VIOLENCE

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Ecrire c'est raconter des histoires, faire naître des personnages, jouer avec les mots. Ecrire c'est aussi le moyen de transmettre ses idées, C'est un loisir jouissif, un défouloir, un exutoire et  [+]

Il existe une violence, sourde, sournoise, impalpable dont personne ne parle et qui n'est que très peu relayée sur les chaînes d'information qui ne nous montrent que les violences physiques organisées ou subies par les manifestants.
Stéphanie et Cédric travaillaient dans la même usine Galico, usine d’abattage, de découpe et de conditionnement de volaille. Ce n'était pas vraiment un choix, leurs parents avant eux et une grande partie de leur famille, oncles, tantes, cousins, neveux travaillaient chez Galico, grand pourvoyeur d'emplois de la région.
L'entreprise Galico avait démarré dans les années cinquante comme une petite exploitation familiale puis l'usine avait été rachetée par un gros industriel du secteur agroalimentaire. Dix ans plus tard, l'entreprise fut revendue à un groupe américain, Totalfood qui la revendit à son tour quelques années plus tard au géant brésilien de l'agroalimentaire dont l'une des filiales se trouvait en Irlande et qui grâce à un montage financier et des faveurs fiscales qui étaient accordées aux entreprises qui s'implantaient sur le sol français, se trouvait ne payer qu'une part minime d'impôts.
Les parents de Stéphanie travaillaient déjà tous les deux chez Galico et c'est tout naturellement qu'à ses dix-sept ans, elle fut embauchée sur la chaîne de traitement et de découpe des poulets. Les poulets arrivaient dans des caisses par camions entiers d'un centre d'élevage qui ne souciait guère de la condition animale et de l'éthique, trente cinq mille poulets étaient confinés sur mille deux cents mètres carrés ! A leur arrivée, les poulets étaient accrochés par les pattes et finissaient, une fois saignés, déplumés, éviscérés sur la chaîne de découpe.
Outre les conditions de travail, debout plusieurs heures derrière sa chaîne de conditionnement, les horaires flexibles, Stéphanie qui était une jolie jeune fille, devait subir l'atmosphère machiste de l'usine, remarques sexistes, harcèlement de la part des contre-maîtres, demande incessante du numéro de téléphone et de rendez-vous. Stéphanie prenait pour acquis cette situation. Elle se disait que les hommes étaient ainsi et que rien ne pouvait les changer. Elles en plaisantaient parfois entre collègues ce qui permettait de détendre l'atmosphère. Parfois, Stéphanie culpabilisait et se demandait si ce n'était pas de sa faute. Elle s'en ouvrit à sa mère qui lui expliqua que c'était comme ça, et que si elle tenait à son poste, il ne fallait pas faire de vagues, contredire et provoquer ses chefs et puis un compliment, ça n'a jamais fait de mal à personne ! Jeanine était d'une génération qui ne se serait jamais permise de remettre en question la domination masculine.
L'élu de son coeur fut Cédric, un jeune ouvrier qui venait de se faire embaucher dans l'usine. Cédric était gentil, discret et ne participait que très peu aux provocations machistes de ses collègues, ne pas y participer du tout aurait émis un doute sur sa masculinité ! Leurs parents se connaissaient déjà. Ils se fréquentèrent quelques mois puis se marièrent l'année suivante. Ils firent construire une maison, dans la même petite ville que celle de leur parents. La banque leur accorda un crédit de trente ans. Stéphanie accoucha de son premier enfant l'année suivante. Le couple baignait dans ce que l'on pourrait appeler le bonheur. Un emploi stable, une maison, des parents aimants, un premier enfant, des amis de l'usine sympathiques avec qui ils organisaient des soirées !
Malheureusement, quelques années plus tard arriva la crise dite de la »grippe aviaire ». Le marché mondial de la volaille s’effondra et l'entreprise perdit plusieurs millions d'euros. La chute des cours du pétrole et l'augmentation du prix des céréales plongea encore plus l'entreprise dans la crise et l'on commença à parler de restructuration. Stéphanie et Cédric commencèrent à émettre des doutes sur leur avenir. C'était une première brèche dans leur bonheur idyllique. Ils commencèrent à en parler avec leurs amis, les soirées devinrent moins festives et puis le petit deuxième venait d'arriver. Cédric qui était d'un optimisme sans failles disait que ça allait s'arranger. Le Groupe ferma deux usines dans une autre région et cette réorganisation lui permit de réenregistrer des bénéfices. L'orage s'éloigna pour quelque temps.
Une période d’accalmie s'ouvrit pour Stéphanie et Cédric. Les enfants grandissaient, allaient à l'école. Les parents avaient pris leur retraite et gardaient les petits le mercredi. Le Groupe Galico se restructura et ouvrit de nouveaux marchés à l'étranger. Mais quelques années plus tard, nouveau coup de tonnerre, une réglementation européenne vint durcir l’attribution des aides à l'exportation des produits frais. Le Groupe était à nouveau endetté mais les actionnaires, car entre temps le Groupe était entré en bourse, réclamaient toujours plus de bénéfices. Le Groupe Galico plombé par une dette abyssale se mit en redressement judiciaire et un expert en gestion de crises dans les situations complexes, à qui il confia la réorganisation de l’entreprise, fut nommé. Après plusieurs montages financiers , le Groupe sembla renaître de ses cendres et engendra quelques bénéfices. Stéphanie, Cédric et leur amis étaient inquiets. Combien de temps allait durer cette situation et sur quoi tout cela allait-il déboucher ? Deux ans plus tard, le Galico fut à nouveau proche de la liquidation judiciaire en raison de pertes d'argent importantes et fut racheté par un consortium russo-ukrainien qui accepta de racheter l'entreprise mais sous de strictes conditions, qui débouchèrent sur des pertes d'emplois nombreuses. Le groupe fut placé en liquidation judiciaire.
Cette fois-ci, Stéphanie et Cédric étaient en danger. Ils faisaient partie de la charrette de licenciements. Eux qui avaient fondé tous leurs espoirs sur cette société qu'ils avaient toujours connue, dans laquelle leurs parents, amis, famille et eux-mêmes avaient toujours travaillés, elle ne les nourrirait plus ! Les belles promesses des différents politiciens qui s'étaient succèdés pour prendre la parole sur le site ne suffisaient plus
Soutenus par les syndicats, les ouvriers de l'usine se mirent en grève pour tenter de sauver leurs emplois.Stéphanie et Cédric n'avaient jamais fait grève. Ils étaient de ceux qui observaient tout ça de loin. Bien sûr, ils avaient déjà vu à la télévision, des fermetures d'usine, pneus flambant devant les portes d'usines des piquets de grève, des hommes vociférant contre les patrons, d'autres pleurant leur perte d'emplois mais cela leur paraissait loin, ils n'étaient pas concernés. Peut-être exorcisaient-ils leurs douleurs à venir en fermant les yeux ! Un plan de restructuration avait été mis au point par la direction. Les anciens partaient avec une indemnisation et les plus jeunes étaient priés de rejoindre d'autres usines du Groupe à l'autre bout de la France. Stéphanie et Cédric reçurent ensemble leur lettre. Ils avaient le choix, se soumettre ou se démettre ! Mais leur vie était ici, leur famille, leurs amis appartenaient à cette petite ville. Leurs enfants allaient à l'école communale, même si elle n'en portait plus le nom. Leur maison n'était pas finie de payer. Cédric était prêt à partir mais Stéphanie refusa tout net . Pourquoi ça serait à nous de payer les pots cassés. Il fut décidé par la majorité des ouvriers d'occuper l'usine. Les syndicats leur expliquèrent que l'usine fonctionnait bien avant qu'elle ne soit rachetée par tous ces groupes étrangers, avant que les bénéfices s'envolent dans les poches des actionnaires au lieu d'être réinvestis. Et puis les réglementations européennes avaient désorganisé le marché du travail. Stéphanie découvrait un monde nouveau. Elle qui s'était contentée d'aller travailler, comme ses parents l'avaient fait avant elle, d'élever ses enfants dans la dignité et de vivre de façon décente, allait se retrouver tout d'un coup démunie. Bien sûr, elle n'était pas naïve au point de découvrir l'injustice. Elle savait bien qu'il y avait plus riche qu'elle. Elle voyait bien que ses patrons ne roulaient pas dans la même voiture qu'eux, n'habitaient pas les mêmes maisons. Elle n'était pas d'un naturel jaloux, mais là, on portait atteint à son intégrité. Et comme la mère louve qui garde sa tanière, elle se mit à avoir peur. Qu'allaient-ils devenir ? Il n'y avait pratiquement plus de travail dans la région, les usines avaient fermé les une après les autres. Cédric accepta le poste qu'on lui proposait à six cent kilomètres de chez eux. Mais c'était un leurre. Une fois qu'il avait payé ses frais d'essence, son hébergement sur place et ses frais fixes, il ne lui restait plus grand-chose à ramener à la maison. Stéphanie continuait à lutter. Tous les jours, après avoir déposé ses enfants à l'école, elle rejoignait le piquet de grève et participait à des actions locales. Mais petit à petit le mouvement s’essoufflait. Certains avaient retrouvés des petits boulots, mal payés avec des horaires décalés, d'autres étaient partis en retraite et certains se contentaient de leur maigre prime de licenciement.
Stéphanie parlait beaucoup avec d'autres ouvriers et ouvrières. Elle s'ouvrait à un monde nouveau. Elle qui n'avait jamais ouvert un livre, et n'avait jamais vu plus loin que le bout de son nez, lui disait une collègue pour plaisanter, se mit à lire et à s'informer. Elle découvrit le monde des entreprises et l'économie politique. Elle découvrit qu'il existait des pays qui pratiquaient le dumping fiscal pour mieux attirer les entreprises et fournir du travail à leurs ressortissants, elle découvrit l'exil fiscal, les paradis fiscaux. Elle découvrit l'ultralibéralisme qui prône la déréglementation des marchés et la disparition progressive, partielle ou totale, des services publics au profit du secteur privé accroissant les inégalités, déstabilisant le tissu social et pillant les ressources naturelles. Elle découvrit le monde politique, les «affaires», les magouilles passées et présentes organisées par les différents gouvernements qu'ils soient de gauche ou de droite.Tout était nouveau pour elle. Elle ne comprenait pas tout et passait de longues heures à discuter avec ses nouveaux camarades qui lui ouvraient les yeux. Stéphanie avait accepté un travail à temps partiel dans une succursale de Galico mais cela ne suffisait plus à subvenir à leurs besoins. L'argent vint à manquer. Ses parents l'aidaient comme ils le pouvaient mais leurs moyens étaient limités. Bientôt, ils ne purent plus rembourser le crédit de leur maison. Cédric ne rentrait plus régulièrement au foyer. Il prétendait qu'il n'avait plus la force de continuer. Stéphanie était la seule à se battre. Elle se rendit à la banque pour demander un étalement de sa dette mais ces rééchelonnements augmentaient la durée initiale du crédit et donc le total des intérêts à payer. Après quelques mois de négociation, elle fit une lettre de demande de saisine de la commission de surendettement. Stéphanie pensait avoir touché le fond. Tout son petit monde s'écroulait. Elle avait perdue sa dignité et sa foi en l'avenir.
Elle fut bientôt approchée par un courtier qui lui proposa de racheter son crédit en échange de la vente de sa maison à moitié prix. Lassée de se battre, acculée par ses créanciers, elle finit par accepter. Elle plaça son petit pécule à la banque et retourna vivre chez ses parents avec ses enfants.
Le proverbe « un malheur n'arrive jamais seul » ne s'était jamais aussi bien appliqué qu' à la situation de Stéphanie. A peine avait-elle placée son argent en banque qu'une crise financière mondiale toucha les pays occidentaux entraînant avec elle la chute du secteur bancaire international. Stéphanie perdit les économies d'une vie, confiés à des banquiers et des traders inconscients, jouant avec des algorithmes financiers, tandis qu'en Europe, plusieurs institutions financières étaient sauvées par l'intervention des États et des banques centrales.
Stéphanie réalisa enfin qu'elle vivait dans un monde violent où les plus faibles n'avaient pas leur place.
C'était décidé, elle rejoindrait la grande manifestation parisienne organisée contre l'ultralibéralisme pendant le Forum Économique Mondial de Davos où se réunissaient les gouvernants des pays les plus prospères, qui après avoir pillé les ressources naturelles, contribué au dérèglement climatique, à la déforestation entraînant la dégradation de la biodiversité et la pollution des océans, désorganisé l'équilibre économique déplaçant le capital industriel vers un pouvoir financier, les consortiums cessant d’être nationaux pour devenir internationaux, ce qui signifiait fonctionner avec leur propre logique et en profiter pour réclamer encore plus de dividendes. à peine cinq pour cent de la population mondiale accaparait aujourd’hui trente six pour cent de la richesse mondiale. Tous ces gouvernants allaient donc parler de l'avenir de la planète.
Stéphanie partit en car pour rejoindre la cohorte des manifestants. Elle n'avait jamais vu autant de monde de sa vie. La violence était palpable. Après avoir défilé, vociféré contre le gouvernement hurlé, chanté et pleuré avec ses camarades, la manifestation se dispersa. Stéphanie aperçu au loin des manifestants cagoulés qui cassaient des vitrines et pillaient les magasins. Elle ne cautionnait pas ces actes de violence mais comprenait la détresse humaine.
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Daniel Nallade · il y a
Un texte pas près de passer sur Short ! Une réalité malheureusement quotidienne, la réponse doit être à la hauteur de cette violence !

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