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Marquise de la plume, comptesse des rimes, et bonne fée, amatrice de poésie  [+]

« Flash info ! Il paraîtrait que l’espérance de vie augmenterait de jour en jour ! Et si vous participiez à notre superbe jeu concours pour tenter de sublimer votre avenir ? C’est parti pour le jeu 100% gagnant ! Vous misez, vous gagnez ! C’est partiiiiii ! ».

La voix nasillarde et convenue du présentateur la tira de son sommeil. Elle ouvrit l’œil droit, tandis que le gauche était enfoui dans le moelleux de l’oreiller. La chambre était plongée dans le noir complet. Pas un rayon de lumière ne passait à travers la fenêtre de toit, tant le rideau était infaillible. Elle rompit ce cocon hermétique en ouvrant la petite fenêtre, pour amener de la fraîcheur sur son corps humide. Le début du printemps s’annonçait plus tôt que prévu, il n’y avait pas besoin d’écouter les commérages ambiants pour se rendre compte que les bourgeons éclataient déjà. Le soleil qui avait disparu depuis si longtemps revenait par bribes, offrant aux enfants le plaisir coupable de sortir sans bonnet. Elle enfila un bas de survêtement et descendit à la cuisine, sur la pointe des pieds. Elle connaissait chaque marche de l’escalier, chaque son qui en émanait. La façon dont elle flottait sur les marches le matin, était presque un moyen de se faire pardonner toutes les fois où elle les écrasait de tout son poids.

Elle ne déjeuna pas, par faute de temps puis se passa de l’eau froide sur le visage. La maison était emplie d’une telle paresse, que ses mouvements semblaient cotonneux, comme ralentis par le silence épais qui dominait. Tout en douceur, elle brossa ses cheveux et les tressa. Elle échangea son pyjama trop petit pour un vieux pull trop grand, et son survêtement contre un jean. Son regard se posa sur les tubes de rouge à lèvres posés les uns à côtés des autres, dont la quantité astronomique ne pourrait jamais être épuisée. L’horloge de la cuisine lui indiqua qu’elle devait chercher ses chaussures, mettre la main sur son manteau et son écharpe et trouver ses écouteurs. Elle se sentit soudain découragée par ce qui lui semblait être une montagne d’obstacles au bon déroulement de sa préparation. Où étaient toutes ses affaires ? Des images lui venaient en tête, elle savait qu’elle avait vu telle ou telle chose à un endroit précis. Mais au moment de les trouver, elle se transformait en enquêteuse à la recherche d’indices. Où avait-elle écouté de la musique pour la dernière fois ? Avait-elle pris une écharpe hier ? N’ayant aucune envie de rater son bus, elle fit un trait sur la moitié de ses recherches et attrapa au vol un manteau qui contenait par chance une paire d’écouteurs.

La journée pouvait alors commencer. Tout ce rituel n’entrait pas dans la conception que Garance se faisait d’une « vraie » journée. La « vraie » vie commençait quand elle fermait la porte de la maison. A ce moment précis, elle savait que tout pouvait arriver. Que cela ne dépendait plus d’elle. Alors qu’elle avait orchestrée sa préparation, choisi sa tenue, décidé de sa gestion du temps, ce n’était plus le cas quand elle était dehors. Le ciel pouvait être ensoleillé, comme empli de brume. Le chauffeur de bus pouvait arriver quand il voulait, possiblement retardé par un élan de compassion pour un écureuil blessé au bord du chemin. La rue lui appartenait et constituait le couloir qui l’amenait au monde réel. Ce monde qu’elle ne choisissait pas. Cet univers changeant qu’elle découvrait chaque matin, le regard pétillant. Elle adorait, sur le chemin pour aller à l’arrêt de bus, imaginer tous ces gens qui dormaient, alors qu’elle était parfaitement réveillée et consciente. Elle se sentait comme la gardienne de la ville, qui veillerait sur les habitants pour toujours. Le son de ses pas résonnait sur les pavés et le vent frais lui titillait les yeux. Elle aimait cette sensation. Ce brusque revirement corporel lié au passage de la chaleur enivrante de la salle de bain, au froid vif de ce début de printemps. Elle se sentait forte quand elle ne tremblait pas.

A l’arrêt de bus, attendaient, les mains au fond des poches, deux garçons plus jeunes qu’elle connaissait de vue. Elle trouvait fascinant le fait qu’une liste établie par une machine savante sépare des élèves et en rapproche d’autres. Que faisaient ces deux anciens élèves de collège ici, alors que d’autres se retrouvaient orphelins de leurs amis, exilés dans une autre ville ? Pourquoi eux et pas ceux dont elle avait déjà oublié le visage ? Un jour, un professeur de maths lui avait dit que chaque rencontre était extraordinaire. Chaque échange, touchait à quelque chose d’inexplicable, chaque situation s’expliquait grâce aux mathématiques. Quelle était la probabilité que la personne A soit de telle ou telle humeur quand elle croise la personne B ? Quel était le pourcentage de chance pour que cette rencontre se fasse en ce point C ? Dans le bus, elle aimait réfléchir, frôler la résolution de l’équation, puis finir par renoncer à comprendre ce qu’elle trouvait juste magique. Chaque seconde était occupée par une pensée. Philosophique, philanthropique, ou même purement gastronomique. Elle ne s’ennuyait jamais.

Le bus se stationna le long d’un trottoir, sur lequel attendaient les prochains occupants du bus. Savoir qu’un de ces élèves à la tête endormie prenait la place qu’elle venait de quitter lui plaisait. Comme si les fauteuils étaient réutilisables et qu’ils revêtaient une nouvelle apparence, un nouveau confort pour chaque passager. Rien n’était définitif, tout était en mouvement. Elle accompagna cette pensée par la gestuelle adéquate, en suivant la masse d’élèves qui marchaient vers le portail du lycée. Elle slaloma entre les crachats, les canettes vides et les effluves de tabac pour arriver jusqu’à l’entrée. Une journée de cours ordinaire l’attendait, quelques heures intéressantes, d’autres un peu moins. Elle attendait juste de voir la nouvelle prof d'économie. Un enseignant partait, un autre revenait. Ainsi fonctionnait la vie, pensait-Garance. Elle, voyait le monde comme une succession de cycles qui ne prenaient jamais fin. Quelque part, les cycles étaient rassurants. Comme une chanson dont les refrains reviennent toujours. La vie paraissait si simple, envisagée de cette façon.

Elle voyait cela à travers les plantes, qui naissent, s’épanouissent, se fanent et repoussent. Elle constatait cela en regardant la pluie, qui ne s’épuisait jamais. Elle pensait cela, quand elle voyait chaque semaine de nouvelles têtes, derrière les caisses du supermarché. Embauché. Non satisfait. Recyclé. Une chaîne de tri, voilà la métaphore qui lui vint à l’esprit quand la sonnerie retentit. Tonitruante, la Marche turque se donnait comme si la vie en dépendait dans les couloirs et la cour du lycée. Triste fonction qu’était la sienne. Annoncer aux élèves le début d’une journée plus longue que la longueur elle-même.

Après s’être présentée, la nouvelle professeure attaqua directement un discours moralisateur sur les objectifs qu’elle se fixait pour mener à bien l’année scolaire et la réussite des élèves au bac, martelant chaque point important de gestes théâtraux.

Garance écoutait d’une oreille distraite, désintéressée par le futur. Elle, se demandait pourquoi les choses étaient comme elles étaient, vivait l’instant présent comme si rien d’autre n’importait.

Elle pensait sans cesse à la meilleure façon de vivre.

Les autres élèves, se levaient le matin, accomplissaient la routine infernale qui ne les quittaient pas, et reproduisaient ce fameux cycle que décrivait Garance. Sans folie. Sans surprise. Juste « comme d’habitude ».

Ils vivaient sans y penser.

Garance avait une idée bien précise de ce qu’était un être humain.
Pour elle, une personne, était un ensemble de particules, de molécules, qui ne formaient pas une chose unique. Elle dissociait la matière, de la couleur. La voix, des opinions. Elle parvenait à aimer et détester un même être, puisqu'elle ne considérait pas l’humain comme quelque chose d’exclusif. Mais comme une superposition de goûts, d’idées, de tocs et de souvenirs qui ne s’amalgamaient pas. Elle voyait en les gens chaque degré de leur personnalité, sans généraliser leur façon d’être.

Elle n’était pas simplement Garance. Elle était celle qui aimait les fleurs, les concerts, les stylos quatre couleurs et les matins pluvieux. Elle était celle qui ne savait pas quel parti politique était le meilleur, en identifiant très bien ceux auxquels elle ne souhaitait pas adhérer. Elle voulait être celle qui resterait optimiste et bienveillante. Elle était tout et rien. Elle était quelqu’un.

C’était en lisant un poème d’Aragon, dans une salle d’attente à carrelage blanc, qu’elle avait trouvé la force d’entamer cette quête vers la paix, vers les clés que lui offrait la nature. Un vers l’avait profondément touchée. Avait agit en elle comme une graine semée en plein cœur. Cette graine avait germé jour après jour, offrant à Garance le pouvoir si rare de réfléchir et de penser. Ce sentiment, elle l’avait cultivé, à coup de remises en question, de joies, de peines, d’échanges. Il résonnait maintenant comme un recours à tout : « Le temps d’apprendre à vivre il est déjà trop tard ».

Elle sourit quand elle aperçut le bas ventre de l’enseignante. La nouvelle recrue attendait un enfant. Garance était fascinée par la facilité à laquelle un être voyait le jour. Un être qui pensera. Un être qui aura sa propre vision de l’existence. Un être qui prendra sa place.

La future mère continuait son discours, mais Garance avait déjà relâché son attention. Elle se fichait royalement de l’avenir. Certains la plaçaient dans la case « rebelle », d’autres la trouvaient immature. Pourquoi était-elle si investie sur le moment, sans penser aux conséquences futures ? Faisait-elle cela pour se donner un genre ? Comment comptait-elle survivre sans prévoir un avenir stable ?

Aux questions, Garance répondait d’un hochement de tête, distraitement. Elle n’avait pas envie que l’unique réponse à toutes les questions suscite des élans de compassion déplacés. Cette réponse était pourtant banale, commune à toute forme de vie sur Terre.

« Il ne me reste qu’un mois à vivre »

En bouche, la phrase sonnait juste. C’était pur. Simple. Beau. Garance avait pleinement conscience de ce que cela signifiait. Elle avait étudié chacun des sons, chacune des lettres, se demandant comment une suite de mots aussi simples que ceux-là pouvait générer autant d’émotion quand elle les annonçait aux autres. Ces autres, pour qui mourir jeune était un crime. Une abomination. Une crainte si ancrée en eux, qu’ils en oubliaient de vivre. Se contentant de survivre.

Elle, était sereine. Sûre de partir sans regrets. Elle savait qu’après elle, d’autres fleurs allaient pousser.

Car à défaut de vivre longtemps, Garance avait vécu pleinement.

En se posant milles et une question.

En observant. En se perdant. En réfléchissant. Longuement.

En se demandant tout simplement ce qui la faisait vibrer d’émotion.
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