Voyage vers les couleurs

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Je m’appelle José Lenoyer, je suis aveugle depuis ma naissance. Je vis dans mon monde, le monde de la nuit et les voyants vivent dans le leur, le monde des couleurs. « Couleurs » comment je peux savoir ? Je ne saurai jamais, c’est comme d’aller sur Saturne, je ne saurai jamais. Dans mon monde je touche, je caresse, je palpe et puis je respire, je sens, j’écoute, j’entends autour de moi. Il l’arrive de trébucher, de me cogner, mes mains se trompent parfois. J’en ai pour ma vie entière, apprendre ce monde du noir qui effraye tant les voyants. Mes mains, elles ont remplacé mes yeux, j’ai tellement besoin d’elles, j’attrape, je touche...



Un jour, ma femme Aurore est venue vers moi, toute excitée. Elle avait lu un article dans le journal. Aux Etats-Unis, un éminent ophtalmologiste, le Professeur Jansen, s’appuyant sur expérimentations sur des souris, a réussi des opérations des yeux faisant recouvrir la vue à certaines personnes aveugles de naissance.



j’entends Aurore, elle est toute excitée. Moi je vois mes trente-cinq ans de vie dans le noir, mes mains fidèles qui touchent, palpent, peuvent tout reconnaître. Aurore est survoltée, je ne l’ai jamais sentie comme ça.

- Mon chéri, il faut saisir cette chance, cette opération tu y a droit.

Elle ajoute en plaisantant :

- Tu pourras me voir, te rends-tu compte, me voir avec tous mes reliefs et toutes mes couleurs. Plus obligé de me tripoter, me dit-elle en riant...

Je sais qu’elle blague, elle doit même me sourire. Je sais quand elle sourit , sa voix est différente.



Le temps a passé, de longues semaines pendant lesquelles j’hésitais. Bien_sûr, j’ai souvent souhaité être voyant et maintenant je ne sais que choisir. Enfin je me suis décidé, j’ai fait le choix de faire confiance à Aurore. Après tout elle m’aide tellement depuis ces années, je ne veux pas la décevoir. C’est vrai que ce changement de monde me fait peur. Je me sens comme ces explorateurs qui découvraient des pays pays si différents d’eux_mêmes qu’ ils ne pouvaient pas y vivre.Le changement c’est bon à petite dose. Pareil à ces explorateurs, je pars à la découverte du nouveau monde, ce monde des couleurs dont les voyants m’ont tant parlé.
Et si je ne m’en sortais pas, si ma vie devenait plus compliquée, plus absurde, jusqu’à la fin ? Si j’avais à le regretter après, ce monde des voyants ?


Doucement je me réveille. Je sais que je suis à l’hôpital. Malgré les perfusions et des tuyaux partout, j’ai les idées claires. Je sens mon corps. Des doigts de pieds aux mains, il bouge. Tout va bien, mon corps fonctionne, à peine de légères douleurs pour me rappeler que je suis vivant.



Mes paupières sont closes recouvertes de gaze et de pansements protecteurs. J’ai une infirmière à mes côtés, c’est elle qui m’explique tout ça. On attend le professeur Jansen qui a pratiqué l’intervention. Mon infirmière s’appelle Cécile, elle a une jolie voix. Le reste je ne peux pas savoir, je n’ai pas le droit de la palper. Je peux juste l’entendre et la sentir. En riant elle me dit :

- Bientôt vous aurez la vue, vous verrez comme je suis jolie. « jolie » je ne sais pas ce que c’est. Il faudra sans doute que j’apprenne.



Je pense à ma vue qui va naître, à ces mots « voir, regarder » que je ne peux pas encore comprendre, ces mots de voyants. Je vais être comme tout les autres et ça me fait peur. J’ai fait le grand saut, j’espère ne pas le regretter. j’espère aussi qu’ Aurore ne regrettera pas...
Une voix grave qui pèse ses mots, le Professeur Jansen entre dans la salle.Mon infirmière, avec beaucoup de douceur enlève mes compresses. Les volets sont baissés, il ne faut pas trop de lumière. Mon cœur bat très vite, il se passe quelque chose. Je perçois des images, des formes floues, mouvantes celle de l’infirmière et du Professeur Jansen.

_ Demain sera une grande surprise, me dit le Professeur Jansen.

Cette nuit je vais être transférer dans une chambre seule maintenue dans la pénombre.



Je suis très fatigué, je pense que j’ai « vu », je pense aussi que ma vie est bouleversante. J’ai beaucoup à apprendre, rien ne sera facile, je vais conquérir le nouveau monde. J’ai sommeil, je veux dormir dans le noir mais ce n’est pas mon noir d’avant, c’est un noir inconnu qui me rassure pourtant.. Au matin mon infirmière, sans doute souriante me rejoint après un bref petit- déjeuner. Elle m’explique le programme de la journée, une première approche du monde, on ne dit plus « monde des voyants », on dit le « monde ».

- Nous allons nous rendre dans un musée, à une trentaine de kilomètres de la clinique, au bord de la mer. Il y a un sous-bois et un parc, on peut s’y promener et rencontrer des statues au hasard de la promenade. Vous pourrez les toucher comme d’habitude , mais surtout vous pourrez les voir tout en entier, les regarder, les découvrir à votre façon.

- Pour la première fois de votre vie, vous allez « regarder ». Pas de panique, ça ne va pas se faire en un claquement de doigts. Il vous faudra apprendre ce monde du regard que vous n’avez jamais connu, qui vous était étranger jusqu’ à aujourd’hui.



Je marche dans l’herbe, je marche sur un chemin.
- C’est une statue de Henri Moore, me dit Cécile.
Je fais face à la statue, elle est massive mais je la vois se mouvoir. Il y a de grands creux dans lesquelles je promène mes mains.
- Elle est en bronze me dit Cécile.
Ses formes sont douces, j’aime les caresser.
- C’est une femme couchée me dit Cécile.

Je caresse toutes les formes de cette statue, les creux, les grandes formes arrondies. Je ne vois pas encore très bien, j’ai besoin de la toucher. Drôle de femme quand même. c’est vrai que je ne connais qu’ Aurore. mes yeux regardent cette femme qui se montre doucement à mon regard neuf. Je m’interroge : Quel est le monde de ce sculpteur ? Serait-ce un monde où les femmes sont trouées dans leur ventre ? Elle me surprend cette statue. Jansen me dit qu’elle vaut des milliers de dollars . Ces farfelus n’ont-ils pas autre chose à regarder ?


Jansen s’inquiète pour mes yeux. Je le rassure, tout va bien, aucune douleur, mais c’est difficile pour moi de voir le monde., tout comme cette statue. En lui parlant je regarde son visage, il bouge, frémit de partout, les paupières, la bouche, est-ce un sourire ou une inquiétude ? Il faut que j’apprenne.


Nous quittons le parc et la statue et marchons vers un bâtiment, moitié murs, moitié vitres.
- Des anciennes serres, me dit Le Professeur Jansen. Maintenant c’est un musée qui accueille des peintres du 19° et 20° siècles. J’ai choisi ce lieu pour vous faire découvrir les couleurs. Doucement, ces tableaux peuvent provoquer un choc émotionnel.



Face aux premiers tableaux,je ressens des chocs, des multitudes de chocs comme si je touchais des fils électrifiés . J’ai peur, je ne bouge plus. Ces couleurs que j’ai tant espérées me pétrifient. Pourtant, comme les autres visiteurs je regarde ces tableaux mais je ne sais pas ce qu’il y a à voir. Parfois Cécile me montre une couleur :

- Jaune, me dit-elle.

J’entends « jaune », je le regarde sur la toile. Mais je ne sais pas si « jaune » est beau, je ne sais pas si je l’aime. Je ne sais pas comment les autres aiment...



Au bout de quelques heures je suis fatigué de voir, ce monde qui me saute aux yeux m’apparaît soudainement, je ne l’avais jamais imaginé avant.
Je pense à ma vie d’avant, avant l’opération, quand toute ma vie était noir. Aujourd’hui je suis novice dans ce monde de couleur. Ce monde j’ai souvent voulu le rejoindre et aujourd’hui me voilà hésitant. Mais je n’ai plus le droit d’hésiter, Aurore me fait confiance. Dans cette confusion des couleurs et des formes il faut que j’apprenne à regarder.

- Impossible de revenir en arrière, me dit Jansen, vous ne pourrez plus vivre comme si le monde est noir.



Moi je ressens ce monde dangereux, ces couleurs m’agressent. J’ai tellement besoin de mes mains, j ai besoin de toucher, de caresser et ce monde nouveau me l’interdit.


La visite se termine, je suis fatigué comme si j’étais au bout de ma vie. Je ferme les yeux. Aujourd’hui j’ai trop regardé, mes yeux ne sont pas encore habitués, j’ai besoin de me réfugier dans le noir.



Nous quittons le musée, à peine dehors j’entends la voix de ma femme, Aurore !
Parmi la foule je ne la retrouve pas. Mais voilà qu’elle se dirige vers moi, tout en me parlant pour que je la reconnaisse. Sa voix me guide, je reconnais bien sa voix. Enfin quelque chose qui me rassure. Je la découvre avec mes yeux, je reconnais les formes de son corps, sa voix, son parfum. Elle , elle me connaît depuis tant d’années, je n’ai pas changé . C’est la première fois que je la regarde, j’ imagine qu’elle est belle, plus belle que ces statues et ces tableaux trop colorés.


Je vais garder cette vie-là, les yeux ouverts dans ce nouveau monde où je peux désormais rejoindre Aurore. Il me suffit d’apprendre à regarder.

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Mireille Bosq · il y a
Recouvrer la vue. Une aventure personnelle qui est une vraie découverte d'explorateur.
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Clarajuliette · il y a
merci mireille, oui ça ne doit pas être facile