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Vingt ans aujourd' hui

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Seghers

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Tiens, on est le 23 janvier. Si je compte bien,je pourrais avoir un fils de vingt ans. Pourquoi un fils? J' ai toujours été persuadée que c' était un garçon, mais c' était peut-être une fille? A combien de semaines déjà, j' ai avorté? Entre six et huit semaines, je crois.
J' ai peu de souvenirs de l' interruption, juste des réminiscences. Un sinistre couloir du C.H.R de Lille, la peinture grise des murs, du gris pour rendre l' événement ou le non-événement encore plus triste? Une dame d' origine africaine, la trentaine, c' est elle qui s' occupe de l' échographie. Elle parle peu, le ton est froid, sec. Et puis je ne sais pas si elle le fait exprès, mais elle oriente bien l' écran vers moi,et je le vois bien, l' embryon. Et c' est là qu' elle me demande si je suis bien certaine de ma décision. Oui. Allez hop, c' est réglé en cinq minutes, rendez-vous le 23 janvier, à 8 heures.

Le jour J, je me rends au C.H.R avec mes parents, Julien ne tenait pas à être présent, et de toute façon, il m' avait quitté. Ce bébé, je n' ai jamais imaginé le garder. Je ne suis pas prête à être mère,ni psychologiquement, ni matériellement, même si je rêve d' être mère, un jour. D' ailleurs je n' aurais jamais imaginé que je pouvais tomber enceinte,comme une conne je devais penser que je contrôlais totalement mon corps ! J' avais vingt et un ans quand même... Je sais aussi que Julien était tout, sauf le père idéal. Je lui en veux de me quitter deux mois après notre installation dans un superbe F2, dans le Vieux-Lille, le loyer payé par Papa-Maman des deux côtés et les A.P.L.
On fiche rien, moi je suis inscrite en Licence, je repasse l' épreuve d' ancien français et Julien, il digère son succès, sa maîtrise de Lettres Modernes sur Lovecraft, obtenue mention Très Bien l'année précédente. Julien a des excuses. Il est hémophile, il a des douleurs aux genoux en permanence et en prime, il s' est chopé une Hépatite C avec des transfusions sanguines. Quand je l' ai connu, il venait de terminer le traitement par Interferon.
Alors ce bébé, il démarrait franchement mal dans la vie. Sans oublier que moi, à trois semaines de grossesse environ, j' ai fait une radio des reins suite à une néphrite, c' est pas terrible non plus ça pour l' embryon. Pour moi ce bébé est malade et personne n' en veut, ni Julien ni moi, alors la question est vite réglée.
Me voilà donc au C.H.R,le 23 janvier, il fait encore nuit, un froid glacial. J' ai dû arriver à 7 heures 30 pour les formalités administratives. Et tout à coup, stupeur : je tombe sur une fille à peine plus âgée que moi, les traits durs, masculine, la voix déjà abîmée par le tabac. Je la connais. Soudain déclic ! Oh non, c' est pas vrai, on a passé quelques jours « ensemble » au C.H.R, service Psychiatrie, j' avais 19 ans. Episode dépressif pour moi avec absorption de Lexomil. Je n' avais pas envie de mourir, c' était une manière de crier que quelque chose clochait en moi. Je voulais me débarrasser de ce côté déglingué, mais aucun psy ne l' entend, ce cri. Et puis je trompais bien mon monde avec mes airs de jeune fille rangée, toute lisse, pas un mot plus haut que l' autre. Je ne veux pas choquer, expression française impeccable, fidèle au milieu familial : parents profs, très cultivés. Quand je voulais crier à cette époque, dire « Merde, je n' en peux plus », ça ne sortait pas et à quinze puis dix-neuf ans, j' ai pris une dizaine puis vingtaine de Lexomil. C' est comme ça que je me suis retrouvée au service Psychiatrie, toutes pathologies ou presque confondues.
Mais là, ça fait trop. Me retrouver le jour de mon avortement avec une vraie folle qui hurlait à l' hôpital psy, ça fait trop d' un coup. Je suis athée au dernier des points à cette époque-là, mais c' est comme si quelqu' un me disait : « Tu vois, si tu continues tes conneries, tu finiras comme elle ! »
A l' accueil des admissions, la secrétaire m' annonce que je je partagerai la chambre avec une autre patiente. Je prie intérieurement sans prier pour ne pas tomber avec cette «connaissance». Et si, le sort s' acharne, je me retrouve à côté d' elle, seul un rideau nous sépare. Elle est vulgaire,crie que «ça la fait chier» d' être là, elle voudrait que ça se termine le plus vite possible pour se «barrer».
De ce côté-là, je la comprends. Mais ça ne traîne pas. Tout va très vite. Je me souviens d' une piqûre, puis d' une gynécologue. Elle me prévient que c' est comparable à des règles très douloureuses. Aspiration. Et puis très vite sortie de l' hôpital. Pas plus de souvenirs. L' acte en lui-même laisse peu de souvenirs...Mais je pourrais aujourd' hui avoir un enfant âgé de vingt ans.
Quelques jours plus tard, je suis soulagée, plus de nausées en continu et ma poitrine ne me fait plus mal. Après j' ai dû me retaper, psychologiquement. J' ai retrouvé ma chambre chez mes parents, retour à la case départ. Mon père a récupéré mes meubles dans le superbe F2 du Vieux Lille.
Je me suis jetée à tête perdue dans l' ancien français. Je me suis passionnée pour la sémantique, l' évolution phonétique des mots, du Ier siècle après J.C, jusqu' au XVIIIe, et j' ai appris à traduire mille vers des Lais de Marie de France. L' ancien français m' a sauvée. J' ai eu l' examen Mention Très Bien. J' ai rempli ma tête cette année-là pour oublier. Ca a été efficace.
Enfin, après l' IVG, j' ai tout de même dû soulager une angoisse terrible : et si Julien n' était pas tout à fait guéri de son hépatite C ?S' il me l' avait transmise ? On disait à l' époque qu' on en guérissait difficilement. J' appelle l' Institut Pasteur et j' explique la situation à une professionnelle médicale très compréhensive. Elle me demande le nom de mon ex compagnon. Je le lui donne, elle cherche son dossier, je suis complètement affolée, j' en ai des sueurs froides. Elle me rassure, Julien est définitivement guéri,aucune trace de l' hépatite C lors de ses derniers bilans sanguins.
A ce moment-là, je me suis dit que j' allais enfin être plus responsable, mettre de côté ma vie sentimentale et passer le C.A.P.E.S l' année suivante. Comme mes parents. Je n' ai plus le temps de m' interroger sur mon avenir professionnel, mes parents en ont assez de payer des études à une dilettante, et puis que faire avec une licence de Lettres ? Alors emballé c' est pesé, je décide d' être prof. Sécurité de l' emploi, stabilité...Terminé l' insouciance, à vingt et un ans, il fallait tout de même arrêter les conneries...

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