Worm’s world

il y a
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Finaliste
Jury
Parmi tous les animaux passés au crible de mon œil affûté durant ma carrière de zoologiste, aucun n'aura plus accaparé mon attention que le noble ver de terre.
Pensez donc ! Sous des aspects bonhomme, routinier, simplet, le ver de terre est pourtant suprêmement intéressant pour qui sait l'observer. Chaque matin, je prends le temps de le contempler, chaque soir je saisis l'opportunité de l'admirer dans son milieu naturel. Sous terre, dans la terre, hors de terre, il se meut dans cet espace pourtant confiné avec grâce et élégance.
Mes confrères médecins ne connaissent le ver que dans sa version solitaire, mais je puis vous assurer que le lombric est extrêmement social, joueur, à l'esprit vif et à l'ondulation souple. Alors qu'ils pullulent par dizaines au mètre carré, vous n'en verrez pas deux entrer en collision. Un bal savamment orchestré, une chorégraphie millimétrée, tout est fait pour que la valse du ver mouvant soit un enchantement. Avec ses congénères, ils avancent du matin au soir, toutes directions confondues.
Peu enclin à la nouveauté, la divertissante créature ne perce que rarement de nouvelles galeries, préférant comme itinéraire une travée déjà étayée. Elle y poursuit ses amis, batifolant, folâtrant, vagabondant avec allant.
Ce qui défie l'entendement, à mon sens, reste l'hétérogénéité de son bol alimentaire. Quel raccourci rapide que de déclarer à brûle-pourpoint qu'un lombric ne se nourrit que de terre. Quelle insulte à son intelligence gustative ! Depuis le temps que je les ausculte, je puis vous affirmer qu'ils sont d'un éclectisme difficile à égaler. Pour ma part, je le déclare haut et fort : le ver est carnivore. Et doublé d'un solide appétit ! Jamais je ne l'ai vu la panse vide ; chaque pause dans son parcours est l'occasion pour lui de faire bombance, ne discriminant aucune saveur. Jeune pousse ou vieille branche, fleur de nave ou grande asperge, mais aussi tout ce qui relève du chien battu, de l'âne bâté, de la carpe muette ou du requin sans pitié. Aucune distinction dans ce qu'il avale à longueur de journée, et recrache tel quel tout au long de son parcours. L'on peut même dire que le produit une fois digéré ressemble à la matière première. L'appareil digestif du ver semble avoir une fonction purement décorative. C'est en cela que réside son mystère. Jamais, du reste, je n'ai vu un lombric rechigner à déguster une proie, petite ou grande, quelle que soit sa couleur, son odeur, sa saveur. Plus surprenant encore, lesdites proies font honneur à leur prédateur en se jetant promptement dans sa gueule. Pourtant, les tripes d'un ver n'ont rien d'accueillant. Une odeur putride s'en échappe continuellement, et les borborygmes de son péristaltisme relèvent davantage de la cacophonie que de l'harmonie. Les éléments en ressortent compressés et vidés de leur énergie ; l'on dirait que le ver en a extirpé tout dynamisme avant de les rejeter pour se délecter d'autres proies plus appétissantes.
C'est un animal routinier, vous savez où et quand le trouver – excepté lorsque quelques botanistes mécontents décident d'en interrompre la pérégrination – tout comme vous savez, en le voyant arriver, que vous composerez son prochain menu. Rassurez-vous, à l'instar de Jonas dans le ventre de la baleine, vous serez vite recraché... pour revenir le lendemain subir le même sort en bonne petite victime consentante que vous êtes.

Il suffit ; j'entends le grondement mécanique de la rame s'approchant du quai. Les portes du métro s'ouvrent sous mon nez et j'abandonne là mes réflexions de géodrilologue pour me joindre à la cohorte de mes propres congénères et m'offrir en sacrifice quotidien à cet insensible et insatiable ver de terre sur chemin de fer.
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Utilisateur désactivé · il y a
Texte à étudier en cours de SVT, merci pour ce bon moment.
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Mireille Bosq · il y a
J'ai adoré !
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Pat Vermelho · il y a
En ver et contre tous pourrait être le slogan idoine de ce beau texte. La chute est étonnante. J'aime être surpris. Mes 4 voix.
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Guy Bellinger · il y a
Merci de réhabiliter de la sorte le lombric injustement honni. Belle chute.
J'ai moi aussi tenté de redonner du lustre au ver de terre avec "Ode à l'annélide" (Ode à l'annélide (Guy Bellinger)). Bienvenue au club !

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Granydu57 Ww · il y a
Honneur au lombric qui entretient nos jardins. La chute est surprenante, si bien imagée. Mon vote.
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Viviane Fournier · il y a
Joli moment ...merci et bravo à vous ...et bonne chance !
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Sylvie Neveu · il y a
Une toujours chouette relecture alors je dépose mes voix en soutien , Mel
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Michel Dréan · il y a
Prête à concurrencer Werber et ses fourmis Mel ?
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Orane CP · il y a
Très bien écrit et... instructif ! bonne finale Mel
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Celia Zannol · il y a
Cette lecture provoque un enchantement digne de la valse du ver. Merci et bravo

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