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Catherine David

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Un rai de néon s’étale à l’entrée du supermarché King Sooper’s, faisant reluire les dalles de béton glacé. Recroquevillée sur son lit de journaux, les yeux clos sous un chiffon gris, Deborah Cantor se laisse réparer par le sommeil. Récurage des neurones, fontaine de bien-être, lumière incertaine des rêves. Rochers battus de la pointe du Raz, falaises de Panarea, relents de mémoire, marmite bouillante, cuvette en plastique rouge, océans déversés, collection de larmes, crabes et papillons épinglés au revers d’un veston, autant de scénarios que d’images. Chaque nuit, une nouvelle énigme est fabriquée, qui se dresse un peu au-dessus du lot comme un fantôme, désœuvrée, qui agite un peu les bras mais en vain, puis se dissout dans le néant. Deborah Cantor s’est endormie au bout du rouleau, entre chien et loup (entre chienne et louve !), dans le crépuscule fuligineux de Manhattan, comme elle s’endort tous les soirs en ronflant après le départ des fouilleurs de poubelles. Nous savons aujourd’hui que la beauté des ruines ne doit rien au matériau d’origine, nous admirons la pierraille du Parthénon et le métal fondu des Twins, mais qui dira la splendeur d’un visage froissé par la vie sous un chiffon gris ?
Autour de Deborah Cantor, concerto de sirènes de police, vacarmes métalliques, pulsations, halètements, sonneries. Syncopée, arrogante, excessive, la ville de Woody attire les rêves comme l’aimant la limaille, et les rêves s’y collent dans un grand délire d’affiches. Vivre à New York, c’est dansant, c’est chaloupé, c’est jazz, c’est Babylone, Alexandrie et Cordoue réunies, cité des vertiges, beauté du diable, de fer et de verre, squattée, taguée, mélangée, rouillée, rusée, avec ses hululements, ses mendiants, ses plaques de ferraille secouées par les pneus.
Depuis qu’elle s’est retrouvée à New York, Deborah Cantor n’en finit pas de tomber dans le vide. D’une voix très aiguë, elle fredonne un air de valse en poussant dans les rues sa poussette pleine de babioles. Elle a chaud elle a froid, elle chantonne et gazouille, à cœur vaillant rien d’impossible, colchique dans les prés, à la claire fontaine il y a longtemps que je t’aime. Elle regarde les vitrines qui reflètent des Ricains de toute forme, allure et provenance, avec brushing ou tignasse, talons aiguille ou baskets, elle trouve qu’ils ont de grandes dents et des sourires fixes, on s’y perd, dans cette coalition d’inconciliables, de chaos juxtaposés, rires et brisures, mixture d’impossibles, brouet de sorcières, tout cela sur la même île en folie, sous le même ciel changeant. La semaine dernière, avec la pluie qui ne cessait pas, elle s’est réfugiée dans les entrées d’immeubles non gardés, les yeux fixés sur un coin de ciel.
Sur son tas de journaux, elle rêve à son garçon perdu, tout se passe à l’intérieur des paupières. Points de fuite, angles morts, zones d’ombre, boîtes noires. Elle rêve, mais le garçon n’y est pas, et c’est un cauchemar de son enfance qui revient : elle est dans la rue, elle marche au milieu des passants, soudain elle s’aperçoit qu’elle a les yeux fermés, elle essaie de soulever ses paupières, mais ses paupières sont collées, elle essaie encore, en vain, elle se cogne aux passants, la terreur la réveille. Les genoux de Deborah Cantor remontent sur sa poitrine et l’écrasent. Il suffirait de la regarder dormir pour constater à quel point l’erreur de sa vie fut profonde et sincère, mais les passants remarquent à peine ce corps en boule, éponge mitée, colosse friable, boule de tissus, chevelure empoussiérée. Femme sans visage endormie au vu et au su de tous, tas de misère sur l’asphalte, joue posée sur les journaux de la veille, non loin de sa flasque vide, du whisky pas cher, une boisson de soldat sifflée en un quart d’heure à la tombée du jour, la petite fille de Diogène se blottit dans sa décrépitude. Les passants passent au loin car notre gisante matinale ne sent pas la rose et le lilas. Dans les profondeurs de son giron stagne l’odeur du chagrin. Dormir jusqu’à la fin du monde, le sol finira par se craqueler, les villes abandonnées submergées s’effondreront sous les poussées tectoniques, New York partira à la dérive, grand vaisseau déchu avec sa figure de proue brandissant une flamme incompréhensible dans le désert de l’après-monde.
Et personne n’y pense en voyant Deborah Cantor crasseuse sous son chiffon gris, et personne ne s’en souvient alors que New York s’éveille dans son jus sous le ciel électrique découpé en damier derrière les immeubles incohérents, et personne n’y songe alors qu’un arbre étique écarte les bras avec désespoir devant le grillage d’un terrain de basket (il y a même un peu de givre en cette aube claire de novembre), non, vraiment personne, voyant Deborah Cantor ainsi écroulée sur une dalle luisante, personne n’imagine ou ne suppose, ou ne se laisse effleurer par l’idée presque indécente que tout cela, ces mains calleuses, ce visage couperosé, cette chevelure poisseuse, ce gros ventre plissé, que tout cet édifice en ruines, dans un autre temps fut une jeune fille pleine d’espoir, une belle plante de Bretagne. Deborah Cantor est bien la seule à se souvenir, très vaguement, que cette jeune fille maintenant presque entièrement détruite avait jadis un port de reine et de longues jambes fuselées, que pour aller danser elle portait de petites robes imprimées en Liberty, seule elle se souvient qu’elle avait jadis tous les courages, une audace formidable, une pêche d’enfer, et cela malgré les ancêtres depuis longtemps disparus qui ne cessaient de la poursuivre d’injonctions discordantes, de reproches et d’exigences. Plus les années passaient, et plus les absents s’acharnaient. Sous leur emprise funeste, Deborah Cantor a commis de graves erreurs dont nous ne connaissons pas le détail, des sortes de crimes. Enfin la persécution est devenue criante, le tumulte a grandi, son courage s’est envolé avec ses souvenirs en lambeaux.
Aujourd’hui il y a du vent dès l’aube, ce qui est inhabituel à New York, les nuages courent entre les tours tandis que l’air chaud des immeubles climatisés s’échappe en spirales ascendantes. Sur le trottoir, au coin du parking, un grand black enturbanné de safran traîne un sac en plastique d’où s’échappent de petites plumes blanches qui volettent avant de retomber sur l’asphalte, duvet d’automne annonçant les premières neiges. La rumeur des voitures grandit au rythme des désirs citadins, enfants gâtés impatients, devenir riche, boire du coca, être à la mode, changer la couleur de ses yeux, baiser sans penser au sida, manger des hot dogs en lisant le journal, rencontrer une âme sœur, ne pas trébucher dans les immondices, ne pas se faire agresser par des toxicos, habiter un immeuble de luxe avec un store à rayures en travers du trottoir et un gardien en uniforme chargé de filtrer les visiteurs et d’actionner les grilles de l’ascenseur. Dans les bourrasques matinales voltigent des particules dispersées de tous les morts qui ne hantent même plus les mémoires.
Dans le caniveau de l’Amérique, aidée par le whisky, Deborah Cantor peut enfin oublier tous ces morts péremptoires, tous ces corps éteints, fondus dans l’humus mais debout dans le passé, tous ces râleurs adorés qui montent la garde autour d’elle. Elle ne compte plus les années, elle ne pense jamais à la Bretagne, cela n’existe plus nulle part, sauf ce poinçon dans la poitrine, une étincelle au fond des yeux, de temps à autre. Elle ne se rappelle presque rien, elle dansait avec les autres puis un jour le silence est tombé sur elle, voilà tout. Un silence écrasant.
Seul Tom le chat s’approche de la dormeuse. Sa gueule est raturée, couturée, pleine de cicatrices. Autour de son museau la peau est rose, les poils ont été si souvent arrachés qu’ils ne repoussent plus. De même, dit-on, après le passage d’Attila, l’herbe ne revient plus dans les prés. Tom se bagarre au milieu des poubelles avec les matous du quartier, puis vient se réfugier dans la chaleur unique de Deborah Cantor. Il la renifle de part en part, lui grimpe dessus avec précaution, une patte après l’autre, cherchant un pli douillet où squatter jusqu’à l’aube. Il aime les chiffons de Deborah Cantor, leurs odeurs croupies le rassurent et le bercent, il ronronne dans le châle de laine, donne des coups de patte en rêvant, ils dorment ensemble, les bienheureux, dans les linges secs de l’espérance, dans la grande île un peu folle, la grande essoreuse à rêves les brasse dans ses larges poumons puis les recrache dans le matin glacé.
C’est l’heure des chômeurs qui font fuir les fantômes en vitesse, en bande ils arrivent devant le King Sooper’s en portant d’énormes sacs remplis de canettes vides qu’ils enfournent une à une dans le container prévu à cet effet, on gagne cinq cents par canette, à la fin on a de quoi s’acheter une autre canette, ou peut-être une boîte de lentilles. Les pièces tombent dans la machine en cliquetant. Deborah Cantor traverse la région des rêves pour se réveiller une fois de plus dans ces clameurs froides. Silence. Papiers gras.

PRIX

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Utilisateur désactivé · il y a
Une superbe nouvelle ou la réflexion prône sur mille détails, j'aime.
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Utilisateur désactivé · il y a
Vous racontez une terrible réalité... J'aime votre écriture et me hâte de voter pour votre texte, bien caché, découvert ce soir.
Si le cœur vous en dit , je vous invite à lire et soutenir "le coq et l'oie" sur ma page. Merci et à bientôt.

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Moniroje · il y a
Quelle belle description de la ville!!
mais aussi de la ... déchéance:
elle était belle et conquérante,
elle est ... cette fin misérable

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Philshycat · il y a
J'aime ce style !
Mes textes en lice, votes bienvenus !
L'avenir de la justice :http://short-edition.com/oeuvre/tres-tres-court/reecriture
Portrait dramatique :http://short-edition.com/oeuvre/poetik/jocaste

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Catherine David · il y a
Merci chère Patricia, vous avez parfaitement compris mon projet, qui n'est pas de l'ordre du reportage mais plutôt de nature poétique, si ce mot a un sens dans ce contexte "new yorkais".
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Patricia Burny-Deleau · il y a
Un portrait fort, sans complaisance , sans misérabilisme qui remet un être humain derrière cette déchéance. On termine la lecture secoué(e).
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Catherine David · il y a
Merci à vous, Nallyan, je vais essayer de vous lire, j'
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Naliyan · il y a
Texte dense, très bien écrit. Une ambiance.
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Catherine David · il y a
Merci à vous, cher Bruno, cela me fait chaud au coeur et me donne envie d'écrire, et de vous lire ! Et vive les inventeurs de Short Editions, notamment Isabelle Pleplé
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Bruno Teyrac · il y a
Quel beau texte ! Une terrible réalité, exprimée avec talent. Le rythme de la narration est en adéquation avec les pulsations de New York, où bat le cœur du monde, et le contraste avec la déchéance de la protagoniste n'en est que plus frappant. Magnifique écriture au service de cette histoire d'un réalisme noir. Mon vote enthousiaste.
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