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XP sous haute-protection

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Claire Bouchet

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— Éline, accroche-toi à mon cou s’il te plaît, que je puisse te transférer sur la table d’auscultation
— J’ai mal aux bras Babynours, j’ai peur de me lâcher et de tomber.
— T’ai-je jamais laissé tomber ma belle petite patiente ?
— Non jamais, c’est vrai. C’est parce que tu es grand et fort !
— Alors on y va. À mon compte : 1, 2, 3... hop-là ! Droit au but !
— Mes parents vont arriver dis ?
— Oui on les a appelés. On les a rassurés, ils étaient aux quatre-cents coups !

22 h en ce mois de février 2018. L’ambulance a parcouru la ville toutes sirènes hurlantes jusqu’aux urgences de l’Hôpital universitaire, avec à son bord Éline, 10 ans.

Éline n’est pas une petite fille comme les autres, ça non. Éline ? C’est une pile DURACELL® rechargeable : vibrante d’énergie, elle peut faiblir mais ne jamais s’éteindre, pourvu que son chargeur de curiosité et de malice ne soit jamais loin ! Toujours garder les yeux ouverts pour ne rien perdre de la vie ! Branchée en permanence, jamais en surcharge ! Oui mais voilà. Toute médaille a son revers et pour Éline, son revers, c’est son corps. Il la malmène depuis que nourrisson, une banale promenade en poussette, bras nus et visage poupin offerts au soleil, a scellé son destin. Depuis, elle ne sort qu’avec la permission de minuit...

Ce soir d’hiver glacial, un mardi, elle n’aurait voulu manquer pour rien au monde son entrainement de futsal (1) avec son club. Début des hostilités ? 21 h. Lorsque la plupart des gens rentrent chez eux claqués par une longue journée de travail et dinent d’un plateau-repas devant la télévision, ou que des mamans actives ou des papas solos récupèrent leur progéniture chez la nounou et entament leur deuxième journée auprès de leurs chérubins, Éline en profite pour s’éclipser et offrir sa frimousse à la lune. Là, elle respire... Passionnée d’animaux, elle a tout lu sur la chouette hulotte, le hibou Grand- Duc ou le lynx, qu’elle considère en secret comme ses amis crépusculaires et nocturnes. Comme eux, elle est en sursis, avec une espérance de vie limitée...

Donc, ce soir, lorsque la nuit a remplacé le jour, sa maman l’a accompagnée en voiture jusqu’au gymnase pour sa séance de sport préférée. Comme Éline ne peut pratiquer aucune activité diurne à l’extérieur, ce qui représentait au début une contrainte est devenu rapidement un plaisir. En effet, elle si sociable peut côtoyer des enfants de son âge, des adultes, courir après un ballon, faire partie d’une équipe, arbitrer, rire, transpirer, la vie quoi ! Par contre, il faut bien penser à mesurer les émissions d’UV des lumières et des fenêtres dans le gymnase. Pour sa sécurité. Ne jamais sortir sans son dosimètre et le dégainer plus vite... que la lumière ! Fort heureusement, la ville a équipé toutes les fenêtres de l’équipement sportif de films anti-UV, ce qui permet d’être protégé des méfaits du soleil et d’une clarté trop importante.

Après une séance particulièrement intense où les enfants ont travaillé des techniques de toucher de balle, de contrôle, de frappe, de course et de dribble, bref, appris à perfectionner les mouvements avec le ballon, ils ont constitué deux équipes et se sont affrontés lors d’un match amical. Éline n’a pas ménagé sa peine, virevoltant et slalomant entre ses adversaires pour servir au mieux ses équipiers au moment du tir final. En fin de partie, épuisée, elle cherche un appui auprès du chariot roulant métallique de rangement du matériel de futsal afin de reprendre son souffle. Malheureusement, le système de freinage n’étant pas enclenché, le chariot bascule, entraînant la petite fille dans sa chute. Un demi-côté rabattable vient heurter le dessus de la main droite d’Éline, lui imprimant aussitôt une plaie importante. Coach et préparateur physique n’hésitent pas une seconde. Ils appellent le 18 et la suite, vous la connaissez.

— Alors, ma petite Éline, bien installée ?
— Ça va Babynours
— Tu as peur ?
— Je ne sais pas. Si, un peu.
— Je vais rester auprès de toi en attendant l’arrivée du Professeur CHAZAL tu veux bien ?
— Oh oui. Dis Babynours, tu es le seul infirmier urgentiste de garde cette nuit ?
— Non, il y a Mademoiselle Alice aussi, mais elle fait ses rondes au bout du couloir
— Tu l’aimes bien Mademoiselle Alice ? Tes yeux clignotent comme les gyrophares des pompiers quand tu la croises, je l’ai vu
— Ça c’est quand la lumière des couloirs est trop intense. Heureusement, quand tu es là, on baisse l’abat-jour !!
— Tu sais, je n’ai que 10 ans mais même si je ne vis que la nuit, à l’heure des vampires et des loups-garous, j’y vois comme en plein jour...

Le professeur CHAZAL, dermatologue de renom, entre dans la salle d’auscultation avec les parents de la petite fille. Ils ont eu le temps de converser en aparté quelques minutes auparavant.

— Alors Éline, tu as voulu faire de la voltige ce soir ?
— Oui avec le chariot à roulettes, mon vaisseau spatial n’était pas garé tout près alors...
— Je vois ! Bon, montre-moi ta main veux-tu ? Pose-la sur ce champ opératoire, là. C’est bien. (S’adressant à l’infirmier) Loïc, voulez-vous bien approcher le kit d’auscultation s’il vous plait ?

Très concentré, l’éminent praticien examine la plaie recouvrant de quelques centimètres la main d’Éline, scrute chaque parcelle de peau alentour, prend des mesures, compare les couleurs. Il prélève un petit échantillon qui partira au labo pour un examen prioritaire. Il relève la tête.

— Bon, je crois que nous avons évité le pire pour ce soir. Je vais prescrire des soins à base de crème réparatrice et cicatrisante et tout devrait rentrer dans l’ordre rapidement. Loïc, vous voudrez bien les réaliser s’il vous plait ? Monsieur et Madame PIERRARD, il faudra amener Éline dans le service tous les soirs de cette semaine d’accord ?
Quant à toi, petite sportive, il te faudra lever le pied jusqu’à la fin du mois, le temps de te remettre.
— Je peux te poser une question docteur ?
— Oui bien sûr
— Avec Papa et Maman, on voulait aller à la Cité de l’Espace à Toulouse. Ils proposent des nocturnes pour observer le ciel avec un télescope et visiter l’exposition dédiée à Thomas Pesquet. Ils ouvrent spécialement pendant les vacances d’hiver. On peut dit ?
— Oui tu peux. À condition de bien te protéger. Tu veux devenir astronaute quand tu seras grande ?
— Oh ce serait possible tu sais. J’ai déjà tout l’équipement : mon casque, ma combinaison, mes gants. Moi, enfant de la lune, je pourrais ainsi lui rendre visite en vrai et lui dire combien elle compte pour moi.
— Tu es une petite fille bien malicieuse et pleine de ressources. Quel que soit ton rêve, il te rapprochera des étoiles, je n’en doute pas.

Éline et ses parents prennent congé du professeur CHAZAL et de l’infirmier « Babynours » Loïc et rentrent à la maison à minuit passé. Pas un chat dans les rues, on dirait même que certains quartiers sont en zone de guerre, avec un couvre-feu qui a éteint tous les réverbères dès 23 h.

Le lendemain, les volets de la maison restent clos, la journée étant particulièrement ensoleillée, avec un froid sec. La petite fille reste calfeutrée chez elle, regardant la vie à travers les posters de couleur qui émaillent les murs de sa chambre et de sa salle de jeu et sa collection de DVD.

La vie reprend son cours, entrecoupée des visites nocturnes à l’hôpital pour les soins prodigués en vue de la cicatrisation de la main blessée.
Éline se remet facilement, et très vite, elle ne tient plus en place. Elle veut reprendre une autre de ses activités favorites : faire du vélo dans son quartier alors que la plupart des maisons dorment encore. Elle adore ce moment où elle a l’impression de dominer le monde et où elle peut croiser des noctambules, comme elle. Pensez-donc ! À 4 h du matin, c’est une faune singulière et particulièrement fidèle qui emplit l’espace.

D’abord, le mardi et le vendredi, il y a ses amis Max, Phil et Léon. Elle les appelle les Pieds Nickelés et ils sont toujours réglos ! À 3 h 50 pétantes, ils arrivent dans leur super-camion benne et débarrassent tout ce que le quartier compte d’ordures ménagères. Elle se poste juste au coin de sa rue, à hauteur de l’abribus et attend que le camion stoppe à sa hauteur.

— Bonjour les copains ! Vous allez bien ce matin ?
— Oui et toi petite Zébulone ? À ton poste pour surveiller la qualité de la collecte ?
— Oui, plus que jamais ! Papa a changé les vitesses de mon vélo donc je peux facilement rouler à votre hauteur maintenant. Allez ! C’est parti !

Et voilà un étrange équipage composé d’un côté d’un camion-poubelle de 19 tonnes conduit par Max, et dont les ripeurs Phil et Léon exécutent des numéros de danse perpétuels entre leur marchepied et le bitume de la rue, et une petite fille de 10 ans juchée sur son vélo qui leur ouvre la route vers les différents conteneurs du quartier. Parfois, dans les zones particulièrement denses en pavillons, elle a même la permission de descendre de son deux-roues et d’actionner le lève-conteneur pour que les déchets se déversent dans la benne.

Lorsque la tournée est terminée, Max gare le camion près de l’abribus et tous quatre s’installent sur le banc pour déguster quelques viennoiseries tout en se racontant leurs vies.

Les autres jours de la semaine, elle ne sort pas son vélo car elle ne pourrait pas être en forme pour suivre normalement sa journée d’école. Par contre le samedi, ce n’est pas pareil. Le samedi, elle attend les jumelles Laure et Sophie, toutes deux employées en VSD (2) à la biscotterie de la ville voisine. Elles travaillent de 20 h à 4 h du matin sur les chaines de production et sont en général de retour à leur domicile vers 4 h 30. L’hiver, c’est parfait. Elle a tout le temps de les attendre. L’été et l’automne par contre, c’est juste le temps nécessaire pour que l’aube annoncée par Aurore aux doigts de rose n’entache pas de ses rayons de soleil naissants la peau fragile d’Éline. De toute façon, dans ces cas-là, elle ne sort jamais sans son harnachement d’astronaute du levant, gants et casque anti-UV !

Laure et Sophie ont toujours vécues ensemble, elles ont leurs habitudes. L’une d’entre elles est de jouer à La Bonne Paye® et elles adorent inviter leur petite voisine le dimanche après-midi. Par contre, dans ces moments d’exception, il est impératif que la pénombre soit l’invitée d’honneur de la maison pour ne pas risquer la piqure mordante de l’astre de feu par un interstice oublié de volet ou de rideau.

Ce quotidien un peu contraignant, Éline a décidé d’en faire un allié et ses parents se sont adaptés. Ne rien faire comme tout le monde, n’est-ce pas amusant ? Sortir quand tout le monde dort, faire des rencontres hors du commun, se prendre pour une héroïne de l’espace, etc. Elle pourrait même être détective privé si elle le voulait et mener ses enquêtes dès la nuit tombée. D’ailleurs, les allées et venues de ses voisins nourrissent si fortement son imaginaire qu’elle a décidé de tenir un journal, d’y consigner scrupuleusement ses observations et de dresser des hypothèses minutieuses. Elle s’est même inventée un assistant-détective qu’elle envoie sur le terrain réaliser des opérations de filature en « CATIMINI » : Calfeutrage TIssulaire MINImaliste, afin de ressembler le plus possible aux personnes surveillées en mode statique ou dynamique et se fondre ainsi dans la masse. Pensez donc ! Si elle devait filer elle-même les suspects en mode combinaison intégrale et accessoires de photoprotection, elle se ferait vite remarquer !! Certes, elle pourrait raconter qu’elle arrive de la planète Alphagreen 3089 et qu’elle est en mission d’observation des autochtones de la rue des Candélies mais qui la croirait ?

Elle aime s’inventer des dialogues avec son alter-ego imaginaire :
— Tiens ! Madame LAPLUQUE a encore une fois changé de sac à main. C’est la quatrième fois cette semaine. En plus, elle porte des chaussures assorties.
— J’ai remarqué moi aussi. Une autre chose a changé également. Elle porte des talons bien plus hauts que d’habitude !
— Aurait-elle braqué une banque ? Ou bien elle fréquente une salle de jeux clandestine ! Jamais je n’aurais cru cela de la part de Madame LAPLUQUE ! C’est ce qui expliquerait ses rentrées d’argent importantes et ses achats inconsidérés...
— Je vais la pister pendant quelques jours et nous verrons ce qui en ressort...

Ainsi avance la vie d’Éline, une vie qui ne peut pas se révéler au grand jour sous peine de contrariétés cutanées importantes, voire fatales. Les éphélides, constellation sidérale tachetée de brun ou de roux présente sur son visage, son cou et ses mains, ne brillent pas particulièrement en sa faveur. Exposer ces parties de son corps au soleil ou à une lumière trop intense pourrait endommager son ADN et produire des lésions irréversibles sur sa structure. Éline le sait et l’intègre. Sa survie ne repose que sur une protection optimale et constante de son corps... doublée de quelques aménagements logistiques.

L’ennemi intime de la petite fille se nomme Xéroderma Pigmentosum (XP).

Éline est une enfant de la lune.


© Claire BOUCHET – 22.04.19

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(1) Futsal : Le futsal est un sport collectif apparenté au football. Comme lui, il se joue principalement au pied avec un ballon sphérique. Il oppose deux équipes de cinq joueurs dans un gymnase, sur un terrain de handball.

(2) VSD : Vendredi Samedi Dimanche. Le travail en VSD consiste à concentrer ses horaires de travail sur le weekend et à ne pas travailler le reste de la semaine. Souvent, les horaires sont décalés.
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M. Iraje · il y a
Une vie sans soleil qui rayonne d'émotion et de tendresse.
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Artvic · il y a
Quel récit ! j'en ai le souffle encore coupé ! c'est un texte profond avec une tendresse qu'on ne saurait décrire ! bravo Claire pour ce texte et merci
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Blin · il y a
On ne présente plus sur ce site la délicatesse en même temps que la puissance de votre écriture. Une fois encore, en auteure exigeante avec elle-même, vous partez à l'assaut d'un sujet délicat et criblé de pièges. Et, comme d'habitude, en parfaite virtuose,vous jonglez avec la subtilité, la grâce, l'émotion, la poésie, la tendresse et l'élégance. C'est beau, terriblement beau. C'est du Claire Bouchet, tout simplement. Merci de cette promenade céleste au pays des "enfants de la lune". C'était magnifique et d'une très grande humanité.
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Claire Bouchet · il y a
Que dire devant un tel commentaire ? Mes mots ne sauraient être aussi forts que les vôtres pour vous signifier toute ma reconnaissance d'accueillir mon travail et mon écriture de manière aussi positive et enthousiaste. Alors je n'oserai qu'un grand et unique MERCI !
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A. Nardop · il y a
Un texte lumineux sur une terrible maladie.
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Claire Bouchet · il y a
Merci pour votre retour A. Nardop. Il me touche beaucoup.
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Marie · il y a
beau texte, sujet douloureux mais abordé avec finesse. J'aime
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Claire Bouchet · il y a
Merci pour votre très délicate appréciation Marie.
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Atoutva · il y a
Un sujet pas facile à traiter. Et une petite fille bien attachante.
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Claire Bouchet · il y a
Pas facile en effet et la rage de vivre doit être montrée et devenir contagieuse.
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Arnaud JOMAIN · il y a
Les enfants de la lune! Merci pour ces gens de la lune qui brille pour elles, pour eux, leur apportant de joyeux rayons d'espoir et de vie.
Arno

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Claire Bouchet · il y a
Merci à vous Arno d'avoir lu ce texte et d'avoir apposé ce commentaire si sensible.
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Paul Thery · il y a
J'ai déjà rencontré un de ces enfants, mais dans un contexte plus tragique: vivant le jour et mal protégée contre les U.V... imaginez la suite... Aucune envie d'en faire un texte.
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Claire Bouchet · il y a
Il faut parfois écrire pour dépasser la douleur de certaines situations sans pour autant tomber dans le pathos. J'ai choisi ici de "mettre en lumière" une maladie méconnue et pourtant tellement dévastatrice. Merci à vous Paul.
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Jo Kummer · il y a
Un j'aime de plus pour XP sous haute-protection!
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Claire Bouchet · il y a
Merci Jo. C'est très gentil à vous.
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Skimo · il y a
Soit il y a une part de vécu, soit vous vous êtes beaucoup documentée. Cela donne du réalisme à une histoire qui finalement est fantastique. Bravo, ça se lit comme un conte ou le conte se lit comme une expérience vitale, pleine de tendresse.
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Claire Bouchet · il y a
Skimo, cette histoire ne présente aucun caractère personnel. Par contre, le très beau film "La permission de minuit" m'a inspirée ainsi que des reportages et des ouvrages traitant du sujet. Merci pour vos mots particulièrement touchants.
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