Voyage

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Ecrire pour s'amuser, écrire pour inventer, pour s'évader, écrire en long ou en court, écrire pour avancer, écrire pour soi ou pour vous, et tellement plus encore ;-)  [+]

Image de Printemps 2021

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J'aurais dû m'en douter. À un moment. Lequel ? Je ne sais pas. Mais j'aurais dû voir quelque chose. À un moment ou à un autre. Suis-je plus naïf qu'un autre ? Suis-je ingénu ? Enfant, à l'école, il est vrai que j'étais plus crédule que les autres. Des camarades s'amusaient à me faire croire en des histoires abracadabrantesques. C'était la candeur de l'inexpérience : la candeur de celui qui n'a encore rien vécu. J'avais été peu préparé à affronter le monde en tant qu'enfant unique, choyé par ses parents et gardé par ses grands-parents. J'avais probablement été un peu trop couvé et chéri, car j'étais le premier garçon au milieu de toutes ses cousines et de tantes. La confrontation à la microsociété de l'école maternelle avait été difficile. Les enfants ne sont pas des anges. D'une manière générale, je ne peux pas dire que ma vie scolaire recèle mes meilleurs souvenirs. Je fais partie de ces gens qui ont eu du mal à trouver leur place au collège et même au lycée. J'étais trop timide, je n'avais pas assez de répartie. J'étais bon élève, mais je manquais profondément de confiance en moi face aux autres.
Aujourd'hui, tout cela me paraît remonter à des temps anciens. J'ai grandi, je suis devenu un homme. Je n'avais plus eu cette impression de candeur, de niaiserie depuis des années. J'ai un métier, un travail, des amis. J'ai surtout une fiancée, belle, intelligente et drôle. Je me sens heureux et épanoui dans ma vie. Le seul point gris à mon horizon est la distance géographique qui me sépare de ma dulcinée. Dans peu de temps, cela sera également résolu puisqu'elle viendra me rejoindre à Paris et alors je passerai chacune de mes nuits à ses côtés jusqu'à ce que la mort nous sépare. Les invitations pour notre mariage ont été envoyées. Il reste évidemment quelques détails à régler autour du traiteur ou du photographe. Je ne sais plus très bien. Ce que je sais, c'est que dans quelques semaines, Laura m'apparaîtra sublime, dans sa robe blanche et elle sera mienne pour le restant de mes jours. Et voilà, fin de l'histoire.
Il ne devrait rien y avoir d'autre à raconter. Je n'étais pas destiné à avoir une vie qui se raconte. Mais voilà, elle m'a choisi, moi... J'ai été le malheureux élu. Avait-elle essayé avec d'autres avant moi ? Avais-je en moi des traces de ma naïveté passée qui faisait de moi un bon candidat ? Un terreau fertile pour une graine démoniaque ?
Quand j'ai enfin saisi ce qu'il était en train de se passer, j'ai hurlé sur elle, je l'ai ignorée, j'ai essayé de négocier, j'ai pleuré, mais rien n'y a fait. Elle n'a pas cédé. Aujourd'hui, j'accepte, je suis résigné. J'ignore cependant quelle va être la suite de mon histoire. Je ne saisis pas où elle veut en venir. Je vois surtout que ma sottise m'est chevillée au corps et qu'il y a encore quelque chose qui m'échappe. Elle ne prend même pas la peine de m'expliquer. Elle me laisse errer, moi et ma nigauderie, en attendant que je comprenne l'issue de moi-même.
Si seulement j'avais raté ce train...
— Viiiiiiiite !! Dépêche-toi !! J'vais le rater là...
— Vite, vite !! Ben non ! Je vais pas risquer un accident ou mes points pour un train !
— Nan, mais d'accord, mais bon c'est l'dernier !
— Ce serait si terrible que ça d'être coincé avec moi jusqu'à demain ?
Je l'ai regardé en souriant... Elle me faisait un clin d'œil. Non, ça ne serait pas terrible du tout. Ce serait même plutôt un vrai plaisir que de passer une nuit de plus à ses côtés. Malgré tout, cela ne valait pas les remarques qui m'attendraient, si je me pointais avec une heure de retard à mon rendez-vous du lendemain matin. Il était fixé depuis des mois et j'avais difficilement obtenu que des membres de la direction soient présents. C'était ma chance. J'allais leur exposer un projet qu'ils ne pourraient refuser.
De plus que dans quelques semaines, ça en serait fini des trains, des allers-retours et des valises. Laura les poserait définitivement chez moi.
J'arrivai finalement à temps à la gare. Par une intervention divine, nous eûmes les cinq feux de signalisation au vert et la barrière du passage à niveau levée. Cela avait dû nous arriver une fois en cinq ans ! Ma bonne étoile veillait.
Le frein à main à peine levé, j'ouvrais la portière de la voiture et baragouinai un « je t'aime » en déposant un rapide baiser sur ses lèvres. Je sautai de la voiture avec mon sac et l'entendis crier « Moi encore plus !! » tandis que je franchissais l'entrée de la gare. Une minute plus tard, je m'engouffrai dans le train et avec une synchronisation parfaite, les portes se refermaient derrière moi.
J'entrai dans le wagon et cherchai des yeux une place libre dans le train toujours bondé du dimanche soir. J'étais déjà prêt à renoncer et à passer les trois heures à venir assis par terre quand j'aperçus une place libre dans un carré. Je m'avançais et demandais aux passagers la confirmation que la place n'était pas occupée. La jeune femme en face de ma future place me répondit avec un sourire timide et une voix à peine audible qui contrastait avec son regard assuré.
— C'est libre.
Elle avait les cheveux châtains clairs qui semblaient tomber très bas dans son dos. Elle avait les traits fins et sa peau était très claire. L'ensemble aurait pu passer pour douceâtre si quelques petites taches de rousseur n'étaient venues relever le tout. Surtout, son regard avait quelque chose de fascinant, presque d'envoutant, qui tranchait avec le reste de son visage. Cela venait sans doute de ses yeux vairons : un bleu et un vert.
— Merci beaucoup.
Je m'assis sur le siège gris et vert un peu râpeux et coinçai mon sac sous mes pieds. La tête en arrière sur l'appui-tête, je me laissais aller à repenser à mon week-end avec Laura. Je commençais à me laisser gagner par le sommeil quand le train freina violemment. Les freins grincèrent dans les aigus, de plus en plus fort jusqu'à la secousse finale où le train redevenu silencieux ne bougea plus. Les murmures et les supputations commençaient à s'élever dans le wagon. Au bout de quelques minutes de suspense, la voix du contrôleur se fit entendre dans les haut-parleurs.
— Mesdames, Messieurs, à la suite d'un incident grave de voyageur, le train est immobilisé pour une durée indéterminée. Nous sommes arrêtés en pleine voie. Pour votre sécurité, nous vous demandons de ne pas ouvrir les portes et de ne pas sortir du train.
Le silence était retombé dans le wagon. Les habitués de la SNCF savent tous ce que « Incident grave voyageur » veut dire... C'est un suicide, quelqu'un qui avait été renversé par le train. Je ne pus m'empêcher de me demander à quoi pouvait bien ressembler une souffrance telle qu'on souhaitait mettre fin à sa propre vie pour la faire cesser. Qu'est-ce qui pouvait bien provoquer une douleur si intolérable qu'on ne voyait pas d'autres possibilités pour arrêter de souffrir que de s'arrêter de vivre ? Je trouvai cet acte d'une violence extrême, et j'étais encore plus choqué qu'on puisse le faire en sautant devant un train ! C'était détruire son âme et son corps en même temps. Comment pouvait-on se détester au point de morceler son corps de cette manière ? Était-ce une sorte de punition, un acte de rédemption ? Je fus parcouru de frissons.
Les discussions reprenaient peu à peu dans le train. Les gens faisaient connaissance. Nous savions que l'arrêt risquait de durer plusieurs heures. Au bout d'un certain temps, le contrôleur reprit la parole pour nous annoncer que nous repartirions deux heures plus tard, et chose singulière, nous dit qu'il allait nous mettre de la musique pour nous faire patienter. Ce qu'il fit effectivement : un air de jazz assez entraînant. Les voyageurs sourirent. Moi aussi. La jeune femme en face de moi également. Ses yeux s'animèrent. Elle semblait particulièrement apprécier cet intermède musical. Elle commença à bouger un peu la tête, puis marqua la mesure avec le pied. Quelques minutes plus tard, c'était tout son corps qui se trémoussait. Elle nous regardait tous les trois autour d'elle.
— Ça ne vous donne pas envie de danser vous ?
Elle rit. Son rire était limpide, sonore, comme deux verres de cristal qui s'entrechoquent.
— Allez, dansons !! On en a encore pour deux heures, autant s'amuser un peu !
Elle joignit son corps à sa parole, se leva vivement et commença à danser dans l'allée centrale du train. Malgré l'aspect incongru de la situation, elle réussit à faire en sorte que son humeur dansante fut communicative et nous nous levâmes pour nous dandiner en rythme. L'allée fut rapidement remplie de passagers et je me retrouvai très proche d'elle. Plusieurs fois, nous nous frôlâmes. Lorsqu'elle dodelina de la tête, des effluves émanant de ses cheveux vinrent rencontrer mes narines. Je me surpris à essayer de me rapprocher d'elle pour sentir encore ce parfum de vanille poivrée. Lorsque sa main se cogna dans la mienne sur un rythme de la musique, cela déclencha chez moi un fourmillement, léger, mais bien présent. Je me sentis troublé. Je fus surpris. Depuis Laura, cela ne m'était plus arrivé... Finalement, même fol amoureux, un homme restait un homme...
J'avais envie de croiser son regard. Je me décalais un peu pour me mettre dans son champ de vision. Lorsque je parvins enfin à accrocher son regard, je sentis qu'elle comprenait le trouble qu'elle avait semé en moi. Pendant quelques instants, elle sembla hésiter, ne pas trop savoir que faire de cette information. Puis, elle se tourna un peu plus vers moi, releva les yeux, éclata de rire avec tout son corps et posa sa main sur mon torse pour se stabiliser. Elle planta son regard captivant dans le mien et resta là, immobile, avec sa main sur moi, au milieu de tous ces gens qu'elle avait fait danser. J'avais des fourmillements plein la tête, plein les mains, plein les reins. J'avais trop chaud. Mon front devenait moite. Elle inclina la tête et sourit légèrement en sentant la confusion qu'elle avait faite naître en moi.
— Mesdames, Messieurs, l'incident est terminé. Notre train va pouvoir reprendre son trajet. La SNCF s'excuse de ce retard et de la gêne occasionnée.
J'ouvris les yeux. Il faisait nuit. La lumière crue tombait sur les visages fatigués et les sièges vert et gris. Il n'y avait pas de musique et personne ne dansait autour de moi. La jeune femme avait mis des lunettes sur ses taches de rousseur et lisait un livre posé sur la tablette devant elle.
J'avais rêvé... Un de ses rêves dont on a vraiment l'impression qu'ils ont été réels... J'avais mal à la tête et mes mains étaient encore moites.
Nous arrivâmes Gare de Lyon sans qu'elle ait levé les yeux de son bouquin. Je voulais absolument croiser son regard une dernière fois avant de quitter le train. Je fis exprès de tirer un peu trop fort sur mon sac pour le sortir du dessous de mon siège. Il alla buter contre son pied. Je m'excusai en la regardant fixement. Face à mon regard un peu trop appuyé, elle me donna un « Bonne soirée »,
puis se leva et disparut au milieu de la foule des passagers du dimanche soir.
Je décidai de rentrer à pied. Peut-être la brise du soir parviendrait-elle à dissiper ce trouble qui persistait en moi. Laura m'avait envoyé plusieurs textos et j'avais également un appel en absence. Je la rappelai.
— Allo ?
— Ben alors ! T'étais où ? Je me suis presque inquiétée !!
— Oh rien... Il y a eu un incident voyageur et on est resté à l'arrêt pendant trois heures... mais je me suis endormi...
— Ah d'accord. Bon, ben au moins comme ça tu t'es reposé. Tu seras en forme pour ta super présentation de demain matin.
— Voilà...
— Ça va pas ?
— Si si. Mais je ne suis pas bien réveillé...
— Bon ben va te rendormir alors. Je t'aime. À demain mon amour.
— Moi encore plus. À demain.
Arrivé chez moi, j'ai grignoté un truc en regardant la fin d'un film sans vraiment le voir et j'ai été me coucher. J'étais toujours troublé. Et troublé d'être si troublé... Une fois allongé, j'ai fermé les yeux. Elle était là. J'étais là. Nous étions tous les deux au milieu de mon petit salon parisien. Elle souriait, la tête inclinée, sa main sur mon torse. Immédiatement sont arrivés le parfum de vanille poivrée, les fourmillements le long de ma colonne vertébrale et ce trouble, encore plus fort que la première fois.
Nous avons commencé à danser. Elle a posé ses mains sur ma taille. J'ai senti le désir monter en moi. J'étais conscient que j'étais en couple avec Laura, que j'aimais profondément et avec laquelle j'allais me marier, mais je ne pouvais lutter contre ce désir. J'avais envie de posséder cette femme physiquement, sexuellement. Je posai une main sur sa fesse et sentis sa lingerie sous le tissu fin de sa robe. J'avais envie serrer, de saisir ses fesses, de manger ses seins. Ma respiration devenait plus lourde. Je voulais me fondre dans ses lèvres et lui faire l'amour ici et maintenant, et tant pis pour tout le reste. Tandis que je cherchais sa bouche, elle murmura :
— Non, pas maintenant...
La sonnerie du réveil la fit s'évaporer et me trouva seul dans mon lit : en sueur, en érection et plus troublé que jamais.
En partant travailler, je n'avais qu'elle en tête. Je passai complètement à côté de ma présentation. Toute la journée, j'entendis les gens discuter, mais leurs conversations n'arrivaient pas vraiment jusqu'à moi. Je restai replié sur moi-même ; imperméable au monde extérieur. Le soir, en rentrant chez moi, je me rendis compte que mes pas m'avaient détourné vers la Gare de Lyon. Mon inconscient espérait l'y croiser. Je traînai dans les halls pendant une heure puis rentrai chez moi. Bredouille.
J'attendais avec impatience de m'endormir, mais elle ne vint pas cette nuit-là. Ni celle d'après. Je passai les jours suivants à attendre les nuits. J'oubliai d'appeler Laura pour organiser notre week-end. En rentrant du boulot, j'étais repassé deux fois par la Gare de Lyon plus ou moins inconsciemment.
Le week-end arriva et je descendis voir Laura, mais je fus maussade pendant deux jours. Laura s'inquiétait, mais je mis ça sur le compte de ma présentation ratée ; sans lui expliquer évidemment pourquoi elle s'était si mal déroulée. J'attendais avec impatience le dimanche soir. J'espérais croiser de nouveau la jeune femme dans le train du retour. Quand Laura me déposa à la gare, j'étais fébrile. Je lui jetai un « Je t'aime. À la semaine prochaine » et en refermant la portière, j'entendis son « Moi encore plus » étouffé à l'intérieur de l'habitacle. J'avais conscience de me comporter comme un goujat, mais c'était plus fort que moi.
Je montai dans le train et parcourus tous les wagons un à un, attendant même que les gens sortent des toilettes pour être sûr de ne manquer personne. Je dévisageais les passagères, cherchais sous les chapeaux, bousculais les endormies pour apercevoir leur visage. Mais rien. Elle n'était pas là... Laura, elle, m'envoyait de nombreux textos, s'étonnant et s'inquiétant de mon comportement du week-end.
En rentrant chez moi ce soir-là, j'essayai de me résonner. Cette obsession était peut-être juste une focalisation de mon angoisse du prochain emménagement de Laura, des préparatifs du mariage à venir. C'était probablement le fameux petit instant de panique qui peut saisir avant de s'engager pour la vie. J'essayais de me souvenir de la conviction que j'avais ressentie lors de ma demande en mariage. Cela ne m'apaisa pas. Le réveil du lendemain matin fut pire que ceux de la semaine précédente. J'étais agité, je tremblais, j'avais mal au ventre et envie de vomir. Je me sentais en état de manque. Elle m'obsédait. Elle m'habitait. Il FALLAIT que je la revoie. Coûte que coûte.
Les jours qui suivirent, je passais de manière totalement consciente, tous les soirs par la gare de Lyon dans l'espoir de l'y apercevoir. Je pouvais passer plusieurs heures à errer dans la gare à sa recherche. Je partais de plus en plus tôt de mon bureau et j'allais passer le reste de la journée Gare de Lyon. J'avais établi un circuit par rapport aux heures d'arrivée de tous les trains qui desservaient une des gares hypothétiques dans lesquelles elle aurait pu monter ce dimanche soir où je l'avais croisé.
Le week-end suivant, je ne descendis pas voir Laura. Je ne voulais plus quitter la Gare de Lyon. Je fis seulement un aller-retour le dimanche pour pouvoir de nouveau prendre le train dans lequel je l'avais croisé. Elle n'y était pas.
Je crois que j'ai commencé de manquer le travail la semaine suivante ou celle d'après. C'est aussi à ce moment-là que j'ai complètement cessé de répondre aux appels et aux textos de Laura.
Et puis le miracle s'est produit. Un jeudi, je crois. Elle est descendue du 20 h 52. Elle portait la même robe que ce fameux dimanche. Elle avait son livre de poche à la main et ses lunettes sur le nez. Elle avançait légère, d'un pas un peu rapide. Je ne la quittai pas des yeux. Elle est passée tout près de moi. La vanille poivrée est venue me chatouiller le nez. Son regard a glissé sur moi. Elle ne m'a pas reconnu. J'étais pétrifié, incapable d'avancer, de parler, de lever un bras. Je ne retrouvai l'usage de mes membres que lorsqu'elle eut disparu de ma vue. Je me lançai à sa poursuite. Je me précipitai vers les sorties de la gare, l'entrée du métro, du RER, mais il était trop tard. Elle s'était de nouveau volatilisée...
Néanmoins, je me sentais plus léger en rentrant chez moi. J'étais parvenu à la retrouver ! Je pourrais donc la revoir. Je pensais aux 1000 façons dont j'aurais pu l'aborder et à la manière dont je m'y prendrais la prochaine fois. Je savais maintenant où et quand l'attendre. Elle faisait probablement des allers-retours quotidiens. Je pourrais vérifier ça dans les jours à venir. J'allais me coucher un peu plus apaisé pour la première fois depuis plusieurs semaines.
Quand le sommeil m'ouvrit ses portes, elle m'y attendait. De nouveau, elle était au centre de mon salon, dans sa robe légère. De nouveau, elle avait la tête légèrement inclinée et sa main posée sur mon torse. Immédiatement, le désir me saisit et je me jetai sur ses lèvres tenant son fin visage entre mes mains. Cette fois-ci, elle ne se déroba pas. Entre deux baisers, elle murmura :
— Merci...
— De quoi ?
— De m'avoir trouvée...
C'est peut-être à ce moment-là que j'aurais dû me douter de quelque chose. Était-il encore possible de faire machine arrière, de tout arrêter ? Était-il encore temps de reprendre le cours de ma vie ? De retourner au travail, de m'excuser auprès de Laura, de lui crier des « Moi encore plus » encore et encore et de la supplier de me pardonner. Tout cela n'aurait plus alors été qu'un épisode malheureux et un peu honteux qu'on aurait mis sur le dos de la faiblesse des hommes face à l'engagement. On aurait peut-être même pu en rire dans quarante ans en le racontant à nos petits-enfants. Mais ça ne s'est pas passé de cette manière. Je n'ai pas fait machine arrière. Je n'ai pas eu cette force. Pour moi, être faible et naïf, il était trop tard. J'étais ensorcelé. Perdu.
Son étrange beauté me fascinait, son corps m'envoutait. Le désir me dominait. Elle exerçait sur moi une attraction irrésistible. Cette nuit-là, elle me laissa la posséder. Sa poitrine, ses fesses, son ventre, je ne me rassasiai de rien. Assise sur moi, elle créait des vagues de vanille poivrée qui allaient et venaient au rythme de ses reins. Nous fîmes l'amour, encore et encore et encore.
Le lendemain matin, il me fut difficile de sortir du sommeil. Mon corps était lourd, mon pouls semblait battre sous mon crâne. J'avais l'impression d'avoir reçu avant de m'endormir un coup de gourdin sur la tête. J'étais sonné. La nuit passée me revint immédiatement en mémoire. Je sentis dans ma chambre le parfum de vanille poivrée qui flottait dans l'air. J'eus le réflexe de poser la main à côté de moi sur le lit, mais elle était vide... Un rêve évidemment. Pourtant le parfum semblait bien réel...
Je m'assis sur le bord de mon lit en tenant mes mains fermement appuyées sur mon crâne pour essayer de contenir la douleur. Le parfum de vanille semblait de plus en plus fort dans la pièce. Il devenait entêtant et amplifiait la douleur des coups qui martelaient dans ma tête. À ce moment-là, j'entendis très nettement une voix murmurer à mon oreille « Tu l'as trahie... ».
L'odeur de vanille me prenait à la gorge. Je n'arrivai plus à respirer et me mis à tousser. J'étouffais. Je me précipitai vers la fenêtre. Je l'ouvris et absorbai une grande bouffée d'air frais. En même temps que l'air nouveau chassait en moi l'air vicié, me revenait tout ce qui était encore ma vie peu de temps auparavant. Je voyais l'italien où je mangeais les midis, mes collègues, mon boulot et Laura. Ma Laura. Qu'avais-je fait ? Il fallait que je l'appelle. Vite. Tout de suite. J'avais peut-être encore une chance de tout réparer. Il devait rester encore un peu d'amour au fond d'elle. Elle était tellement extraordinaire, elle trouverait la force de me pardonner. Je saurais faire en sorte qu'elle me reprenne, je saurais être le mari idéal jusqu'à la fin de nos jours. Quand je saisis mon téléphone, j'étais déjà en train de penser aux premiers mots que j'allais lui dire, mais je ne pus à taper son nom dans mes contacts. ELLE m'obsédait encore et encore. C'était ELLE me possédait. J'étais SA chose. ELLE ne me laisserait pas repartir. ELLE était devenue mon addiction, je pensais à elle comme l'alcoolique à sa bouteille. Je LA détestais, mais je ne pouvais m'empêcher de repartir à sa recherche.
Je retournais Gare de Lyon. Je ne voyais pas quoi faire d'autre. Je n'avais pas de choix à faire. C'était tout ce qu'il m'était autorisé. J'aurais voulu prendre une douche, m'habiller et partir travailler ; appeler Laura pour organiser notre week-end et savoir où elle en était de l'organisation avec traiteur et le photographe. Mais je retournai Gare de Lyon.
Et le cauchemar continua. Dans la soirée, je la croisais de nouveau avec sa robe, son livre et ses lunettes. Cette fois-ci, son regard s'arrêta sur moi, elle inclina la tête, sourit, et je pus lire sur ses lèvres « Tu l'as trahie... ». J'essayais de la poursuivre, mais mes pieds restèrent collés au sol jusqu'à ce qu'elle soit hors de ma vue. Je m'en retournai hagard vers mon appartement, en faisant des détours pour retarder le moment d'aller dormir. Je redoutais de fermer les yeux et de la voir. Qu'allait-elle trouver pour m'anéantir un peu plus ? Que pouvait-elle faire pour ruiner encore davantage ma vie ? Elle savait quoi faire. Elle me fit perdre le sommeil. Ce soir-là, et tous ceux qui suivirent depuis, à chaque fois que la fatigue me gagne et que mes paupières se ferment, sa voix murmure à mon oreille « Tu l'as trahie... ».
Je ne sais pas depuis quand je n'ai pas dormi. Je passe mes journées à l'attendre Gare de Lyon. Parfois je l'aperçois, mais jamais elle ne me laisse l'approcher. Elle ne fait que murmurer la même phrase encore et encore à mon oreille. Elle nourrit de cette manière la souffrance qu'elle a fait naître en moi. J'expie chaque jour, chaque minute la trahison, la peine que j'ai causée à Laura. Cette souffrance a commencé de ronger mes vêtements, mes ongles, ma peau. Je ne rentre plus chez moi le soir. À quoi bon, puisque je ne peux pas dormir ? Je passe mes journées et mes nuits à errer dans la Gare de Lyon. Je ne sais pas ce qu'elle attend de moi. Je ne sais pas quelle doit être la suite de l'histoire.
Ce soir, mes pas me guident vers le quai du 20 h 52. Il est vide. Je descends sur les rails et commence à marcher. Des larmes roulent sur mes joues. J'ai mal. Partout. Dedans et dehors. Mon corps, ma tête ne sont que souffrance. Penser à ma bêtise, à tout ce que j'ai perdu, au mal causé à Laura me fait suffoquer. Vivre est un supplice. Je comprends. Je comprends tout. Je comprends cette souffrance si intense qu'on souhaite mourir pour qu'elle s'arrête. Je comprends que je ne suis qu'une pièce du puzzle. Je comprends que la fin de mon histoire va être le début de celle d'un autre. Je comprends que ce soir quand le train m'aura heurté, elle ira danser.
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