Au(x) fortuné(s) infortuné(s)

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Ami ! Sans te blâmer, j’aime bien ta demeure,
Où le lys blanc sourit et le vieux saule pleure.
Ton domaine qui de loin flaire un beau royaume,
Où les arbres courbés ressemblent à un dôme.
Ton beau parc aux attraits pompeux comme les astres
Qui font des éclats plus précieux que les piastres.
Ton château que fait luire un rayon du soleil
Et qui donne aux yeux quelque éclair vermeil.
Ce grand espace qui, paré d’herbe et d’eau vive,
De fleur qui bouge à une cadence furtive,
Où le printemps lance son plus tendre zéphire,
Où des accords agrestes fusent de sa lyre,
Où de massifs bouleaux aux ramages touffus
Se lancent de propos doux ou parfois confus,
Cet endroit où en osmose le soir les oiseaux
Viennent fort côtoyer la nuit sur des rameaux,
Offrant au nocturne silence leurs concerts
Qui émeuvent la nature et tout l’univers
Avec leurs vibrants airs géorgiques amènes,
Le tout provenant de leurs voix d’harmonie pleines,
Eh bien, cet espace qui charme à l’horizon,
C’est ton lare, ta retraite, oui, ta maison.
Il force l’admiration de quelques passants
Par ses mares, ses bois et ses prés florissants.
J’aime ta demeure, mais je ne t’envie pas.
Car de tous les hommes qui marchent ici-bas,
Ces vivants qui cherchent le bonheur dans ce monde,
Malgré le spleen, l’ennui et la douleur profonde,
Ces êtres garrottés et aux seins abattus,
Ces esprits pâles mais bien remplis de vertus,
Ces âmes sombres dont le souffle n’est que fiel
Et qui chaque jour frappent aux portes du ciel,
Ces cœurs qui chargent d’obsécration le Suprême,
Tu es le plus riche ermite au pauvre cœur blême.
Tu fais d’un écrin aux beaux joyaux ta fortune,
La solitude au cœur mais l’œil sur la pécune.
Tu fais des nuits blanches au sommeil agité,
Ton âme fulmine le noir que la clarté.
Ton esprit fait vigie à l’heure où la ville dort,
Craignant un pas fortuit qui bouge avec la mort.
Tu travailles à combler ton orgueil humain.
L’instinct te guide à t’inquiéter pour demain,
-Demain est l’aujourd’hui qu’on ne verra peut-être-
L’or te fait vivre comme un gazon sur le tertre.
Tu te sens riche et fort. Au fond la peur domine.
Ta pensée est exempte d’une lueur divine.
Je ne t’envie pas Ami, et voilà le pourquoi.
Car malgré ces tableaux riants autour de toi,
Ces merveilles qui ornent le cœur de la nature,
Ces chênes, ces saules, ces ifs et leur parure,
Ces bruyères et ces buis verts au parfum rustique,
Ces jonquilles et leur pur jaune fantastique,
Ces convolvulus aux volubiles pétales,
Offrant joie au cœur avec d’autres plantes banales,
Ces perles dont la vue parfois essuie des pleurs,
O ! tu ne comprends rien du langage des fleurs.
Tu n’entends le murmure du lys à la rose,
Les mots apaisants du jonc au roseau morose,
Le lichen qui échange avec le liseron,
La vallée soufflant des choses au goémon.
Tu n’écoutes ces merles aux voix argentines
Siffler tout doux comme des âmes enfantines,
Ces bouvreuils qui échangent d’agréables sons,
De tendres notes avec leurs voisins pinsons.
Ces cygnes qui parlent le soir avec la mare,
Quand le monde se vide de tout tintamarre,
Ces arbres qui se disent tout bas des paroles,
Où les érables font, à travers des symboles,
De remarques aux aulnes qui perdent leur force,
Car ayant peut-être des chancres sur l’écorce ;
Où les marsaults en blaguant envient les sapins,
Leurs aiguilles dures, ou encore les beaux pins.
Ces plaines où les étangs aux ondes moins pures,
Demandent un peu des lacs aux puretés sûres.
Ces œuvres dives qui font la muse aux poètes,
-Ces esprits éclairés par Dieu des pieds aux têtes.-
Il n’y pas plus grande fortune que le bois.
Ami, tu l’as sans connaitre son sens, tu vois ?
En donnant la nature et sa belle apparence,
Dieu a révélé de son grand Etre l’essence.
La nature, c’est le cœur de celui qu’on chante,
Qu’on invoque bien dans l’amertume frappante.
La nature, c’est Dieu. C’est son cœur et son âme.
Il y a mis ses secrets, ses vœux de pure flamme.
Il s’exprime à travers les arbres et leurs ombres,
Il mande les feuilles qui soignent les cœurs sombres.
O ! quel bonheur que celui d’admirer le soir
Les champs aux doux parfums du fond de l’encensoir !
Ami, vous avez la nature, œuvre de Dieu,
Celui qui fait votre or depuis son saint lieu,
Mais hélas ! vous êtes au fond si misérable.
Vous n’avez d’yeux que pour l’argent considérable.
Il est mieux de vivre heureux dans le dénuement
Que de grandir dans la fortune obscurément.
J’aime votre demeure aux beaux mille chemins,
Leurs parfums agraires, mais vous Cher, je vous plains.

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