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Isaloulo

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FINALISTE
Sélection Jury

Gérard Roussignol vit aux États-Unis près de la frontière mexicaine. Cela fait plusieurs générations que sa famille est venue s’installer de ce côté de l’Atlantique, parce qu’en Amérique « on peut chanter en toute liberté » s’étaient-ils dit. Ils cherchaient le paradis et s’étaient finalement installés là, un peu par hasard, pas si malheureux que ça.

Et c’est comme ça que Gérard Roussignol, qui n’a plus rien d’un français, s’est retrouvé affublé d’un nom aussi saugrenu qui fait bien rire tout le monde mais lui conserve ce je ne sais quoi d’ailleurs qui fait tomber les filles. Il porte de grosses moustaches et de vieux jeans sous son ventre arrondi coincé dans sa chemise à carreaux. Il a un accent a faire pâlir un new-yorkais et vote loyalement pour le parti républicain, comme son père avant lui, et son grand-père, et son arrière grand-père et ce jusqu’à son premier ancêtre Yankee, qui s’appelait lui aussi Gérard paraît-il.

Son travail consiste à surveiller la frontière pour la préserver des hordes de mexicains qui voudraient envahir leur paradis. Tous les matins, il se rend au poste de surveillance de Cramouack, s’assoie face à l’écran à 8h pile et attend, parfois toute la journée, parfois pas. Quand l’alerte sonne, il doit alors en quelques secondes à peine décider s’il doit ou non paralyser, grâce aux drones lâchés à la frontière, la personne repérée. Après ça, il envoie une équipe chargée de récupérer le clandestin qui finit généralement de retour de son côté de la frontière après un bon passage à tabac – qui ne fait pas partie du travail mais ne fait de mal à personne.
Parfois, Gérard se rêve ailleurs, perdu dans une sorte de jardin des délices aux mille et une colombes, sans un seul démocrate, latino, noir, arabe et j’en passe. Mais au final, il est quand même bien content de son existence. Pour lui, les frontières c’est sacré et il remplit son office avec toute la dignité nécessaire à cette noble tâche. Il va comme il se doit à la messe tous les dimanches, remercie la sainte église catholique et apostolique et surveille jalousement ses deux filles un peu trop curieuses à son gout.

Malheureusement pour Monsieur Roussignol, sa vie va changer du tout au tout un beau jour du mois de juin. Il reçoit ce matin là un appel de l’armée. Celle-ci le demande de toute urgence dans le Michigan pour remplacer un soldat affecté à la section Moyen-Orient. Réserviste de son état, il ne peut qu’obtempérer. Il plie alors bagage et abandonne femme et enfants pour aller servir son pays.

***

Une fois sur place, notre douanier est accueilli par le général Banks qui lui serre la main vigoureusement et lui demande sans plus attendre ce qu’il connaît sur le maniement des drones, les armes de guerre et l’Apostasie. Si Gérard connaît bien les drones, au grand plaisir du général Banks, il ne sait pas grand chose des armes de guerre et de l’apostasie. Il répond alors en bon patriote que s’il pouvait détruire tous ces terroristes d’Apostasien d’un coup, cette vermine qui empoisonne la vie des honnêtes peuples, il le ferait sans hésiter. Même s’il se trompe sur le nom des apostamiens, le général est très satisfait et lui dit à coup de grandes tapes dans le dos que s’il est aussi prometteur qu’il en a l’air, ils ne le laisseront plus repartir.
Le soldat Rossignol est bien content qu’il soit content mais quand même un peu inquiet... c’est que lui voudrait bien repartir dès que possible, à vrai dire. Ce n’est pas qu’il ne veuille pas faire la guerre mais... mais il remplit déjà son devoir à la frontière et en votant Républicain... et puis il n’est plus tout jeune tout de même... et il faut bien un homme à la maison pour s’occuper de ses filles non ?

***

Cela fait déjà plusieurs mois que monsieur Roussignol est coincé là et il n’en voit pas la fin. S’il a failli au début demander plus d’une fois quand est-ce qu’il pourrait enfin rentrer chez lui, bon sang de bonsoir, il n’ose plus rien demander du tout et attend que ça passe, priant un peu le soir et surtout le matin, pour que ça prenne fin. Ce n’est pas que ce soit désagréable ni rien mais quand même, ce n’est pas bien rose et ses camarades soldats n’en mènent pas bien larges non plus.

Lui qui avant paralysait les envahisseurs en toute bonne conscience, le voilà qui doit tuer à tout va, dans l’urgence et sans toujours bien savoir pourquoi. Si on lui donne des cachets après chaque bataille un peu difficile, il n’arrête pas pour autant de faire des cauchemars, plein de « ready, go, shoot, shoot, quick quick, come on guys, come on » et il se réveille tout en sueur. Il n’aime pas du tout ça à vrai dire. Les apostamiens, parce que maintenant il connaît bien leur nom, ils sont partout sur les écrans et il commence à les connaître. On lui a appris à déterminer, aux vêtements surtout, si c’était des terroristes ou non mais parfois, il faut lâcher les bombes et exécuter des petits gars qui ressemblent un peu trop à des enfants, enfants qu’il faut d’ailleurs savoir éliminer parfois aussi parce que là-bas, ils sont prêts à tout et utilisent tout ce qui est à portée de main, sans respect aucun.

Du haut de son drone et de son écran dans son fin fond du Michigan, il arrive quand même à voir femmes et enfants qui hurlent et crient et pleurent et pointent le ciel ou le drone, ou même lui qui sait, d’un doigt accusateur plein de détresse. Il s’imagine souvent qu’ils savent que c’est lui, monsieur Roussignol, qui appuie sur le bouton, et qu’ils viennent le hanter exprès la nuit pour se venger.

Le problème, c’est qu’il est un peu coincé, les pilotes de drones, ben, à sa grande surprise, il n’y en a pas tant que ça, surtout qu’il n’y en a plein qui arrête pour surmenage à ce qu’on dit. Il faut les remplacer à toute vitesse pour pouvoir continuer à mener cette guerre qui n’en finit pas contre tous ces apostamiens et soudamiens et iramaniens et palatimiens etc etc. Ils sont des milliers et des milliers et chaque jour, les camps changent, les alliances se modifient et s’il faut tuer un type un jour, le lendemain il est devenu l’allié et le surlendemain l’ennemi et ainsi de suite, et ainsi de suite. Il en finit par perdre son latin et parfois, quand l’alerte sonne à toute vitesse, il se met à appuyer à toute vitesse aussi, sans bien savoir qui il dégomme ou pas. Il se rassure en se disant que de toutes les façons, si ce n’est pas pour aujourd’hui, il le fait pour demain et que ça revient bien au même.

Parfois, eux aussi ont des pertes et c’est pas toujours bien joyeux. Chacun des robots de combat envoyés sur place a un nom et à chaque fois qu’un est détruit, Gerard a l’impression de perdre un jouet. Ça lui fait remonter des souvenirs d’enfance tout tordus qui le surprennent lui-même. Il s’est même mis une fois à pleurnicher comme un bébé quand Arnold III est mort, le plus fort de la bande, comme la fois où petit, il avait perdu son doudou préféré. Le plus difficile c’est quand le drone d’un des gars se fait dégommer et encore plus difficile quand c’est son drone à soi. Ça a commencé peu après son arrivée, on a commencé à affecter un drone en particulier à chacun et à l’appeler comme le gars, comme ça, « Vous vous sentirez plus proche et ça vous évitera de vous foutre dans la mouise, c’est notre survie qui se joue là-bas soldats, va falloir que vous vous mettiez ça dans le crâne. » La première fois qu’il a perdu Gérard, ça lui a fait un choc pas possible, tout entier qu’il était dans le combat, avec le casque, les lunettes, le son et tout, c’est comme s’il était là-bas. Quand il s’est pris un lance roquette par derrière qu’il n’avait pas vu venir, l’image s’est brouillée, il est tombé en spirale et tout est devenu noir. Ça l’a choqué comme s’il était mort. Il en est à son Gérard 8 maintenant et il a beau se dire que c’est pas grave, à chaque fois ça lui fait un coup comme si on lui enfonçait un couteau dans le ventre. Il s’est même mis à graver sur la rambarde de son lit ses Gérard morts, en souvenir d’eux.

***

Après chaque bataille un peu difficile, ils vont tous faire la queue à l’infirmerie et on leur donne des petites pilules. On leur a expliqué que c’est pour atténuer les souvenirs douloureux. Un des gars, qui sait à peu prêt tout sur tout, lui a alors dit en chuchotant tout bas que c’est la pilule de l’oubli pour empêcher que les soldats ne deviennent fous. Ça éviterait, a-t-il expliqué, que des traumatismes viennent se fixer à jamais dans l’ « hippocampe », zone du souvenir à ce qu’il parait. Le gars a ajouté que si jamais ça marche pas et que ça se fixe quand même, on revit son traumatisme encore et encore, comme si on y était et on devient complétement marteau. Marteau marteau a-t-il répété en tapotant plusieurs fois avec son doigts sur sa tempe, comme si lui aussi, il l’était, complètement marteau.

Gérard a trouvé ça très drôle au début, il s’est imaginé un petit hippocampe flottant dans le fond de son cerveau et se battant lui aussi contre les apostamiens voulant y rentrer, les paralysant grâce à ses pilules magiques pour les empêcher de passer la frontière du souvenir, comme avant ces petits mexicains pour la frontière des États-Unis. Il s’est senti protégé par les médicaments et s’est dit que l’armée prenait quand même bien soin d’eux. Sauf que le gars a pas voulu s’arrêter de raconter. Il s’est mis à jacasser comme un fou, il a raconté que les pilules, ça bousille le cerveau, qu’il en avait croisé certains qui résultat ne se souvenaient plus de rien. Et puis, il a expliqué que comme les mexicains, ben il y a toujours des souvenirs qui passent et qu’un jour, il aurait plus de médicaments ou je sais pas et que le traumatisme, ben il viendrait se fixer et il voudrait plus jamais repartir. Résultat, Gérard a trouvé ça un peu moins drôle et s’est mis à prendre ses pilules avec plus de méfiance mais non moins d’avidité. Il a été faire la queue à l’infirmerie plus souvent qu’il n’aurait dû et quand on lui a dit qu’il fallait qu’il se calme un peu sur les pilules, il est allé voir l’horrible cafard, celui qui fait du trafic en tout genre, pour lui acheter des pilules de rab en cas de coup dur. Tant pis pour le souvenir se disait-il, faut pas qu’ils passent, faut pas qu’ils passent.

***

Le jour que préfère Gérard, c’est quand même le samedi, le jour de la messe et du discours du général Banks.
Il faut bien avouer que la messe, il en a un peu sa claque en vérité. C’est bien tôt et pis ça parle de plein de sujets qui ne le concernent plus du tout maintenant que c’est « plus un civil mais un soldat » comme il aime à se dire. Enfin ça, il sait que c’est un peu des excuses qu’il se donne. Non en vérité, s’avoue-t-il parfois, c’est surtout qu’il se sent plus vraiment à sa place. Il a l’impression qu’il devrait pas être là, il sait pas bien pourquoi mais à force de tuer des gens toute la semaine, le pardon et la miséricorde, le péché aussi, ça l’met plus bien à l’aise. A la fin de la messe, et chaque semaine c’est à chaque fois la même chose que c’en est plus possible, il a les genoux qui flanchent, le désespoir au cœur et la boule aux ventres. Ça lui fait plus du tout le même effet que quand il était chez lui, entouré de sa femme et de ses deux filles. Là, il se sentait fier et heureux, il servait son pays et son dieu et pouvait chanter alléluia sans remord. Les mexicains l’avaient mérité et puis, on ne les tuait pas et ça, aujourd’hui, Gérald se rend compte que ça n’a pas de prix.

Mais heureusement, après ce coup d’émotions pas bien agréable, il y a le général Banks et alors là c’est une autre affaire. Déjà tous les gars sont là et c’est bien sympa. Ensuite le général Banks, il sait y faire y a pas à dire. A la fin de ses discours, tous les gars sont remontés comme des coucous et prêts à retourner au combat sans plus attendre. Déjà, c’est le seul qui prend vraiment la peine de leur expliquer pourquoi ils se battent. Il dit que les soldats sont des héros, qu’ils protègent le pays et empêchent ces terroristes de venir se faire exploser chez eux. Il dit aussi qu’ils sont tous fous, qu’ils violent et tuent femmes et enfants, que ce sont des gens qui ne croient pas en la liberté, que ce ne sont même pas des gens d’ailleurs, que l’humanité, elle est perdue pour eux, que ce sont des barbares et que c’est la guerre. Il dit que ce qu’ils font, ça protège l’Amérique et l’humanité et Gérard se sent alors tout fier même s’il s’entête à ne pas vouloir comprendre pourquoi aller les attaquer là-bas est si utile que ça. Il se dit parfois que mieux vaudrait attendre qu’ils viennent en Amérique histoire de leur ficher une bonne raclée, avec ses poings et tout. Il en a un peu marre de faire ça derrière un écran et se dit qu’un bon combat en face à face, d’homme à homme, ça lui ferait bien du bien. Mais le général Banks, parce qu’il sait lire dans les pensées mieux que personne, répond à chaque fois que ce sont des fourbes et que leur stratégie à eux, c’est d’attaquer par derrière, de tuer plein d’innocents et de se tuer après, qu’ils savent pas ce que c’est qu’un combat entre hommes, parce que ce n’en sont pas et qu’il ne faut surtout pas leur faire confiance. C’est des sournois, ils se cachent et alors on peut plus rien faire. Souvent, le général Banks rappelle l’histoire du 11 septembre, de tous ces morts innocents et même si ça fait bien longtemps, Gérard sait très bien ce que ça veut dire, c’est arrivé une fois dans sa ville, un bus a explosé et tout le monde a été mort. Il était allé sur place et avait vu tous les morceaux de chairs et les gens qui pleuraient et jamais il ne l’oublierait. Il imagine que sa femme et ses filles auraient pu très bien faire partie du lot et mourir comme ça, sans avoir jamais rien fait au bon dieu, ça le met vraiment en rage.

***

Enfin bon, c’est pas tout ça, mais général Banks ou pas, le soldat matricule 3452 n’est pas si bien et aimerait bien rentrer chez lui. Sa femme, ses filles, ses collègues, amis, son chien, son canapé, sa bière et son lit l’attendent. Bref, tout l’attend et il se dit que ça, c’est le meilleur argument du monde. Sauf que la chargée du personnel n’est pas d’accord avec lui et lui explique qu’ils ont besoin de lui. « Ça tombe comme des mouches chez vous », se plait-elle à dire. En l’entendant, Roussignol se met à repenser à sa mission du matin même, en apostasie encore, dans un village insurgé. Les hommes étaient allés se cacher dans les maisons, la consigne était alors d’attendre que les engins de terre arrivent mais ça s’est mis à tirer dans une maison et il a fallu réagir. Gérard a alors lâché une bombe. Trop dangereux d’attendre et trop risqué d’envoyer un engin là dedans avait-il pensé. Sauf que plein, plein plein de gens sont sortis en courant de la maison visée, de toutes sortes et tout âge, du nouveau né au vieillard. Jamais il n’aurait pu croire qu’autant de monde pouvait tenir dans une si petite maison. Un vrai défilé. Gérard s’est arrêté de tirer mais en voyant deux jeunes hommes brandir le poing vers lui, comme pour lui rappeler qu’il avait surement tué une bonne partie d’innocents dans cette affaire, il s’est remis à tirer. Deux hommes sont tombés ainsi qu’une jeune fille avec une petite. Après, plus rien n’a bougé et c’est redevenu silencieux. Gérard n’a pas voulu poursuivre ceux qui étaient sortis de la maison. Il ne savait pas bien quoi faire. Après la mission, il a rédigé son rapport avec soin pour la commission des dommages collatéraux, passage obligatoire dans ces cas-là et puis c’est tout, personne n’en reparlerait plus jamais. En écoutant la chargée de recrutement lui expliquer à quel point il est indispensable et surtout qu’il ne pourra jamais s’enfuir de là, Gérard s’est senti vraiment très seul, très seul avec tous ses souvenirs, ses cauchemars et ses décisions. Parce que finalement, dans ce boulot, on est seul, seul à prendre la décision, seul dans les airs, seul dans sa cabine, seul avec son masque, seul à appuyer sur le bouton et seul face à eux, eux tous, leurs corps, leurs armes, leurs cris et leurs morts. Le pire peut-être, c’est de ne pas pouvoir leur parler, de ne pas pouvoir les sentir aussi, il manque quelque chose, il n’y a pas d’ « atmosphère ». Dans son boulot à la frontière, il accompagnait souvent les gars sur le terrain et puis il les connaissait les immigrés, il connaissait la chaleur, le désert, les bruits de pas, les odeurs, rien ne lui semblait étranger, même coincé dans sa cabine. Là, il a constamment l’impression d’être dans un rêve ou plutôt un cauchemars sur lequel il n’a aucune prise. Il en vient à rêver d’un bon massacre à la tronçonneuse, histoire de sentir les os, la peur, de sentir quelque chose enfin, histoire de se sentir lui aussi, d’être regardé droit dans les yeux quand il fait ça. Il voudrait donner corps à ses actes, à ce qu’il se passe, il voudrait partir là-bas ou tout arrêter. Il ne veut plus être là, c’est tout ce qu’il sait et c’est tout ce qu’il veut sauf que tout le monde est pareil et que personne ne peut rentrer chez soi. En dehors des heures de services, l’atmosphère est de plus en plus lourde. Certains font beaucoup de bruit, rient trop forts et s’agitent à tout va, beaucoup de bagarres éclatent sans raison, l’agressivité est latente. D’autres, comme Gérard, sont apathiques et mous, tout est lourd, les pas sont lents, les mots semblent sortir difficilement, on les entend à peine, les regards sont fuyants et les têtes sont basses. Quand il rentre dans la cabine maintenant, ça lui fout la trouille. Il a l’impression de partir en plongé, d’enfiler son scaphandre et de s’immerger dans le cauchemars. Même s’il prend des pilules quasi tous les jours, il a commencé à faire des cauchemars toutes les nuits, il est toujours aux manettes sauf que tout le monde a son visage et le regarde et il continue à tirer et tirer et tirer. Parfois ils sont 8, comme tous ses Gérards morts, qui le pointent du doigt, il essaie de tirer mais ça ne veut plus marcher, parfois il se fait tirer dessus et doit se réveiller, parfois il y a du sang partout, l’écran se recouvre de sang, sauf qu’il essaie d’en gouter mais c’est du jus de tomate. Il finit par faire un hamburger et il met le jus de tomate dedans mais ça goute et ça tombe sur les apostamiens qui s’en rendent compte et lui tirent dessus, il essaie de s’enfuir mais les manettes ne marchent pas... Le plus souvent quand même, c’est lui et des milliers de lui, tout le monde a son visage, il fait son travail de tous les jours sauf que tout le monde lui ressemble, les femmes, les enfants, les soldats, tout le monde. Au bout d’un moment, il a commencé à se voir partout, même pendant la journée, même en mission. Dans ces moments là, il se met à tirer à tout va, sans plus vraiment réfléchir, en fermant autant que possible les yeux, pour ne plus rien voir. Il a fini par avoir tellement peur qu’il n’a plus voulu retourner dans la cabine. Il est allé supplier la chargée de recrutement, il s’est mis à pleurer, il s’est même mis à genoux et à hurler comme un bébé qu’il en pouvait plus. Elle l’a envoyé chez le psy qui l’a mis dans un lit, avec une sonde dans le bras et lui a dit que ça irait mieux dans quelques jours. Sauf que les jours sont passés et qu’il a toujours aussi peur. Le dernier samedi, le général Banks les a bien engueulés, en leur disant que y en avait marre des couilles-molles qui avaient peur d’aller au combat, il leur a rappelé qu’ils étaient bien au chaud dans leur cabine et qu’il fallait qu’ils arrêtent de se plaindre. Il les a engueulés comme jamais il les avait engueulés. Gérard a pleuré. Beaucoup ont baissé les yeux, les autres avaient les mâchoires serrées et à la sortie, des bagarres ont éclaté. Le prêtre est venu leur dire qu’ils seraient pardonnés de tous ces morts vu qu’ils le faisaient pour le bien de l’humanité. Le prêtre a dit qu’il fallait avoir confiance et croire en la miséricorde. Gérard a cru qu’il pourrait rester encore une petite semaine au lit mais le lundi matin, les yeux gonflés, l’esprit embrumé, un camarade est venu le chercher et l’a poussé jusqu’à sa cabine. Allez mon gars, on a besoin de toi, tu le sais bien, j’ai perdu mon marc10, il nous faut quelqu’un pour l’opération. Faut pas que tu nous lâches. Gérard s’est assis et s’est pris la tête dans les mains. Il s’est mis à trembler comme un enfant traumatisé. Sauf qu’il a entendu les appels, que Marc est venu tambouriner à sa porte, qu’il a fallu mettre son casque, qu’il s’est fait interpellé et qu’il y est allé, tirant sur ses milliers de Gérard, ne voyant plus rien d’autre que sa peur, ne sentant plus rien d’autres que son envie de s’enfuir, que ses jambes molles et sans énergie, de ses mains commandant malgré lui le drone et appuyant sur ce fameux bouton rouge, ce bouton cauchemardesque, ce bouton l’entrainant doucement vers la folie.

En sortant de là, il s’est fait engueuler par Marc comme jamais, il avait fait n’importe quoi, tué plein d’alliés, il avait fait attention à rien, il avait failli se prendre une roquette. Gérard n’a rien répondu. Du tout. Il a hoché la tête, sans même avoir le courage de prononcer un mot et est allé s’asseoir devant le bureau de la chargée de recrutement. Il a plus voulu bouger de là ni parler ni manger. On a fini par le trainer dans un lit, avec une sonde dans le bras mais il a continué à ne plus avaler un seul morceau ni prononcer une seule parole. C’est de la trahison, de la trahison, secouez vous bon dieu, est venu lui hurler à l’oreille le général Banks. Mais il n’a pas bougé, continuant à cauchemarder, revivant encore et encore ses plongées apostamiennes. Il a tenu bon malgré les pilules et les menaces et les appels paniqués de sa femme le conjurant de revenir à la raison sous peine de finir devant le tribunal militaire. Au bout de 3 semaines, il a enfin été déclaré inapte et a été renvoyé chez lui, à Tucson.

***

En rentrant chez lui, il s’est assis sur son canapé et n’a plus bougé pendant 6 mois. Si au début sa femme et ses filles ont été compréhensives et bonnes, elles ont fini par perdre patience, d’autant qu’il n’y avait plus aucune rentrée d’argent et que Gérard avait l’air de s’en foutre comme d’une guigne. La douane lui a alors proposé de reprendre son poste mais à la seule vue du bouton rouge, il a fait une crise de panique et n’a plus dit un mot pendant une semaine. Sa femme a envoyé des CV de Gérard dans le cinéma, le journalisme, la télé, un peu partout où les drones pouvaient être utilisés mais les anciens militaires n’étaient pas du tout bien vu et lorsqu’ils daignaient répondre, c’était pour les insulter et expliquer que jamais ils n’embaucheraient un traitre comme ça qui massacrait des innocents à l’autre bout du monde, pour une guerre dénoncée par le monde entier. Des amis lui ont alors trouvé un piston pour travailler dans une entreprise de panneaux solaires. La seule chose à faire est de surveiller les panneaux solaires dans le désert libyen pour éviter que des gosses viennent voler les panneaux se revendant à prix d’or sur le marché noir. Pas de bouton rouge lui avait répété sa femme, les armes étant interdites sur les drones civils. Il suffisait de bien définir la menace repérée par le drone et d’envoyer une équipe intervenir. Gérard avait alors dit oui, pour qu’on lui foute enfin la paix. Sauf qu’un jour, Gérard avait trainé sur place et était resté alors que les équipes arrivaient. Il y avait un groupe de gosses et la jeep de la sécurité, les poursuivant à travers le désert. Ils avaient tiré. Un enfant était tombé. Les autres avaient fini par s’arrêter de courir. Les hommes étaient sortis de la jeep et avaient encerclé les gamins. Gérard avait vu les bras s’agiter et plusieurs fois le pointer lui, comme s’ils se demandaient tous comment il les avait repérés, et puis un autre enfant était tombé et encore un troisième et ainsi de suite, jusqu’à ce qu’il ne reste plus qu’un tas d’enfants perdus au milieu du désert, les panneaux brillant de mille feux à quelques kilomètres de là. Gérard avait reçu un appel juste après, « un petit dérapage » lui avait-on dit, on comptait bien sûr sur son silence. Il avait marmonné un oui avant de s’enfoncer dans son siège. Il s’était remis à faire des cauchemars et n’avait plus voulu retourner travailler. C’était la goutte d’eau – ou plutôt de sang – de trop, et ni une ni deux, femme et filles le flanquaient à la porte en lui disant qu’au moins, vu qu’il les menait tout droit à la misère par sa lâcheté et fainéantise, il serait le premier à la subir. Gérard Roussignol arrêta de chanter complétement ce jour là et se mit à errer dans les rues de Tucson, sans but, croisant même un ancien soldat engagé comme lui dans la guerre d’apostasie. Ce dernier lui raconta que si on le retrouvait, il risquait d’être ré-enrôlé dans l’armée, qu’on racontait qu’ils prenaient même les fous comme eux, parce qu’ils avaient vraiment besoin de monde et qu’ils ne s’en sortiraient pas.

Gérard se dit alors qu’il n’avait plus qu’à traverser la frontière, pour aller du côté de mejico, pour enfin y trouver le bonheur. Ce qui lui restait de vie et d’espoir se concentra sur cet objectif. Traverser la frontière ou mourir.

On pourrait croire que passer la frontière dans l’autre sens était bien plus facile, surtout pour un bon citoyen tel que Gérard Roussignol. Mais ça, c’était sans compter l’acharnement de l’armée qui était bien décidée à récupérer toutes ses brebis égarées. Et Gérard Roussignol, pour son malheur, était repérable à mille kilomètres, avec son air sale, un peu fou et son ton bourru de soldat. Facile à repérer, facile à droguer et surtout facile à remettre dans une cabine en tant que « caution humaine ». Pilotage automatique du drone. Plus besoin d’appuyer, juste contraint de regarder. Tout fou pouvait faire l’affaire.
Si la voie habituelle était impossible, il allait devoir emprunter les chemins de traverse, trouver un passeur et éviter les drones. Ses drones. Ça le faisait bien ricaner d’ailleurs. Il imaginait la tête de ses copains s’ils le choppaient, lui, entrain de rejoindre ces putains de latinos qu’il aimait tant tabasser par le passé. Tout ancien douanier qu’il était, il dut payer comme tout le monde un passeur à prix d’or et faire comme les autres, courir, se cacher, se jeter dans la rivière, sauter de trains en marche et partager sa nourriture avec d’autres pauvres fous comme lui. Il croisa plusieurs fois des mexicains allant en sens inverse. Sensation étrange où se mélangeait son passé, ses cauchemars et ses espoirs.
Quand finalement il descendit du dernier car, quand enfin il s’attabla dans un bar et commanda dans un espagnol mal assuré une bonne grosse pinte, quand enfin il se dit qu’il était libre, il se permit alors de hurler, à plein poumons et avec toute sa rage de vivre « VIVA MEJICO » !

PRIX

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Dimaria Gbénou · il y a
Super bien écrit. Délicatesse et finesse ont caractérisé cette œuvre. Bravo pour avoir été en finale.
En passant, si vous avez le temps, je vous invite à lire " ACHOU l'amour empoisonné " en finale

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Adlyne Bonhomme · il y a
Un très très grand texte dans lequel vous décrivez si bien la réalité bravo !

Une invitation à découvrir et soutenir mon poème ''je tresse l'odeur'' en finale merci.

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Fred Panassac · il y a
L’engrenage fatal. Une descente aux enfers bien racontée, sous l’œil de la conscience auquel rien n’échappe. Mes votes.
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Sophie Debieu · il y a
Saisissant! un texte vraiment bien mené qui encourage la réflexion! heureuse de le découvrir, merci
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Chtitebulle · il y a
Mes votes !
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MarieM · il y a
Texte très bien mené. Mes votes.
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Rachel · il y a
Mon soutien, bonne chance.
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Jennyfer Miara · il y a
C'est quasiment du documentaire-fiction votre texte, et on ressent toute la cruauté du sort, que ce soit envers les mexicains ou envers les soldats victimes à leur tour de leurs propres engins! Je vote!
Dans un style un peu plus léger, peut-être aimerez-vous découvrir "Le crime parfait", en lice pour le prix Court et Noir?

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Jarrié · il y a
Bonne finale.
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Isaloulo · il y a
Merci beaucoup
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Serge Debono · il y a
Une quête forcée mais initiatique. Un récit bien maîtrisé et une histoire vraiment intéressante. J'aime beaucoup les idées qui se dégagent de votre texte.
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Isaloulo · il y a
Merci pour ces jolies compliments et ce soutien !
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