Veille de réveillon

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L'obscurité tenait dans sa main le train du matin. C'était la veille du Nouvel An. Les voyageurs, une fois n'est pas coutume, pouvaient choisir leur place en toute liberté. Pas de coudes à coudes pour occuper la dernière place libre, de course ou de lutte vitale. Non, il planait dans le compartiment un mélange de sommeil, de sérénité et de cet esprit spécial des gens qui vont travailler les jours de fêtes. Les allergiques aux cotillons, à l'amusement sur commande.
Au milieu du compartiment, une jeune femme discrète n'avait d'abord pas retenu mon attention. D'origine étrangère, elle se tenait réservée, les bras croisés sur la poitrine. Un manteau l'enveloppait entière et ne laissait passer qu'un visage qui cherchait à passer inaperçu. Elle semblait se protéger. De quoi, je ne sais pas.
Mon attention fut attirée par sa voix. Elle parlait. Par petits bouts. Un mot. Deux mots. Un sourire un peu coincé. C'est alors que je vis qu'elle avait un vis-à-vis qui tentait d'engager la conversation.
Je ne voyais que des éclats de lui. Je dis lui car c'était un homme. Au-dessus du fauteuil, une calvitie le situait dans la tranche des plus de quarante ans. Au sol, j'apercevais juste une bottine de montagne solidement lacée. Mais ce n'était pas un indice parlant. Depuis un mois la neige avait envahi tout le pays et dans ce train en provenance de Luxembourg, nombreux étaient les voyageurs chaussés de bottes en pilou, de bottines haut de chausse ou de Moon Boots.
Sur la tablette, je pouvais apercevoir un béret vert. Un militaire ou un nostalgique de cette époque ou simplement une tonsure qui tenait à se maintenir au chaud sous le feutre et qui s'accordait à son crâne ou à son teint, simplement.
Je suis entrée dans leur échange par effraction. Comme si je regardais par le trou de la serrure alors qu'ils étaient là, voyageurs comme des milliers d'autres. Les autres tous assoupis ou la musique vissée aux oreilles, les yeux clos, voyageaient dans une autre dimension, indifférents à leur entourage.
Lui parlait.
« J’ai beaucoup voyagé...A l'est...j'étais traducteur...interprète aussi...anglais-neerlandais. »
Il ponctuait ses dires de longs silences comme s’il se parlait à lui-même.
Il avait un fort accent wallon et j'avais du mal à l'imaginer parler une langue germanique, tenir sa place dans des diners d'affaires ou dans des hémicycles de la CEE.
L'accent me le situait les pieds bien plantés dans un monde populaire des Ardennes profondes loin de l'érudition.
« Vous êtes de quel pays? »
La jeune femme sourit. Un sourire qui crispait un peu la commissure de ses lèvres.
« De Haïti »
« C'est la première fois que je rencontre quelqu'un de Haïti » dit-il d’un ton neutre. Dans sa voix ni dédain, ni admiration. Juste une saine curiosité un peu naïve « C'est un beau pays! » Dans son imaginaire, il devait confondre Tahiti et ses vahinés avec Haïti, la pauvre jumelle déshéritéede la république dominicaine.
Elle rajouta très vite, presqu'en s'excusant: « c'était un beau pays. Mais aujourd'hui, avec tout ça...Ma famille est là-bas ».
Il ne sembla pas sensible au terrible cataclysme qui s'était abattu sur le pays au début de l'année.
Quant à moi au simple nom de Haïti, je réentendais la rétrospective diffusée la veille. Le récit des habitants, les routes qui s'ouvraient sous leurs pieds, cette terre engloutissant tel un Gulliver affamé les petites voitures, les maisons, ne faisant aucun cas de la vie de ces gens » La rétrospective mêlait les directs de la catastrophe de l'époque avec des témoignages à posteriori. J'eus l'impression de revivre la terreur des habitants comme si je l'avais moi-même vécu.
Les poils se dressaient encore sur mes bras ce matin au souvenir du désastre.
« La nature est dangereuse? » sa question était empreinte d'innocence, aurait pu être provocante mais ne l'était pas. Il devait se souvenir d'avoir entendu quelque chose sur Haïti mais n'en avait pas vraiment le souvenir. Alors, il tâtonnait.
C'était un peu surréaliste. Comme s’il avait vécu hors du monde. Elle ne lui en tint pas rigueur.
Elle répondit comme on parle à un jeune enfant :
« Non, juste la mer. Haïti est une île. Quand l'océan s'emballe. Il est dévastateur ».
« AH... OUI. Ce sont les volcans qui sont dangereux »
Toujours très calme, encore surprise d'exister, elle continuait à lui répondre. Avant chaque réponse, elle hésitait, pudique. L'habitude des remarques racistes, des attaques sans doute. Souvent l'intérêt devait se terminer par de la commisération ou du jugement. Alors, elle ne sortait pas de sa coquille.
Elle sourit à sa remarque. La naïveté de l'homme et son intérêt sans arrière-pensée la mit un peu à l'aise. Elle commença à se détendre.
« Non. Il n'y a pas de volcan sur l'île. »
Je souris. Il devait chercher dans sa tête pourquoi ce pays allait mal. Que lui était-il donc arrivé?
Elle poursuivit après un long silence
« Le tremblement de terre a tout détruit. Mais ma famille est vivante... C'est le principal.... Ils ont tout perdu. Tout perdu mais la santé et la vie cela ne s'achète pas. »« Le futur, l'avenir ne dépend pas de nous. »

Cette phrase était lourde. Elle envahit le wagon. Elle était fataliste, pansement contre l'innommable. Protection dérisoire. S'en remettre à Dieu ou autre croyance. Ne pas contrôler ce qui se passe dans la vie, s’en remettre à un autre niveau qui nous échappe aide à surmonter les horreurs. J'avais envie de lui dire que non, on est maitre de sa vie,... Mais je n'en fis rien. Un fil ténu se créait entre cet homme et cette femme, tel le fil que tisse l'araignée. Presqu'invisible, léger et solide à la fois.
Alors, avec naturel, il désamorça la tristesse qui avait envahi la jeune femme.
Il se mit à lui raconter: « j'ai fait un voyage pour Balmain comme interprète; Finalement, ils n'avaient pas eu besoin de mes services mais j'étais invité. La boite avait son propre interprète.
Bien sûr, il connaissait les mots. J'ai parlé quatre mots. Comme cela. Avec l'homme de là-bas.
Il parlait allemand, flamand aussi. Mais les sonorités ne sont pas les mêmes!...Les syllabes, les sourdes les sonores... »
Il ponctuait tout son discours d'exemples. Elle souriait devant soudain tant d'entrain et d'enthousiasme. Elle se laissait bercer par ce flot qui emportait tel un torrent toutes ces images de noyés, de désolation.
Il ne semblait plus possible de l'arrêter. Elle disait : « oui. Vraiment. Je comprends » avec l'accent des Antilles. Ces petits mots ponctuaient son monologue où il jouait, tour à tour, son rôle, celui de son ami, de l'interprète,...
Avant la fin de son explication, son monologue professionnel, un GSM se mit à sonner dans la poche du manteau de la jeune femme.
Elle s'excusa et décrocha.
« Allo? Oui. Non je ne l'ai pas sorti du congélateur; Oui, j'avais prévu de le faire tout à l'heure. D'accord »
Elle raccrocha, s'excusa à nouveau et il reprit son monologue exactement là où il l'avait laissé comme si on avait appuyé sur pause puis sur Play.
« Les mots se ressemblent dans des langues proches. Blijven, bleiben se ressemblent. Mais pas toujours...Une personne de mon village... Il voulait m'accompagner en Allemagne à Trèves; il voulait acheter un bic; naturellement il se tourna vers moi et me demanda : c'est comme en neerlandais ? Balpen? Eh non c'est kugelschreib. Rien à voir!! » Il s’emballait enthousiasmé par son propre discours.
Le téléphone de la jeune femme sonne à nouveau.
Allo? Non je vais le cuire au four.... oui...la sauce est dans le frigo...Oui bien sûr...
Elle raccroche. Dans un demi-sourire. Elle s'excuse. C'est ma belle-mère ; nous faisons le réveillon ensemble.
Elle referme la parenthèse de sa belle-mère et se replace en douceur dans l'entretien. Attentive, elle se révèle un peu, ouvre deux boutons à son manteau comme l'escargot sort ces antennes de sa coquille lorsqu'il pense que le danger est passé.
Elle reprend la parole :
« Lorsque je suis arrivée en Belgique, j'ai acheté un billet de train
«  septante francs » m'a dit l'employé;
« Je lui ai fait répéter. Je ne comprenais pas ce qu'il disait.
« Finalement, excédé, il me l'a écrit sur un papier »
« soixante-dix »!! Moi qui croyais comprendre le français. J'avais encore beaucoup à apprendre. J’entrevoyais le début des difficultés d'une langue semblable et différente à la fois »
« Vous connaissez le wallon »?
Il venait de repartir sur son idée. Je voyais ses mains s'activer sur la tablette. Si je ne me trompe ce sont des pots de gouaches sur le bord. Peint-il? Dans le train? C'est étrange, incongru. Cela ne colle pas avec le gros sac à dos rouge qui bouche le couloir et que les voyageurs enjambent pour descendre à Bruxelles-Luxembourg.
Chacun ressent que le terminus n'est pas loin. Que l'échange va se terminer. Les voix s'accélèrent Elles ressentent l'urgence.
« Je ne connais pas le wallon » dit elle, mais le créole. Cela ressemble un peu.
Ils rient des similitudes.
Sa voix à elle est plus assurée.
« Vous.. » « Je peux vous tutoyer ?
« Oui. Je m'appelle Claude »
« Je n'aime pas le vous », dit-elle.
« Moi non plus. Il ajoute un peu timide; mais vous êtes une dame, alors... il y a un certain...
« Tenez Marie Galante. »

Je suppose que la transmission du prénom a du m'échapper. Ou alors se l'ont ils échangé avant que je ne monte dans le train.
Il lui tend un papier. Ou est-ce plutôt un carton.
Elle rougit un peu. « C'est pour moi? »
Votre prénom est écrit dessus. Marie Galante. Cela ne peut pas être pour quelqu'un d'autre, non?
Je pensais, enfin, oui.
Je... vous..., enfin je te souhaite une bonne année mais surtout une bonne santé?
J'espère qu'on aura l'occasion de se revoir.
« Oh on dit que le monde est petit. Peut-être dans un autre train »
« Le carton est un marque ta page. Il est calligraphié à l'encre de couleurs. Celle des petits pots.
Recto, un dessin que je ne peux distinguer et verso son prénom en très belles lettres calligraphiées.
Ils se serrent la main. Elle empoigne son sac et se glisse dans le couloir sans se retourner,
Les portes s'ouvrent en gare de Schumann et la jeune femme disparait happée par l'obscurité du quai.
Il reste là. Tranquille, il change de place et s'assied à la sienne. Je le vois de face, maintenant.
Il se sert une tasse de café de son gros thermos rouge. Avec lenteur. Puis déballe deux tartines dans un papier alu. Méthodiquement.
Un homme à la mine bonhomme. La soixantaine. Heureux tout simplement de l'échange. Deux rides tendent ses yeux. Elles soulignent les petites lueurs qui brillent au fond de ses yeux;
Sentant l'insistance de mon regard sur lui pour graver la scène dans ma mémoire il me décoche un grand sourire.
Je me suis sentie prise en défaut comme une enfant le doigt dans le pot de Nutella. Me croyant obligée de me justifier. Je lui dis : « ce sont des marques ta page que vous calligraphiez? »
« Oui. Vous écrivez aussi? » Demande-t-il en regardant mon ordinateur.

« Oh moi, des nouvelles... ».
« Vous êtes écrivain?? »
« Je ris... »
« Non, c'est un grand mot. J'écris pour mon plaisir. »
« Vous voudriez un marque ta page ?? »
« Pourquoi pas? »
Mais je ne prends que rarement le train à la même heure et au même endroit. Alors...
« C'est comment votre prénom?? »

Je le lui ai donné. Comme on lance une bouteille à la mer. Peut être le hasard nous remettra-t-il sur le même chemin ou le même compartiment.

Qui sait? Le train c'est déjà un goût de voyage... Une autre page se tourne, le train suit ses rails inlassable tandis que nous partons vers nos destins.


Frédérique Lienart
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