Voyage

il y a
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La gare routière de Manchester est probablement très bien classée dans la liste des endroits les plus glauques et morbides de tout le royaume. Pour apprécier pleinement l'expérience, je conseille au voyageur curieux de s'y rendre par une nuit de pleine lune à l'heure où les yeux des crackheads s'ouvrent et où les rejets des bus ont eu le temps, durant toute la journée, de violer l'air, de le souiller pour 100 générations. Les feux de ces monstres éclairent l'espèce humaine d'une manière si malsaine qu'on croit l'homme descendant de la blatte, et non du noble singe. Tous ceux qui partent ont pour unique destination l'enfer, et tous ceux qui arrivent également. Et si vous pensez que j'en rajoute, je n'ai qu'une chose à dire : les portes de Kirwick Station sont toujours grandes ouvertes (sauf jours fériés).
On peut dire que j'étais dans le thème, je n'avais pas eu le temps de me doucher, mes cheveux étaient gras et ma valise titubait comme un clochard-chanteur à cause d'une roue qui avait pété sur le chemin. Je fis face à une première complication dès mon arrivée. Le bus, direction Londres, pouvait accueillir 50 passagers. Or, nous étions bien 70-80 à attendre devant celui-ci. Même si on enlevait 5-10 crackheads qui passaient par là pour gratter quelques pièces rouges, il restait quand même une bonne dizaine de personnes en trop. Dans ce genre de situation, nous devenons animaux, la file de voyageurs en attente forme un écosystème parfaitement équilibré. Il y'a les herbivores, représentés par les gros, les mous et ceux aux valises débordantes, qui sont désavantagés et qui en général misent donc sur la bienséance des carnivores, souvent fins, véloces, et aux dents longues. Néanmoins, il y a toujours quelques herbivores qui s'avèrent être en fin de compte de redoutables adversaires, cette biodiversité a toujours des surprises en réserve. Un gros qui utilise à la perfection son physique pour te déboîter l'épaule, un mou qui dévoile au grand jour une rage enfouie, des valises qui bloquent le passage, tous les êtres vivants ont une chance, tous peuvent briller dans l'adversité.
Je réussis à me classer dans le top 20, ce qui n'est pas une trop mauvaise perf' compte tenu de mes adversaires du soir (certains étaient sûrement des champions du monde). Une fois le bus rempli, le chauffeur fit son petit discours de début de trajet, précieuses secondes durant lesquelles je pus observer avec une superbe vue les perdants du jour, la mine basse et les yeux vitreux, qui savaient qu'ils avaient beaucoup à apprendre, qu'ils allaient devoir encore beaucoup travailler pour pouvoir un jour rivaliser avec nous. Une meuf tirait sur sa clope, mais ne recrachait pas la fumée, un putain de lézard. Elle vit que je la fixais, fronça ses sourcils et ne détourna plus le regard. Agaçante. Quand le bus démarra, je levai mon majeur en sa direction pour lui rappeler la cruauté de la sélection naturelle, geste auquel elle répondit par un léger sourire, bizarre lézard.

II

Y'en avait pour 4 heures. Je passai les deux premières à réfléchir à ce truc d'écosystème, je me disais que la nature était quand même bien faite, toutes les chaînes alimentaires, les adaptations au climat... L'harmonie, que ce soit en art ou autre, repose sur des minuscules détails, des petits engrenages super-complexes qui font tenir l'Ensemble. Mais je me demandais, si la nature est si bien faite, pourquoi l'homme était apparu ? Sommes-nous des anomalies, une espèce qui a mal tourné, ou est-ce la suite logique des choses ? Questions sympas qui me paraissaient intéressantes, mais qui furent coupées net par une sale douleur sur le flanc droit. La maman assise à côté de moi s'était endormie en laissant son coude planté dans ma côte. Encore une preuve que la notion de victoire est franchement relative. J'avais gagné ce siège à la sueur de mon front et voilà qu'il fallait repartir au charbon pour l'acquisition de l'accoudoir. Ça ne s'arrête jamais en vérité, il y'a toujours quelque chose d'autre à gagner, et voir ce quelque chose d'autre nous fait toujours oublier les victoires précédentes. Je tapai sur son coude pour la réveiller, puis fis mine de dormir quand elle posa ses yeux sur moi.

Le chauffeur s'arrêta dans une station-service aux environs de Birmingham pour pisser un coup. J'ai toujours kiffé l'ambiance de ces endroits où personne n'a envie d'être, mais où tout le monde est bien content de se retrouver, surtout la nuit. On achète des chips et une canette avant d'aller fumer sa clope dans le noir en compagnie de camionneurs polonais. Oasis perdue dans un désert de bitume. Cette nuit-là, je ne dérogeai pas à la règle. Il devait être 3 h du mat et, posés sur une table de pique-nique, des albanais me faisaient un bref topo sur les avantages et inconvénients du métier de chauffeur/routier. Quand la conversation commença à se remplir de silences et que ma clope fut terminée, je me décidai à aller faire un tour aux chiottes. Sur le chemin, je croisai un mec avec un sandwich-triangle à la main et qui allait rejoindre le groupe de camionneurs. On avait fait les mêmes étapes, mais pas dans le même ordre, comme si nous étions destinés à ne jamais nous rencontrer alors que nous étions pareils.
Les toilettes étaient d'un blanc immaculé et sentaient le néant. L'urinoir que je choisis était à deux urinoirs d'un autre mec, la distance réglementaire, distance qui ne l'empêcha pas de m'adresser la parole :
— Puissant, pas vrai ?
— Hum... Pardonnez ?
— Mon jet, il est puissant, tu trouves pas ? Écoute-moi ça !
Je sais pas si tous les mecs bizarres du monde aiment parler aux gens normaux ou si ces mecs-là se sentent normaux en parlant avec moi. Dans tous les cas, j'ai toujours eu le don pour les attirer.

— Oui... C'est un jet très bruyant, félicitations.
— Des années de travail. La clé c'est de contracter le périnée et de bien respirer. Ouais, le périnée... un truc entre les couilles et le cul. Y'a pas 56 manières de muscler son jet, mon gars, c'est la seule voie, le périnée ou rien, le périnée ou tu rentres chez toi et tu laisses ça aux professionnels... Souviens-toi, c'est la clé... le périnée.

Ce petit monologue merdique l'avait fait se déconcentrer, le jet avait perdu en intensité. Lorsqu'il s'en aperçut, il la ferma et se remit au boulot. Une fois la machine relancée, il me lança un sourire avant de regarder ma poche arrière où se trouvaient trois feuilles sur lesquelles j'avais gratté pendant le trajet.

— T'écris, mec ?
— Je suis le futur génie de la littérature, un diamant brut. Jette un œil.
Je sortis les papelards avec la main qui ne tenait pas ma queue, puis les lui tendis.
— T'es trop arrogant pour écrire des bons trucs. Range-moi ça.

Il cracha dans l'urinoir puis prit la porte sans se laver les mains. Je rangeai mes feuilles ainsi que ma bite, et allai me recoiffer dans le miroir. Curieux personnage. Il ne supportait pas la vantardise, mais m'avait quand même interpellé pour me faire l'éloge de sa pisse, qui avec du recul, n'avait vraiment rien d'impressionnant. Bah ! Je remontai dans le bus qui redémarra, traçant sa route à travers les sables d'asphaltes et les ouragans de béton.
Londres approchait, je le sentais. Les lumières vrombissaient, le sol tremblait, et si ce monstre-sur-roues avait pour destination l'enfer, qu'il en soit ainsi, car ce bus transportait en son sein l'enfant du deuxième millénaire, le fléau de Manchester, contre qui tout affrontement était vain, venu faire de cet enfer le sien.
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Felix Culpa · il y a
Là encore, je découvre une belle histoire. Les détails sont si bien décrits que ce récit pourrait faire l'objet d'un scénario. Je me permets de vous inviter dans mes jardins de vie, pour vous faire découvrir mon univers : Les jardins de vie (Felix Culpa)
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Phil Bottle · il y a
Glauque à souhait.
Cela me fait penser à ce grand écrivain qu'était Prosper. Prosper Périnée.
Prosper Périnée le poteau laid où il pissait comme vache qui rote. Mais ne vous inquiétez pas... je suis toujours comme ça. Toujours? Je fais comme le monsieur, je me vante là, disons souvent...
Merci Lino pour le tuyau... beau jet!

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Simultané Mordescu · il y a
Suis venue lire il y a quelque mois. Ce texte est resté dans ma tête et pour moi c'est du très bon. Et pourtant j'ai une mémoire de poisson rouge. Bonne continuation, à 18 ans vous avez la vie devant vous :)
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Virgo34 · il y a
Un texte soigneusement écrit.
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Alice Merveille · il y a
Un texte puissant et uppercut... belle plume !
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Sylvain Dauvissat · il y a
Assurément, vous avez une plume. 18 ans ? Toute la vie devant vous alors pour l'entrenir par du travail car c'est aussi ça le talent, c'est un truc qui se muscle !
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Virgile Lepinay-Cesano · il y a
Périnée et talent, même combat haha
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J.A. TROYA · il y a
Génial et je veux la suite moi ! :-)
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Annabel Seynave- · il y a
J'ai adoré ! Un texte truculent, riche, qui nous emmène dans ses délires. Il y a du Kérouac dans votre plume, ne lâchez rien ! Good job !
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Virgile Lepinay-Cesano · il y a
Merci pour ce commentaire ca fait vraiment plaisir. Je n ai que 18 ans, la route va être longue pour atteindre le niveau de Kerouac haha! Mais je ne vais pas lâcher ça c est sur ;)
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Annabel Seynave- · il y a
18 ans ? Waouw ! Continue à tout prix à écrire, baby ! C’est très bon ! 🤗
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Chantal Sourire · il y a
J'ai aimé cette rencontre aux pissotières, un instant du quotidien haut en couleurs. La fin me rend perplexe (vanité de l'humanité ?) Un texte plaisant à lire en ce dimanche matin !
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Virgile Lepinay-Cesano · il y a
Bonjour, merci pour votre commentaire! Ce texte est un chapitre d un roman que je suis actuellement en train d'écrire, voilà pourquoi la fin peut sembler un peu étrange. Je posterais sûrement bientôt l intégralité du roman quand je l aurais fini (en essayant de mettre les chapitres dans l'ordre haha) bonne soirée ;)
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Volsi Maredda · il y a
C'est ce qui me dérange dans ce texte, en fait. C'est pas bordé. Mais c'est normal si ça s'intègre dans un roman. Sauf que pour une nouvelle ça ne marche pas à mon sens. J'aime bien ton écriture ceci dit mais c'est pas canalisé là... Après la musculature du périnée, faut apprendre à diriger précis. Quand tu sauras taguer des phrases de Proust à l'urine tu seras prêt pour l'édition 😉
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Annabel Seynave- · il y a
Après, short n’est pas le bon endroit pour les romans ... 🥴
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Virgile Lepinay-Cesano · il y a
De toute façon ya pas de roman pour le moment ;) J' ai beauucoup de temps pour trouver un autre site plus approprié!
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Annabel Seynave- · il y a
Ouiiiii ! Restez un peu ici en attendant 🤗

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