là, désemparée.
Je ne cache personne, je vous porte, seule
J’aime les musiciens, ils me font briller, reluire de plaisir
Je m’anime, tout bouge, avec eux.
Je t’ai vue te séparer définitivement à cette terrasse de café,
Tu l’as renversé, il a coulé sur moi
Je sens encore sa chaleur
Il pleurait, tu restais impassible
Je m’en souviens tu avais une jupe légère, fushia
Tu venais là tous les jours, prendre un café.
Parfois avec lui, parfois seule, parfois avec des amis
Je t’ai entendue parler de tes parents, de ta mère
Tu en parlais bien, je l’aimais pour toi.
Puis du rugby, tu parlais souvent du rugby
Je ne m’y attendais pas, tu étais drôle.
Tu l’as quitté ce jour-là
Depuis, tu reviens prendre ton café ici, avec un livre.
J’essaie de lire le titre, difficilement.
C’est Erri de Luca, je crois.
Le rugby et Erri de Luca, la jupe rose fushia,
Quelques morceaux de toi.
J’en ai entendu des conversations, des bouts de vie,
Des chants, des rires, des cris
Beaucoup de cris, on crie beaucoup ici.
Je vous ai unis parfois,
désunis à d’autres
Je suis votre théâtre
Je crois que je vous aime
Nombre et seul
Hésitant ou conquérant
En retard ou ponctuel
Davantage en retard,
Vous courez après quelque chose, ça m’amuse.
Je vous aime car vous croisez vos vies, vous les échangez, parfois.
Moi, je reste là, inerte, entre vous
Je vous survivrai à tous,
Je survivrai aux hommes, aux femmes
Et mêmes aux immeubles et aux cafés
Je suis -presque- immuable
Je suis entre vous
Je suis à vous
Aimez-moi
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