Western Moderne

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Les fêtes de fin d'année venaient de s'achever. Le rituel des grandes résolutions pouvait se substituer à la frénésie des préparatifs. Prendre ces fâcheuses grandes résolutions qui ne durent que le temps de soulager sa conscience. Arrêter la cigarette avant qu'elle ne te consume une ultime fois. Réparer la porte d'entrée qui ne cesse de bloquer, apprendre à persévérer, se débarrasser de ces disgracieuses poignées d’amour alimentées par mes excès...
En attendant on pouvait souffler pendant une bonne et longue année avant que la litanie grégaire festive ne resurgisse. Exit guirlandes, sapins venant agoniser lentement dans nos salons, pour finir à la décharge. Terminés les chants insipides de Noël dont l'inexpugnable Petit papa Noël qui a propulsé des générations entières sur les rivages de la dépression. Ouf ! Enfin j’étais paisible, ou presque. Restait à payer l'addition : laisser s'échouer impuissants, sur nos visages, les cuites et excès en tous genres ; cohabiter avec ses vapeurs gastriques alimentées par les fruits de mer, les chocolats de mémé, la dinde farcie aux pruneaux, l'incontournable foie gras. Renflouer le découvert, engendré par les palais de la défonce du consommateur qui nous ont englouti tout notre pognon en cadeaux futiles et désuets et dans le même temps auront expulsé quelques tonnes de CO2 supplémentaires pour leur fabrication, leur acheminement, au mieux le recyclage au pire l’incinération. Voilà pour le bilan des fêtes. Un de plus.
J'arrivais en plein centre ville en descendant la rue du Maréchal Joffre. Je laissais vagabonder ces fameuses résolutions au rythme de mes pas en ruminant les éléments probants de l’enquête sur laquelle je butais. Des effluves d'été surgissaient malgré l'hiver. Il faisait chaud, très chaud, l'air sec enrobait mon visage. Le soleil me tartinait la face de ses rayons aiguisés et piquants. Les terrasses avaient envahi les trottoirs. Tous les ingrédients étaient réunis pour aller s'étaler en terrasse, déguster un verre, faire l'étoile de mer. Il faisait plus de 34 °C, pour un mois de décembre, c'était désormais la norme. Je stoppais net devant le Bagadou pour siroter un rhum oxygéné. En général ça me donnait un coup de fouet. Je cherchais le déclic pour trouver une piste sur ces crimes pas communs.
— Salut Léo.
— Alors où est la neige ?
— Ah ! ben, elle est loin... Tellement loin que je crois que même mon père n'en a jamais vu ici. J'ai des photos sur papier à la maison qui date de l'hiver 1983, mon grand-père immortalisait l'instant avec son bonnet de laine sur la tête, tricoté maison. Je me souviens, il me parlait souvent de cet instant. « La neige apaise l'horizon, rend moelleux l'intérieur des maisons et le cœur des hommes », me disait-il.
— Un rêve.
— Oui un rêve.
La neige, un songe... Je fermais les yeux et imaginais, la rue Jean-Jacques Rousseau, feutrée sous la neige, les flocons suspendus au ciel se balançant au gré du vent. Le bruit sourd des pas sur les trottoirs. Les enfants sautillants, les yeux illuminés par la magie du spectacle. Cette joie pure et simple, accrochés aux visages, que seuls les enfants peuvent exprimer. Ce contraste des saisons à jamais perdu...
— Et un rhum sur-oxygéné ! Tu vas m'en dire des nouvelles, Léo !
— Je me saisis du verre, d'un trait fluide, je laissais la mixture m'envahir. L'effet était saisissant. Une bouffée d'énergie me montait à la tête. C'était comme un brusque passage été-hiver. Les idées devenaient claires. Le rhum arrivait alors en scène pour contrebalancer avec une douce sensation de chaleur qui cheminait de la gorge au bas-ventre.
— Alors !
— Oui, attends...
Je voulais encore profiter de cette enveloppe de sensations agréables. Les yeux fermés, détendu, je laissais l'effet voyager dans toutes les parties de mon corps. La vague de chaleur arrivait maintenant sur les membres les parcourant du haut en bas.
— Verdict ?
— 10/10.
Dans 8 jours j'allais fêter un anniversaire, les 10 ans dans la police criminelle. Je me souviens, j'étais arrivé dans le service profane avec encore quelques traces d'acné, pour tenter d'assouvir, in fine, la frustration de mon père resté gendarme sous-officier toute sa carrière. J'avais passé le concours de lieutenant de police avec succès.
La proximité du crime n'est pas un voisinage agréable, elle vous projette dans l'âme noire des individus, cette part animale, cruelle, tapie depuis Néandertal en chacun de nous, que certaines circonstances font rejaillir. Je prenais tout ça en pleine poire au quotidien. Le métier m’avait abîmé, d’autant que depuis le réchauffement climatique, le taux de croissance des délits explosait. À cause de l’eau potable rationnée et donc chère, la notion de survie, pour certains, était concrète ; le refuge dans le crime presque inexorable.
En 2030, alors que la théorie des septiques à propos du réchauffement climatique commençait à prendre le pas sur la théorie des scientifiques, le climat avait brusquement changé ; en décembre aucune gelée, pas de pluie, aucun nuages, pas mieux en janvier, ni février. C'était comme si l'horloge climatique s'était figée sur un climat d'été éternel. Pire, l'été suivant avait pulvérisé tous les précédents records de chaleur. Température moyenne de l'été 2031 : 39 ° C. Une canicule en mode continu. Une vague de migration intense vers le Nord (où il faisait plus frais) s'était alors formée. À partir de cette période, tout s'était précipité. Nous avons atteint le pic de production du pétrole, la production déclinait et les prix à la pompe explosaient. Plus de 20 euros le litre. Les diverses mesures politiques autour du développement durable avaient été balayées par la cupidité conjuguée des lobbies et des milieux financiers. Tout le pouvoir était concentré entre les mains de quelques fortunes internationales. Celles-ci achetaient tous les pouvoirs, les lobbies avec les politiques, pour maintenir un système de marché qui alimentait leurs investissements, donc une bonne partie de leurs intérêts. Aucune mesure sérieuse, efficace, favorisant la maîtrise du réchauffement climatique n'avait pu émerger, ni même d'autres concernant la gestion du stock des énergies fossiles et de l'eau. Le peuple, englué dans son individualisme, arrosé en jets continus de marketing et de pubs, était lobotomisé. Dix ans plus tard, nous étions immergés dans la catastrophe, sans avoir su réagir. Les plus riches migraient vers le Nord, où le climat restait un peu plus supportable. En à peine deux ans, les flux migratoires avaient re-dessiné la répartition des habitants. J'étais au Nord, là où le crime était devenu un moyen de survie.
Deux jours que j'étais sur cette enquête et je piétinais. Un véritable sur place. Déjà 10 individus empoisonnés. Mêmes profils, immensément riches, ultra fortunés, méthode identique. Tous empoisonnés au pistolet tranquillisant pour animaux, dans la rue. Les victimes étaient toutes arrivées au commissariat avec le dard utilisé. Il provenait d'un pistolet Neegad 7, modèle assez puissant, utiliser pour endormir les fauves. La comparaison pouvait s'arrêter là. En effet, le produit injecté était un virus qui laissait une dizaine de jours (en moyenne) de survie aux victimes ; un compte à rebours macabre. Dans le même temps, le criminel contactait ses victimes avec un enregistrement de voix de synthèse posté le jour même, qui expliquait, jour après jour, la progression des symptômes, jusqu'au décès. Une description détaillée, émaillée d'un vocabulaire médical maîtrisé :
« Je vous ai inoculé une dizaine de particules virales, elles sont désormais dans votre sang. Vous êtes l'hôte qui va faire le travail d'amplification du virus. D'ici quelques jours, les virions vont commencer à envahir vos cellules. La progression pourra entraîner la destruction potentielle d'organes, comme les reins, le foie... en provoquant quelques hémorragies internes abondantes. Je tiens à préciser qu’il est préférable de me contacter avant ces manifestations désagréables. En effet, je possède l'antivirus contre 10 000 000 d’euros versés via Western Union. Si vous ne me contactez pas à ce stade, aller brûler un cierge pour apaiser vos souffrances, car voici la suite du programme. De petits caillots de sang se forment, affaiblissant la circulation sanguine, car celui-ci s'épaissit. Votre rythme cardiaque ralentit donc. Le « pavage » entre en action. J'explique. Les caillots, en s'agglomérant, tapissent les parois de vos vaisseaux sanguins jusqu'à les obstruer. Résultat : certains organes ne sont plus irrigués et se nécrosent : le cerveau, le foie, les poumons, les reins, les testicules, les intestins, la liste n'est pas exhaustive ! Le stade suivant est, quant à lui, le plus féroce. Nous arrivons à l'invasion des tissus conjonctifs (ce qui permet de maintenir les organes entre eux). Cette structure se transforme en bouillie, liquéfiant les sous-couches de la peau. Des déchirures spontanées apparaissent sur la peau faisant jaillir le sang à l'extérieur. La peau d'ailleurs se ramollit à tel point, qu'il est déconseillé, même de l'effleurer, sous peine de voir se multiplier les déchirures. Le sang s'écoule maintenant abondamment autour des gencives. Sous l'influence des vomissements à venir, la langue, boursouflée par l'abondance de sang, peut s'arracher. Le cerveau saturé de cellules mortes entraîne des convulsions désordonnées des membres supérieurs et inférieurs qui projettent du sang un peu partout. Vous finissez en un amas de chair gluante... »
Quelques jours plus tôt, j’avais pu constater l’état du premier cadavre qui n’avait pas réglé la somme demandée. Effrayant ! On pouvait à peine distinguer un corps humain, une bouillie de chair épaisse, en décomposition, comme passée au mixeur... Quelques volutes gazeuses semblaient même ondoyées au-dessus. Avec la chaleur accablante l’odeur piquait les yeux...
Les media avait instantanément relayé l’affaire sur les réseaux. Tout le monde en parlait. Les victimes suivantes avaient payé la somme demandée et reçues le lendemain dans un écrin, type bijouterie, une gélule verte. L’antivirus agissait. En deux jours, les premiers symptômes disparaissaient.
Mon supérieur m’avait donné 10 jours pour élucider cette affaire, d’autant que les cibles étaient fortunées, donc influentes... La pression était grande. Il me restait huit jours. Nous en étions à 90 000 000 millions d’euros extorqués. Je ne possédais aucune piste, seuls éléments concrets, l’enregistrement, l’écrin, le modèle de l’arme tranquillisante, le dard avec quelques traces du virus en cours d’analyse.
Et toujours, cette chaleur lourde, écrasante, qui enrayait mes schémas de pensées. La luminosité croissante du soleil (le seuil des 15 000 lux était annoncé au dernier bulletin climatique) nous imposait désormais le port systématique de lunette solaire. Cette lutte physiologique sabrait mon énergie, ralentissait mon raisonnement.
Ce type maîtrisait diverses disciplines, la biologie, la médecine. Il était probablement doté d’un esprit cartésien, organisé, méticuleux. Probablement issu de hautes études scientifiques.
15 heures, rendez-vous avec un vétérinaire, afin d’approfondir le sujet de l’arme. Un type d’une soixantaine d’années m’accueille, le cheveu hirsute, une allure de savant fou. Si seulement il pouvait illuminer mon enquête...
— D’après votre mail, il s’agirait bien du modèle énoncé, un Neegad 7. Cependant en observant le dard utilisé, une bizarrerie me préoccupe... me lança-t-il, tout en introduisant l’index dans son nez, comme pour y trouver la réponse. La rotation du doigt s’amplifiait. J’étais dans l’expectative, suspendu à son doigt, comme s’il lui était possible d’en extirper l’indice miraculeux.
— Oui, oui, la couleur du support du dard...
— La couleur, comment ça la couleur ?
— Figurez-vous que ce modèle de dard est très répandu en France, mais l’embout est toujours noir. Celui-ci est vert ? Pas commun ! D’ailleurs je n’en ai jamais vu de cette couleur.
— Où peut-on en trouver des verts ?
— Je ne sais pas. Probablement sur le Web, par correspondance.
J’avais décidé de marcher pour me rendre au bureau malgré la température extérieure annoncée, 40° C. Souvent les mouvements de la marche amorçaient une mécanique de pensée, m’aidant à réfléchir. Le rapport du laboratoire tardait à arriver, me laissant dans le flou quant à la nature du produit injecté. Je lançais une recherche sur l’achat du modèle de dard vert. La réponse arrivait sur mon mobile : 10 000 sites référencés proposait ce modèle de par le monde.
Je remontais la rue de Strasbourg, le flot silencieux des véhicules électriques formait un ballet harmonieux, presque agréable visuellement. Le ciel était bleu phosphorescent, ce bleu, longtemps synonyme d’évasion, de liberté, de rêve, était devenu notre captivité, notre garrot. Je marchais le nez en l’air et posais mes écouteurs sur les oreilles en mode lecture aléatoire : « Fever » d’Eddie Cooley et John Davenport, la version originelle, quelques claquements de doigts pour introduire le chant, puis en superposition la voix cassée de Little Willie John. Le hasard, peut-être ! Le temps avait la fièvre. Oui c’est ça, la fièvre ! Le climat était malade... Et nous les hommes, organes de la terre, prolongements biologiques, portions cette fièvre, premiers symptômes d’une infection plus grande.
Tout en traversant la rue, je ressentis une douleur vive en haut de l’épaule gauche. Comme une décharge, prolongée par une onde électrique douloureuse, qui traversa mon bras puis mon torse. Mes jambes semblaient comme engourdies, ne supportant plus le rythme de mes pas ; dix mètres encore pour atteindre l’autre rive de la chaussée. Chaque pas me coûtait une énergie considérable. J’atteignais maintenant le trottoir d’en face, chancelant, comme déchiré, pantelant de douleurs. Instinctivement je frottais mon épaule gauche, quelque chose était plantée en haut de celle-ci. Instantanément je compris ce qui m’arrivait, tout en ôtant le dard, j’étais dans le même temps propulsé à l’état de victime. À partir de cet instant, mes pensées entraient en ébullition. Le temps semblait se matérialiser, comme s’il m’observait, au-dessus, juste au-dessus de mon épaule. Je pouvais le sentir. Il flottait là, laissant bruisser le tic-tac du compte à rebours désormais activé.
10 jours. Il me restait 10 jours à vivre. 10 jours de souffrances abominables, condamné, dans l’anti-chambre de la mort, attendant le butoir. Toute ma vie commençait à défiler dans le désordre. Les naissances des enfants, les amis, la mort de mes parents...La bobine du film de ma vie en accéléré... Il fallait que je salue mes proches, rapidement, tant que mon corps me portait, leur dire l’essentiel. Mes enfants, ma femme, l’essence de ma vie. Je me dirigeais, vers mon appartement, rue Appert. Au passage, je m’arrêtais au tabac, pour ressentir encore une fois, ce doux poison, cette volute venimeuse. En introduisant la clé sur la porte, mon mobile m’indiquait un message reçu. Je ne sais pourquoi, je me précipitais sur la messagerie. L’instinct me poussait à consulter immédiatement celle-ci. C’était un message vocal de synthèse :
« Je vous ai inoculé une dizaine de particules virales, elles sont désormais dans votre sang. Mais vous connaissez la suite. Par conséquent, je vous épargnerais le programme en détail. Voici donc ma proposition : 10 000 000 millions pour abandonner l’enquête. Si vous acceptez, après m’avoir fournit les preuves efficientes que l’enquête est désormais dans une impasse, vous recevrez deux cadeaux : l’antidote plus 10 millions. J’attends votre réponse avant 3 jours. Passé ce délai, vous serez, de toute façon, incapable de réfléchir sereinement... ».
Je restais allongé sur le sofa. Une Camel incandescente au bout des lèvres, je pouvais sentir le temps me parcourir, me consommer, me consumer ; tel un passager de la vie en sursis attendant la station terminus. J’entendais le ciel pleuré un rideau de larmes. Je rêvais de couleurs claires, de terre d’ombre et d’air, d’une parcelle de vie nouvelle. Chaque taffe inspirée inondait mon corps de cette fumée toxique, libérant au passage un bien-être apaisant. J’avais peu de temps. Peu de temps pour réfléchir, peu de temps pour saisir et m’imprégner de quelques instants étincelants.
Je mettais sous tension mon antique platine CD, ouvrais le tiroir pour y glisser un concerto de Vivaldi : « Les Quatre Saisons »... Les yeux mi-clos, j’embarquais pour le « Printemps » en pensant au poème qui avait inspiré Vivaldi pour le premier mouvement : "voici le Printemps. Que les oiseaux saluent d’un chant joyeux. Et les fontaines, au souffle des zéphyrs. Jaillissent en un doux murmure. Ils viennent, couvrant l'air d'un manteau noir.
Le tonnerre et l'éclair messagers de l'orage... "
Cette onde musicale soyeuse parcourait mon corps, le printemps s'annonçait... Quel contraste avec ma situation, propulsé au crépuscule de ma vie, en un éclair. Je rassemblais mes pensées, il me fallait trouver la solution et réfléchir à la proposition. Je prenais mon portable et écoutais à nouveau le message...
Je prenais une antique pièce de 1 euro, en pensant au hasard, pile je cède à la proposition, face je me bats.
Je la regarde passer, elle monte au dessus de mon visage, puis la gravité faisant son travail, elle atteint un sommet, puis tout en tournoyant, elle plonge vers le bas, je la saisis de la main droite et la retourne sur ma main gauche...
Pile, je reste en vie.
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