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Vengeance

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J'arrive difficilement à respirer et pour cause car je baigne dans un liquide visqueux. J'en ai plein la bouche et les yeux... j'en ai plein tout le reste d'ailleurs.

Qu'est-ce que je fous ici ?

Il faut que je me calme, que je contrôle mon rythme cardiaque et ma respiration. Je suis vivant c'est une certitude, mais comment se fait-il que je me retrouve dans une pareille situation, pour le moins inconfortable ?

Il m'est bien difficile de répondre à cette question car j'ignore totalement d'où je viens et même qui je suis.

Respirons calmement... voilà c'est ça. Je n'ai qu'à fermer la bouche. Quant aux yeux il m'est impossible de les ouvrir. A tâtons je me tâte, avec une certaine difficulté d'ailleurs car j'ai la très nette impression que mes doigts sont reliés entre eux par une membrane tendue et force m'est de constater que mes pieds, que je viens de parvenir à saisir, le sont également. En somme j'ai les mains et les pieds palmés. Cela me fait penser à un feuilleton télévisé, suis-je devenu un homme amphibie ?

J'essaye de me détendre, sans succès, de me retourner alors ? Impossible. Il me semble que je me trouve prisonnier d'une sorte de gangue qui me revêt telle une combinaison spatiale. Que je suis pressurisé.

Je ne peux pas dire que j'ai les yeux qui se ferment car ils le sont déjà, mais j'ai une incontrôlable envie de dormir. Et de pisser aussi. Comme je ne peux pas m'endormir sans uriner, et comme je ne peux pas bouger, il me faut évacuer dans l'inconfortable position qui est la mienne. Tant pis pour l'environnement.

Je m'endors.

Qu'est-ce que c'est ce tangage ? Je suis ballotté comme sur un bateau par mauvaise mer. C'est un peu le cas d'ailleurs car le liquide, dans lequel je baigne toujours, fait des vagues.

Boum... boum... boum... boum...boum...boum...

Je commence à avoir envie de gerber... ça y est ça sort. J'espère que ce balancement va s'arrêter car j'ai mal au cœur et j'en ai plein le dos.

Tiens ! Mes mains ne sont plus palmées. Voyons un peu, mes pieds non plus et j'éprouve moins de difficultés à respirer. L'habitude sans doute, qui, comme chacun le sait, est une seconde nature.

Peut-être me suis-je endormi longtemps sans m'en rendre compte. Je savais - j'ignore comment - que l'être humain pouvait s'accoutumer à toutes les situations, mais à celle qui est la mienne en ce moment, cela ne peut que m'étonner. Vivre dans l'eau n'est pas une spécialité de l'homosapiens que je sache ! En tous les cas, pas depuis quelques millions d'années.

Il me semblait que j'étais bien à l'abri dans mon coin, loin de tous dangers, eh bien non ! A l'évidence je suis attaqué.

Difficile de se défendre quand on n'y voit rien et qu'on se trouve prisonnier d'une sorte de camisole de force. Toujours à tâtons j'enserre de mes deux mains ce qui me semble être une énorme sagaie qui évolue lentement, mais sûrement, vers moi. Je l'empêche d'avancer en repoussant de toutes mes forces mais rien n'y fait. Je ne peux la retenir.

Elle me pénètre, me transperce. Je souffre. J'ai peur, mais à qui me plaindre ? Je ne sais même pas si quelqu'un m'entend. Je me raidis d'un coup de rein et, immédiatement, je sens une contraction de toute cette masse qui m'enveloppe.

Décidément rien ne change vraiment, dans toute existence on retrouve ces fidèles compagnes que sont la peur et la souffrance.

Ca y est, la sagaie se retire. Il était temps, j'avais l'impression d'être mis en broche comme un vulgaire poulet. Fatigué je me rendors une nouvelle fois.

Ce n'est pas une existence très enviable que la mienne : je dors, me réveille quelques instants sans pouvoir m'étirer complètement, me rendors, et ainsi de suite. Je me demande ce qui me nourrit, puisque je ne mange jamais ? Je me demande bien d'ailleurs ce que je mangerais ? Il n'y a rien, même pas du plancton dans cet océan dans lequel je baigne.

Aujourd'hui il me semble percevoir et ressentir une évolution importante : J'entends des sons qui me parviennent de l'intérieur et de l'extérieur de ma gangue domiciliaire et, par une fente minime de mes yeux, j'aperçois quelques teintes opaques et sombres. Je tente de me redresser en poussant fortement sur mes jambes repliées. Ma tête rencontre une résistance inconnue et, aussitôt, je ressens comme une sorte de chaleur qui se propage sur mon cuir chevelu. Tiens ! Au fait, est-ce que j'ai des cheveux ? Apparemment oui, puisque je peux les tirer fortement et qu'ils résistent.

Pourtant, dans mon subconscient, je me revois chauve et souriant, tiens, c'est drôle : l'homme chauve sourit. Bon, je constate que ça ne fait rire que moi. Ce qui n'est déjà pas si mal.

Voilà qu'on m'attaque de nouveau. Pourtant je ne fais de mal à personne, à qui d'ailleurs pourrais-je en faire puisque je baigne en pleine solitude, tel un neurone de blonde...

Une sorte de crochet, ou d'hameçon, se rapproche lentement mais sûrement. Impossible de m'y soustraire. Je bouge mais il me cherche et me trouve. Il me saisit. Aïe ! Il m'arrache une partie de grand-chose, minime certes mais combien sensible. Toute la vie serait-elle faite de douleur ? Pitié s'il vous plaît, pitié pour un innocent.

Et ça c'est quoi ? Je me disais bien, il y a quelque temps, que j'étais pressurisé dans une sorte de combinaison spatiale. C'est bien le cas puisque je constate qu'un gros tuyau part à hauteur de mon ventre et se projette à l'extérieur de mon habitacle. Je présume qu'il doit m'apporter les éléments nécessaires à ma survie dans cet environnement hostile, qui me retient contre ma volonté.

Je sens confusément que plus je bouge, plus je me révolte, et moins ça plaît à mon geôlier. Ses grondements me parviennent de plus en plus forts, de plus en plus distincts. Est-ce un homme ou un animal ou, pourquoi pas, un monstre ?

Depuis combien de temps suis-je son prisonnier ? Une semaine, un mois, une année ? Comment le saurais-je et qui m'indiquera la durée de ma condamnation ?

Tiens ! il me semble que depuis quelques instants il fait nettement plus clair. Je jette un regard vers le bas et, effectivement, j'aperçois une sorte d'orifice qui s'entrouvre lentement... lentement... très lentement.

Aïe ! Qu'est-ce qui m'arrive encore ? On dirait qu'une presse s'abat sur mes fesses, un poids énorme me force à basculer. Ils sont fous ces cons ! Voilà que je me retrouve la tête en bas, complètement à l'envers.

J'éprouve un mal fou à respirer dans cette position et, en plus, le tuyau qui me relie à mon enveloppe s'enroule autour de mon cou, au risque de m'étrangler. J'essaie de toutes mes forces de desserrer cette étreinte, en vain.

Je hurle et m'étouffe de plus belle quand le liquide envahit ma bouche et mes bronches. C'est sûr je vais m'évanouir... ils veulent ma peau.

Je vais perdre tout contrôle, j'abandonne, je vais mourir. Confusément je sens une pression insoutenable de chaque côté de ma tête. On me tire sauvagement vers le bas. Le cordage qui m'enserre le cou est sur le point de séparer mon corps en deux morceaux.

Ils m'ont eu les salauds !

Big... Bang...

Cela claque comme un fouet et résonne dans tout mon corps.

Et voilà que l'on enserre mon crâne, qu'on le presse, qu'on le sculpte, serais-je une poterie ?

Je n'en peux plus, cette torture devient insupportable, inhumaine. Je pousse un hurlement :

Arrêtez, merde ! Vous êtes cons ou quoi ?

Ils ont dû m'entendre, et me comprendre surtout, car on me pose sur quelque chose de chaud, de moelleux. J'ouvre les yeux et les referme aussitôt car une clarté insoutenable m'aveugle. J'ai juste eu le temps de discerner deux formes énormes de couleur verte.

Peut-être des extra-terrestres, n'étaient-ils pas verts dans le temps ?

Je ne baigne plus dans le liquide protecteur.

Un claquement sec et le cordon se déroule libérant mon cou.

Je me sens mieux et c'est plus fort que moi... Je respire... je respire enfin... libre.

Il est venu le temps de la vengeance. Elle sera sans pitié.

Je fixe au fond des yeux cet homme tout de vert vêtu, je veux graver ses traits dans ma mémoire pour m'en souvenir le moment venu. Je sens qu'il est le responsable de toutes les souffrances que j'ai subies. Il me le paiera tôt ou tard.

- Est-ce normal qu'il ait les yeux déjà ouverts ?

- Ca arrive souvent mais ils ne voient pas avant plusieurs jours.

- Pourtant il nous fixe d'une drôle de façon, ne trouvez-vous pas, docteur ?

- Ne vous faites aucun souci, il est tout à fait normal.

Ainsi l'homme vert est un docteur. Il ne perd rien pour attendre.

---o---

Pourquoi mon bébé me regarde-t-il avec ses yeux fixes. Ils me disent qu'il ne voit pas encore, mais je constate qu'il suit le moindre de mes mouvements.

Pourquoi suis-je en train de penser que son regard est rempli de haine ?

-Je suis ta mère, mon petit amour, ta mère tu sais.

Rien n'y fait. Il ne me comprend pas encore bien sûr, cependant je sens sa méchanceté, son mépris. Je sens qu'il veut ma peau.

Mais qu'est-ce que je raconte. C'est affreux ce que je pense là. Comment mon bébé, qui n'a que quelques jours à peine, pourrait-il avoir une telle volonté. Je deviens folle.

Et pourtant, depuis qu'il est venu au monde il n'a pas dormi une seule nuit. Je l'ai surveillé. Il n'a même jamais fermé les yeux. Toujours à me fixer, toujours à me suivre, toujours à me haïr.

Que lui ai-je fait, je me le demande ?

Luc, mon mari, le prend dans ses bras et l'embrasse tendrement.

- Il est superbe, n'est ce pas ?

- Tu trouves ?

- Comment si je trouve, c'est notre bébé, notre petit à nous.

- Et son regard ?

- Quoi, son regard ?

- Il ne ferme jamais les yeux, il ne dort jamais, tu trouves cela normal ?

- Le docteur a dit que ça passera. Ca prouve qu'il a du caractère, non ?

- Peut-être, chéri, mais il m'épuise. Je suis fatiguée.

- Repose toi, mon amour, et ne pense plus à tout ça. Tout va rentrer dans l'ordre.

---o---

Cette nuit j'ai dormi d'un sommeil de plomb. Sans doute m'avait-on administré un relaxant. Demain matin je quitte la clinique.

Un bruit insolite m'a soudainement réveillé.

Je ne peux faire le moindre mouvement. Comme un brouillard flotte autour de moi, les bruits me parviennent assourdis, au travers un mur de ouate.

Suis-je réveillée ou en plein cauchemar ?

Sur le mur d'en face, grâce à la faible lumière du couloir, j'ai vu l'ombre du bébé se déplacer. Il se tient debout, au pied de mon lit. Il me surveille. Je crois que je me suis évanouie.

J'en ai parlé au docteur Nicolas. Oh ! Avec précaution, bien entendu. Il a plaisanté. Un bébé de quatre jours debout, au pied du lit.

- Vous avez fait un cauchemar, ma chère Brigitte. Cela est fréquent après un accouchement difficile.

J'en ai touché un mot à Luc, mon mari.

-Tu es très fatiguée, ma chérie. Il faut te reposer.

Ils ne me croient pas. Ils ne veulent pas comprendre. Ils ne peuvent ni me croire ni me comprendre.

Pourquoi cela m'arrive-t-il à moi. Je voulais ce bébé, je le désirais fortement. Il allait resserrer les liens qui m'attachaient à Luc et qui avaient tendance à s'effilocher, après sept années de mariage.

Nous sommes rentrés à la maison. J'espérais un retour à la normale mais rien n'a changé.

Nous avons décidé de l'appeler Kevin.

Il ne dort toujours pas.

Luc s'en inquiète mais, surtout, pour la santé du bébé. Il ne s'aperçoit pas de mon état. Je suis à bout de force. Je n'en peux plus. Et toujours ses yeux qui ne me quittent pas une seule seconde, de nuit comme de jour.

Je ne veux plus qu'il dorme dans ma chambre. Après s'y être opposé, Luc a consenti à transporter le berceau dans la pièce d'à coté.

Je l'entends marcher toutes les nuits mais, quand je me lève, je le trouve dans son lit, yeux ouverts. Il me fixe avec une sorte de cynisme insoutenable.

Cette nuit notre porte s'est entrouverte, la lueur de la lune m'a réveillée. J'ai aperçu la tête de Kevin. Il nous épie.

J'ai réveillé Luc. Il n'a même pas voulu se lever.

- Dors, chérie, repose toi, il fait nuit. Comment veux-tu que notre bébé se tienne debout à quinze jours. Allez, rendors toi.

Le docteur Nicolas m'a rendu visite, afin de s'enquérir de ma santé. Il est plus que probable que Luc lui a téléphoné, puisqu'il m'a dit :

- Alors, toujours vos cauchemars, ma petite Brigitte. Vous me paraissez très fatiguée. Il va falloir songer à prendre du repos, pensez-y. Allez, laissez-moi vous ausculter.

En quittant ma chambre il s'est rendu auprès du bébé.

---o---

Voilà ce salaud qui m'a tant fait souffrir, alors que je ne pouvais pas me défendre. Il va me payer tout ça. D'abord lui, ensuite celle qui se dit ma mère, mais qui a tout laissé faire, qui ne m'a pas protégé, comme c'était le rôle de toutes mères. Je ne pourrai pas vivre heureux tant que je n'aurai pas eu leur peau.

Il me sourit, me frôle le menton avec son gros index. Cependant, comme je ne le quitte pas des yeux, il a une moue circonspecte et se retire en me jetant un dernier regard. Je l'entends qui s'adresse à ma mère :

- Il est magnifique votre enfant. Il se porte à merveille et me semble très éveillé, peut-être trop même.

- Pourquoi dites-vous ça, docteur ?

- Euh ! Une impression.

- L'impression qu'il nous juge, non ?

- Enfin, Brigitte, soyez raisonnable et ne laissez pas votre imagination prendre le dessus. Ne vous levez pas, je connais le chemin. A bientôt, ma chère petite.

Le docteur Nicolas, mon premier ennemi, ma première cible, a fermé la porte de la chambre. Il s'en va où, du moins, il croit partir.

Un bruit épouvantable ébranle la maison quand il dégringole dans l'escalier, sans un cri.

Ma mère met plusieurs minutes à réagir. J'ai le temps de retirer la corde que j'ai tendue sur la première marche qu'il devait emprunter forcément pour descendre, et je me suis recouché.

J'entends son cri strident.

- Oh non ! Ce n'est pas possible. Docteur... docteur... répondez-moi. Oh Mon Dieu ! Au secours... au secours...

Elle se précipite sur le téléphone et, successivement, appelle mon père puis les pompiers.

Elle reste là, prostrée, près du corps disloqué, au pied de l'escalier.

Et d'un.

---o---

Le calme est, enfin, revenu. Les pompiers sont repartis, ainsi que le médecin du SAMU, qui a placé ma mère sous calmant. A présent elle repose dans sa chambre.

Mon père s'est penché sur mon berceau, puis il m'a pris dans ses bras et m'a parlé doucement, sans doute pour m'apaiser. Mais j'étais parfaitement calme.

Je ne sais trop que penser de lui. A-t-il une part de responsabilité dans les mauvais traitements que l'ont m'a fait subir ? Je ne le pense pas. Lui il me le faut. Je le garde.

J'ai commis une erreur, dans la précipitation, en cachant la corde sous mon matelas. Un bout dépasse et mon père l'a aperçu.

- Qu'est-ce que c'est ça ? Que fait cette corde dans ton berceau ? (Il n'attend certainement pas que je lui réponde) Sûr que ce n'est pas toi qui peux me le dire, mon bébé beau. Il faudra que je pense à le demander à ta mère, quand elle se réveillera.

Il emporte la corde.

---o---

- Je dois m'absenter mercredi et jeudi, chérie. J'ai rendez-vous avec l'acheteur 5ème rayon du Carrefour d'Antibes.

- Tu es obligé d'y aller ?

- Bien sûr. Pourquoi, quel est le problème ?

- Aucun problème. Ce n'est pas grave. Je ne voulais pas rester seule en ce moment.

- Mais ce n'est pas la première fois, amour, depuis des années je m'absente régulièrement, sans que cela te gêne.

- Mais il n'y avait pas Kevin, les autres fois.

- Eh bien ! Tant mieux. Tu seras moins seule.

- J'ai peur, Luc. J'ai peur de lui. Tu ne peux pas comprendre,

n'est ce pas ? Je suis en train de perdre l'esprit.

- Effectivement, cela m'est difficile de comprendre que tu aies peur de ton fils. C'est quelque chose d'inouï ça. Un bébé ne peut pas faire de mal. Il ne comprend pas le mal, il ne sait pas ce que c'est, ni le bien d'ailleurs.

- Je suis certaine qu'il est pour quelque chose dans l'accident du docteur Nicolas.

- Arrête de dire n'importe quoi. C'est affreux de prononcer de telles paroles. Tu es sa mère, c'est ton enfant.

- Je le sais, Luc. Je ne me reconnais plus et pourtant tu ne m'enlèveras pas de l'idée qu'il veut également me supprimer.

- Ca suffit à présent. Je ne veux plus entendre de telles conneries.

- Ne te fâche pas, chéri, mais si je ne le dis pas à toi, à qui pourrai-je le dire ? Nous nous sommes toujours parlé avec franchise, nous n'avons jamais eu de secret l'un pour l'autre. Alors pardonne moi et essaye de m'aider.

- Excuse moi de m'être emporté de la sorte, amour. Je te sens à bout de nerfs, près de la dépression. Voila ce que nous allons faire : Dès mon retour nous confions Kevin à mes parents et nous partons huit jours en thalasso, pour te refaire une santé. D'accord, amour ?

- Je t'adore, mon chéri. Il me tarde déjà que tu sois de retour, et tu n'es pas encore parti. Viens m'embrasser.

- Ah ! Au fait, que faisait cette corde dans le berceau de bébé ?

- Quelle corde ?

- Celle là.

- Ma foi ! Je n'en sais rien. Je ne vois vraiment pas pourquoi elle se trouvait là.

- Elle n'est tout de même pas venue toute seule, non !

- En tous les cas ce n'est pas moi qui l'y ai mise, j'en suis certaine.

- Bon, n'en parlons plus.

- Mais si, il faut en parler au contraire. Cette corde se trouvait dans le placard de la cuisine, je m'en souviens, alors qui l'a prise ?

- Je te le demande, amour.

- Ah bon ! Tu me le demandes. Pourquoi ne grand-chose pas plutôt le demander à ton fils ?

- Tu es folle ou quoi, Brigitte. Tu te rends compte de ce que tu dis. Il n'a que quinze jours.

- Je le sais, je l'ai mis au monde.

- Bon, arrêtons là cette discussion. Après tout ce n'est pas si important, ce n'est qu'une corde.

Luc quitte la chambre laissant Brigitte songeuse.

---o---

Luc est parti depuis déjà deux jours et je dois assumer. Kevin est dans sa chambre, tranquille, et je n'ai pas l'intention de le déranger, bien que je sache qu'il ne dort pas. Moins je le vois, mieux je me porte.

Je vais me faire couler un bon bain, bien chaud. Rien de meilleur pour se détendre. Je pense déjà à notre prochaine semaine, avec Luc, en thalasso. Cela me fera le plus grand bien.

Luc sera ici dans quelques heures et, ce soir, je veux être totalement sa femme. Je lui réserve une nuit d'amour comme il n'en a pas connue depuis des semaines.

Je me suis endormie dans la baignoire, tant je me sentais bien, plongée dans cette mousse bienfaisante. C'est ce bruit qui m'a réveillé, d'où provient-il ? Je n'ai laissé aucun appareil en marche, j'en suis sûr, alors ? Je reconnais ce bruit de moteur, je l'ai souvent entendu, mais il n'y a aucune raison pour que je l'entende en ce moment, puisqu'il s'agit du...

Il fait soudain plus frais. La porte de la salle de bains s'entrouvre lentement, lentement. Ce n'est certainement pas Luc, il n'est pas déjà rentré. Il ne sera pas là avant deux bonnes heures.

A travers la buée qui enveloppe la petite pièce, j'ai du mal à distinguer quelque chose mais, déjà, je suis certaine de savoir.

C'est lui, j'en suis sûr. Il est là, il m'observe, il entre. Je ne peux faire le moindre geste. Je reste pétrifiée, attendant que l'inévitable se produise.

Il s'agit bien du sèche-cheveux, je ne m'étais pas trompée, qu'il a branché à une rallonge. Quel machiavélisme chez un petit être de quinze jours à peine.

Et quelle force pour le lancer jusqu'à la baignoire.

---o---

Le médecin légiste n'a jamais vu, au cours d'une carrière déjà longue, un tel masque d'horreur imprimé sur un visage. Qu'est ce qui a pu motiver une telle expression de terreur. Il demande au photographe de l'identité judiciaire de fixer sur la pellicule ce qui, demain, pourrait devenir une grand-chose d'art, le plus beau portrait de sa collection personnelle.

Cependant, un détail ne lui permet pas de délivrer le permis d'inhumer. Le sèche-cheveux, responsable de l'accident, et cela ne fait aucun doute, n'est branché à aucune prise murale. D'ailleurs, le fil n'est pas assez long pour atteindre la prise la plus proche. Alors, comment a-t-il pu fonctionner et provoquer le décès de cette jeune femme ?

Il n'y avait personne dans la maison, à l'exception d'un bébé de quinze jours, qui reposait tranquillement dans son berceau.

Le mari, qui a découvert le corps de sa femme électrocutée dans son bain, n'est arrivé sur les lieux que deux heures après le drame. A présent, il se trouve dans le salon, effondré sur un fauteuil, anéanti et, surtout, se posant un tas de questions.

Luc n'a jamais crû une seule seconde aux élucubrations de sa femme. Comment supposer un seul instant qu'un bébé, son bébé, serait un assassin. Et pourtant, le docteur Nicolas d'abord puis, maintenant, Brigitte, sa Brigitte bien aimée.

Petit Kevin me fixe, comme il a l'habitude de le faire, comme cela faisait si peur à sa mère. J'ai beau me forcer à croire, et me le répéter sans cesse, qu'il ne peut être pour rien dans le déroulement de ces évènements tragiques, il me faut bien admettre, cependant, que les deux fois, seul mon bébé a eu la possibilité d'intervenir. Ou alors ! Il me faut supposer que Brigitte a poussé le docteur dans l'escalier puis s'est donnée la mort. Cela aussi est impossible. Surtout de cette façon.

Je n'en crois pas mes yeux, mais j'ai la nette impression que petit Kevin sourit, d'un sourire malicieux et cynique.

Le tiroir de la commode est entrouvert et un gros cordon gris dépasse. Ce n'est certainement pas sa place parmi le linge de bébé. Une rallonge électrique ! Que peut-elle bien faire ici ?

Soudain, je me souviens de la corde trouvée dans le berceau de Kevin.

Et si...

Il faut que j'examine de près les rambardes de l'escalier et essayer de comprendre comment le docteur a pu chuter.

Je n'en crois pas mes yeux. Il y a bien une légère marque des deux cotés, à environ dix centimètres du sol. Sans doute que ça ne prouve pas grand-chose mais...

Aaaah ! Qui m'a poussé dans l'escalier ? Qui ? Je me pose encore la question quand ma tête rencontre le mur et éclate.

---o---

Voilà, je suis dans mon berceau et j'attends.

Je suis enfin libéré.

Le docteur et ma mère ont payé.

J'aurais voulu épargner mon père, mais il allait me faire du mal, il approchait trop de la vérité.

Il ne me reste plus qu'à attendre, tranquille, dans mon berceau.

Je peux, enfin, dormir, et rêver à ce que sera ma vie.

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