Vive la cibiche de Jules !

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Plaisir, besoin, ivresse, tourment, drogue, obsession, compulsion, consolation et éclats de rire... bref, ECRIRE !!! Ecrire ma vie, vivre mon écriture. Chaque jour et toujours. Pour ma Joie qui  [+]

Aujourd’hui, 3 avril 2020, j’ai craqué.
Délicieux aveu que je fais à mon Poète si doux et si gouailleur.
Oui, Jules, depuis 6 mois, je ne fumais plus... Plus du tout. Essentiellement pour des raisons économiques.
Eh bien, c’est fait. Ce matin, après mon café, de nouveau j’ai fumé.
Et en même temps que mes volutes, mes pensées vers toi se sont envolées.

Oh ! tu le sais, Jules, je n’étais pas un grand fumeur. Rien à voir avec toi. Comme en toute chose un apprenti hédoniste, donc le moins possible dans la démesure. Ce qui signifie : un cigarillo et un seul, tous les deux jours, et encore... Mais j’avais, tu en conviendras, de bonnes raisons :
à force d’être confiné,
à force de m’emmerder,
à force d’être nuit et jour sermonné.

Oui, ce monde est bien plat ; quant à l’autre, sornettes.
Moi, je vais résigné, sans espoir, à mon sort,
Et pour tuer le temps, en attendant la mort,
Je fume au nez des dieux de fines cigarettes.

Car, à force d’entendre à propos du coronavirus : gare à la compulsion, messieurs les confinés ! Ni alcool, ni cibiches, ni baise, ni surbouffe, ni shopping, ni porno, ni canapé... soyez des confinés rai-son-na-bles. Dociles et responsables. Eh bien moi, je les emmerde tous ces donneurs de leçon qui, sous prétexte du Covid-19 prétendent nous convertir à la gym en chambre, à la méditation forcée, à l’eau plate, à la bouffe vegan et autres conneries boboécologiques qui nous gâchent le plaisir de vivre et ne nous assurent même pas une survie sinon délicieuse, en tout cas lointaine. (Ceci dit, par amour d’autrui plus que par autopréservation, je ne sors à peu près pas, seulement pour « les courses de première nécessité », stipule l’attestation N°2).

J’ai évoqué ici, à propos de Rock en Seine [ "De Coconut Grove à Rock en Seine " ] mon patient-client amnésique dont je m’occupai assidument autant qu’amicalement pendant 14 ans. Il est mort brutalement à 58 ans le 20 janvier dernier. Comme il fumait un paquet de cigarettes par jour, tous lui prédirent une mort affreuse et rapprochée, avec toute la panoplie d’horreurs bariolées mise en scène sur les paquets devenus tristement anonymes, morale publique oblige. Or, le cher R* tira sa révérence, suite à un anévrisme abdominal indétectable. Ciao, mec, et basta. Bref, la grande Faucheuse nous surprendra toujours, forcément, à coup d'asphyxie virale ou de délicieuse épectase (ce que je souhaite pour moi-même et sûrement pas crever d’une extase !). Ou d’un malencontreux panneau publicitaire qui me tombera sur l’occiput un soir d’orage. On ne va pas en faire tout un fromage, n’est-ce pas ? Et, en attendant, à quoi bon se gâcher le reste de notre hasardeuse survie !

Allez, vivants, luttez, pauvres futurs squelettes.
Moi, le méandre bleu qui vers le ciel se tord
Me plonge en une extase infinie et m’endort
Comme aux parfums mourants de mille cassolettes.

En France, on a la manie des « journées nationales ». Mais à cause du coronavirus, je ne suis pas sûr qu’ait lieu la célébration pompeuse et vertueuse du 31 mai prochain. La fête des grands-mères (celles qui survivront) ? Tu n’y es pas du tout, la journée mondiale contre la cigarette. À quand une journée contre la connerie franchouiarde ? Il y faudrait une semaine entière ! C'est donc le moment ou jamais de tresser une couronne à mon vice salutaire, sous les auspices du chanteur-fumeur génial dont on censura naguère les si poétiques volutes dans les couloirs du métropolitain. Et grâce à ton sonnet malicieux et tendrement mélancolique, cher Jules, tes 12 vers récités comme un mantra — jadis on disait « hymne », Dieu m’élimine !

À la soixantaine et quelques poussières, je me suis donc mis à fumer, tu t’en souviens, de plus en plus allègrement, de plus en plus assidument quoique avec mesure. Je m’y suis mis, j’ai cessé mollement... puis je m’y remets aujourd’hui. Felix culpa. Bienheureuse rechute. Ouf et basta ! Car je ne me suis jamais senti dépendant, mais léger, euphorique, libre, choisissant mes meilleurs moments de bien-être et de disponibilité intérieure pour téter mes cigarillos aromatisés. Ce n'est donc pas un esclavage, juste un épicurisme de bon aloi : volutes légères, geste élégant pour porter aux lèvres l'objet oblong, liberté souveraine de n'en déguster qu'un par jour, souvent seulement tous les deux jours, sans bouder le malin plaisir de transgresser l'hygiéniquement correct qui pollue tant notre société. Cette saveur à la fois âcre et douceâtre, c'est non seulement l'acmé de ma jouissance égotiste et la cible de mon incivisme allègre mais surtout une sorte de symbole en acte à forte teneur philosophique. Je t'explique, Julos, et je suis sûr que tu en tomberas d’accord : comme le tabac vanillé a un goût doux-amer (idem pour la bière), ainsi ma vie a saveur d'éphémère... ainsi le pompeux Bonheur n'est que fugace bien-être... ainsi mon désespoir se fait badin et volatil... ainsi le plaisir prohibé et socialement sanctionné me devient légitime et personnellement indispensable.

Et j’entre au paradis, fleuri de rêves clairs
Ou l’on voit se mêler en valses fantastiques
Des éléphants en rut à des chœurs de moustiques.

Car le poison n'est pas dans la chose, mais dans la dose. Comme pour le virus ! Quand trop, c’est trop, tout fout le camp. Et c'est peut-être cela qu'il faut apprendre aux jeunes générations, l'hédonisme sélectif, en ces temps où une crise providentielle nous enseigne la rareté et l'économie. Donc, en toutes choses, éviter le trop : désormais ni consumérisme sexuel ni multiplicité des réseaux dits sociaux, en tout cas tristement virtuels, ni gavage par MP3 saturés ou portables stridulants ni l'accès à la connectivité généralisée ou à l'espace numérique illimité ni la surenchère de plasma, de pouces ou de pixels pas plus que la course à la propriété privée, aux mètres carrés, aux heures supplémentaires ou aux voyages interplanétaires... Mais l'éloge de la paresse, les charmes de l'exigu, le culte du lien choisi, le resserrement d'affinités aussi incarnées que sélectives, le retour au livre et au poème, à l'instrument de musique ou à la planche à dessin... et à la clop voluptueuse, bref l'élection du concret, du rare, du vrai et pour finir la jouissive et salutaire sculpture de soi. Or, pour sculpter, il faut dégrossir et élaguer. Sculptons et décroissons gaiement. Et pétunons !

Retour à l'objet maudit pour une conclusion en forme de boutade : si les petites choses de la vie (cibiches comprises) apportent du plaisir, ne vaut-il pas mieux ajouter de la vie à ses années plutôt que des années à sa vie ? Certes, la nicotine tue (parfois) infailliblement, en tout cas avec lenteur et délices. Et après ? Quelle importance ? On n'est pas pressés ! Rien ne sert d'arrêter de crapoter, il faut savoir claboter à point et ce n'est pas tant la mort programmée de nos bronches (dévorées par l’insatiable Covid-19 ou le bacille de Kock) qui est redoutable que ce qui nous tue au quotidien. Dans ce registre (connerie et routine comprises), il y a bien plus mortifère qu'un petit joint !

Et puis, quand je m’éveille en songeant à mes vers,
Je contemple, le cœur plein d’une douce joie,
Mon cher pouce rôti comme une cuisse d’oie.

Oui, cher Jules, cher Rebelle, avant de se faire la belle, en griller une, c'est consumer sa propre finitude, la déguster, y consentir par avance puisque vivre, c'est perdre du terrain pour devenir un jour enfin cendre légère dispersée au vent et nuage bleu au Paradis des rêves clairs et immortels. Une fois de plus, c'est bien toi, le Poète, qui as raison contre le politicien rabat-joie et l'idéologue casse-cojones.

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Co-auteur : Jules Laforgue, auteur du recueil « Le Sanglot de la Terre », parti rejoindre à 27 ans son éden enfumé. C’était le 20 août 1887. Atteinte elle aussi de phtisie, sa jeune épouse succombera à son tour le 6 juin 1888 à Londres. Depuis, plus de nouvelles des amoureux...

J’aurai passé ma vie le long des quais
À faillir m’embarquer
Dans de bien funestes histoires
Tout cela pour l’amour
De mon cœur fou de la gloire d’amour.

(Poème sans titre, extrait du 10e texte du recueil posthume Derniers vers.)



Duo écrit à Boulogne-Billancourt, le 03 avril 2020.
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