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Vingt minutes ou le temps qu'il nous reste

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Doria Lescure

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C’était un avion destiné aux rotations sur les lignes intérieures. Sydney, Perth, Melbourne, Adélaïde, Brisbane ou Cambera, ce qui, à l’échelle de cette île continent ne représentait que des vols de routine, très fréquentés par les australiens pour leurs affaires ou leurs voyages privés.
Victor était en mission pour son service et bénéficiait d’une quinzaine de jours pour présenter aux policiers australiens le savoir-faire français en matière de sécurité. Encore un peu perturbé par le grand décalage horaire entre la France et l’Australie, il somnolait légèrement, fermant les yeux pour se prémunir du soleil intense qui irradiait à travers son hublot malgré le volet baissé. Les sons qui parvenaient à lui formaient une douce harmonie entre les voix feutrées et les bruits ambiants de l’avion qui venait d’atteindre son altitude de croisière.
Alors qu’il se laissait doucement glisser vers le sommeil, une étrange sensation le parcouru allumant aussitôt une alerte dans son esprit. Les battements de son cœur s’accéléraient, il se passait quelque chose et ce qu’il pressentait lui fit ouvrir les yeux d’un coup.
Il avait senti que l’avion virait de bord amorçant un virage qui lui semblait un peu trop rapide pour être qualifié de normal. Un bruit sourd à la limite de sa perception lui parvenait de l’aile gauche de l’avion. Comme pour entériner ses craintes, le signal lumineux qui indiquait aux passagers d’attacher leur ceinture venait de se rallumer.
Dans l’instant qui suivit, Il entendit grésiller le micro du commandant de bord. Ce dernier annonçait qu’il venait d’effectuer un virage un peu sec et s’en excusait, mais l’un des moteurs de l’appareil subissait une panne. Le commandant avait reçu l’ordre d’atterrir sur la piste la plus proche, ce qui les ramenait vers leur aéroport de départ. Il estimait à une vingtaine de minutes le temps de leur retour et avait chargé les personnels naviguant commerciaux de répéter l’ensemble des consignes de sécurité aux passagers.
Un silence pesant suivit cette annonce, percé par les seuls pleurs d’un bébé qui venait de se réveiller. Les hôtesses affichant un sourire de circonstance se mirent en ligne pour reprendre les consignes déjà vues et présenter celles liées aux atterrissages d’urgence. L’auditoire était étonnement calme et semblait mu par un instinct de sociabilité, comme si l’obéissance aux ordres représentait le seul espoir de leur survie collective.
Victor avait l’impression que tous ses sens étaient décuplés par l’urgence de la situation. Il entendait presque battre le cœur de la passagère assise à côté de lui. Il l’observait, cherchant à occuper son esprit par tout autre chose que l’évaluation des chances qu’il avait de sortir indemne d’un crash d’avion. La femme assise à sa droite portait un carré parfait de cheveux blancs et quelques rides marquaient le coin de ses yeux. Son élégante robe de soie bleue s’harmonisait avec son teint qu’elle n’avait que très peu rehaussé par un discret maquillage. Elle tenait ses mains jointes serrées autour d’une médaille qui pendait à son cou. Elle avait les yeux fermés et ses lèvres remuaient tandis qu’elle semblait dire une prière. Victor sentit son parfum capiteux, un peu entêtant qu’il était certain de connaître mais qu’il n’arrivait pas à associer à quelqu’un.

Une prière...Et lui, que ferait-il de ces vingt minutes, vingt petites minutes pour passer sa vie en revue, celle qu’il avait déroulée sur un demi-siècle et qui pourrait arriver à son terme au gré d’un atterrissage de tous les dangers. Quels étaient les derniers mots qu’il avait dits aux siens, à qui avait-il souri pour la dernière fois et qui lui avait rendu son sourire ? Avait-il souvent dit je t’aime à sa femme qui le rendait heureux ? Dit-on suffisamment je t’aime à ceux qu’on aime ? On croit toujours pouvoir faire et dire tout ce que l’on souhaite et l’on pense être maître du temps, mais il passe et parfois nous laisse à court. Avait-il suffisamment encouragé ses enfants? leur avait-il dit combien il les aimait et à quel point il était fier d’eux ? Qu’avait-il accompli de grand, de beau de tangible ? Quelle sorte d’ami était-il, avait-il su créer des liens forts et de confiance, s’était-il montré à la hauteur des espoirs qu’on avait placés en lui ?
Un bruit sourd, comme un craquement provint de l’aile gauche de l’avion qui, comme happé dans un trou d’air piqua rapidement avant de se stabiliser. Les cris des passagers sortirent comme d’une seule et même gorge, en une plainte aigue, longue et terrifiante ! Victor et la dame aux cheveux blancs assisse à côté de lui n’avaient pas criés, Ils se regardèrent un long moment hébétés, puis elle saisit sa main et referma les yeux. Il entendit distinctement le nôtre père qu’elle prononçait dans sa langue et fermant les yeux à son tour, il l’accompagna dans ses prières.
A quoi d’autres que cette main frêle pouvait-il se raccrocher ? Il repensa à sa vie qu’il aimait, à tout ce qu’il lui restait à accomplir et son esprit s’appliqua à formuler une sorte de liste, un peu comme une litanie de résolutions qu’on prend au début d’une nouvelle année. Il se promit d’accomplir tout ce qu’il avait prévu de faire et maintes fois repoussé à d’autres dates. Il s’enjoint de retrouver ceux qu’il avait eu envie de voir sans jamais prendre le temps de les appeler, il se dit que prévoir ces évènements, programmer ces rencontres pourrait agir comme un talisman le protégeant de l’issue fatale. Et puis, une étonnante pensée lui vint, sans qu’il se soit donné la peine d’y réfléchir, il y avait une chose qu’il aurait à cœur de finir s’il survivait à l’atterrissage.
Depuis quelques mois, pour les besoins de son travail, il correspondait par messagerie avec une fille qu’il n’avait jamais rencontrée. Elle était également policier et lui adressait de nombreux messages professionnels auxquels il répondait toujours par un mot de remerciement. Un jour, elle lui avait dit son plaisir et son étonnement à recevoir une formule de politesse en réponse à ses nombreux envois et lui expliqua que de tous ses très nombreux correspondants il était le seul à la remercier en accusant réception de ses messages. Depuis ce jour, ils correspondaient au gré de leur humeur et du temps qu’ils pouvaient consacrer à ces échanges, au beau milieu de leurs activités quotidiennes.
Au fil des jours, leurs messages toujours courtois se muèrent en mots d’humour ou billets d’humeur drôles et créatifs. Ils se découvraient mutuellement à travers des jeux de mots, des questions de portraits chinois qui révélaient leurs passions communes et leurs goûts musicaux ou leurs références cinématographiques. Un jour elle débuta un message sous forme de roman le mettant au défi de continuer l’histoire. Victor prit plaisir à poursuivre déroulant au fil des lignes, une intrigue policière. A tour de rôle ils composèrent l’histoire qui prit assez vite l’allure d’une nouvelle. Avant son départ pour l’Australie, il lui avait promis qu’il écrirait la suite des aventures de leurs deux héros mais il n’avait pas eu le temps de lui adresser son dernier opus. Parmi tout ce qu’il était résolu à faire s’il sortait indemne de ce voyage, voilà l’une des premières choses qu’il ferait : Il terminerait sa partie de l’histoire et l’enverrait à Rachel.

L’avion venait d’amorcer un nouveau palier dans sa descente et Victor pu apercevoir l’aéroport sur lequel ils allaient devoir se poser avec un seul moteur en état de marche et une aile défaillante. Le commandant repris la parole pour enjoindre équipage et passagers à se mettre dans la position d’atterrissage d’urgence. Le vent fort qui leur avait été favorable au décollage faisait tanguer l’appareil en grands mouvements pendulaires. Un calme absolu régnait à bord alors que l’appareil continuait sa descente et se positionnait face à la piste qui avait été dégagée d’urgence. Victor entendit le bruit caractéristique de la sortie du train d’atterrissage. Les vingt minutes s’étaient écoulées, il regarda la dame assise à sa droite, lui fit un sourire en lâchant sa main, respira profondément, pencha sa tête en avant dans la position de sécurité, ferma les yeux et attendit l’impact.
Paris, 8 heures 50 : Quand Rachel ouvrit son ordinateur en débutant sa journée elle vit dans la longue liste des messages reçus que Victor lui avait écrit. C’était le genre de message qui lui donnait le sourire pour la journée entière. Elle s’empressa d’ouvrir la pièce jointe et lu avec plaisir la suite des aventures de leurs personnages de fiction.
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Zutalor! · il y a
Bonjour Doria
Toujours rien de neuf sorti de votre encrier ?
:-)

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Doria Lescure · il y a
Bonjour mon ami, j'ai un texte en cours d'examen au comité de lecture. Un petit récit d'horreur....
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Zutalor! · il y a
Bon, je guette chaque jour la rubrique verte qui poudroie, certes, mais qui ne verdoie pas.
A bientôt Miss Doria !

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RAC · il y a
Je ne mattendais pas à cette fin, bravo pour la bonne surprise. Un récit hâletant avec de belles allusions, des élans de tendresse et des personnages attachants. Mes compliments Doria ! A+
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Samia.mbodong · il y a
Oh vous ne nous dites pas comment l’avion atterrit, Aie aie aie, on ne peut qu’imaginer. J’ai lu ce texte sans lever les yeux tellement c’est prenant avec les états d’âme de ce passager et sa voisine. Oui une prière pourquoi pas, ou repenser à de bon moment comme Victor.
Bravo à votre texte que j’aime
Merci
Samia

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Cathy Grejacz · il y a
Les histoires d’avionm’ont Toujours fait rêver. Alors...je clique.
À bientôt sur mes lignes ... peut être

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Champolion · il y a
"texte ancien..""vieux textes...?"
Mais pas du tout!
Il y a des nouvelles de la semaine dernière qui sont déjà vieilles et "Vingt minutes ou le temps qu'il nous reste" est d'une étonnante fraicheur
.On vibre comme un avion malmené puis on se laisse bercer par les mots,doux comme une voix d'hôtesse.Mes voix!
Champolion

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Doria Lescure · il y a
Alors ça c'est très gentil à vous Champolion je suis ravie de vous avoir embarqué sur mes lignes !
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Utilisateur désactivé · il y a
Toujours plaisant de vous lire
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Doria Lescure · il y a
Merci beaucoup , je suis ravie de voir qu'un texte même ancien est toujours lu et plait !
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Aurélien Azam · il y a
Excellent texte, très franchement. Déjà parce que l'impression d'urgence et de tragédie inéluctable est très bien retranscrite. Mais aussi et surtout pour tous les petits à-côtés (le voyage en Australie, la belle description en pensées de Victor...), et pour cette correspondance amicale et littéraire avec Rachel qui prend le pas sur toutes les autres priorités durant ces 20 minutes suspendues. La fin en rupture avec le dénouement de l’atterrissage est magnifique et très maline : le temps a comme suspendu son envol... J'ose espérer que Victor s'en sortira, et qu'il prendra plus concrètement contact avec Rachel :)
Ce texte mérite une sélection en Grand Prix, comme beaucoup de textes non sélectionnés par le Jury qui très visiblement n'a pas les mêmes préférences que moi ^^'
Merci et grand bravo :)

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Doria Lescure · il y a
Merci beaucoup Aurélien, ces compliments me touchent et je suis toujours ravie quand mes vieux textes sont lus et plaisent. Je sais qu'il n'avait pas été retenu par le comité des lecteurs mais peu importe, du moment qu'il est lu et qu'il suscite des commentaires. Et j'avoue que ce tout premier texte écrit il y a plus d'un an est toujours mon préféré. Encore merci cher Aurélien.
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Viviane Fournier · il y a
Oh super ...j'ai adoré ....!
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Doria Lescure · il y a
et bien grand merci à vous d'avoir voyagé sur mes lignes...
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Viviane Fournier · il y a
c'est un joli voyage ...
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Doria Lescure · il y a
et c'est toujours un plaisir de voir que d'anciens textes sont lus,vraiment merci !
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Viviane Fournier · il y a
oh oui je sais ...on les croit oubliés et ils sont là ..vivants ....je suis ravie de me promener chez vous !
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jusyfa *** · il y a
Bonjour Doria, le temps de ma lecture, je suis devenu Victor, je ne lisais plus je vivais la situation. Votre plume m'a emporté dans cette situation stressante. Vous avez un don littéraire, difficile de comprendre le rejet de ce texte ...
J'aime BEAUCOUP cette oeuvre.
Julien.

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Doria Lescure · il y a
merci Julien, je suis ravie de savoir que ce récit vous a touché et emporté. C'est la toute première nouvelle que j'ai postée il y a un peu plus d'un an et elle n'avait pas passé le cap du comité de lecture. Mais je suis toujours sincèrement heureuse quand un lecteur/auteur vient sur mes lignes et fait ce voyage-là avec moi. Encore merci Julien !
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jusyfa *** · il y a
Merci à vous pour ce bon moment de lecture et d'échanges sympathiques
Julien.

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Lalili · il y a
J'aime le contraste de douces histoires humaines dans le tumulte de ces vingt dernières minutes fort bien rendu.
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Doria Lescure · il y a
un grand merci pour être venue sur ma page !
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