VACUUM 12e et dernier épisode. Mission conclue avec succès ? Mais tout reste à (re)faire

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Auteur-compositeur-interprête en tous genres. Nouvelles, romans, poésie, stratégie, blues, rocks et ballades https://www.youtube.com/user/FayardPierre  [+]

Avant de jouer les filles de l’air sur la Terre, Vacuum grava ses conclusions sous forme de hiéroglyphes sur le manche de sa baguette pour être sûre qu’elle ne les fasse pas disparaitre.
Aux Temps Anciens, lorsque Suprême, l’Immobile Indicible, scinda en deux l’être humain qu’il avait fabriqué de la boue du Jardin, il avait suscité le mouvement, un phénomène étonnant qu’il ignorait jusque-là.
Espace et Temps se manifestèrent simultanément en générant séparations et unions. Entre masculin et féminin, entre extrêmes et compléments, entre Ève et Adam s’ouvrit alors le champ des polarités en mal de complémentarités et le désir constant de conjonction pour se guérir de la disjonction dont le Gardien portait la responsabilité.

Vacuum comprit que la raison originelle de sa mission consistait à supprimer les alternances et le rythme qui animaient les créatures du Gardien. Mais comment combiner la suppression du désir qui est au fondement du rythme sans éliminer par là même les créatures modelées à partir de la boue du Jardin ? Existait-il une solution autre qu’une amnésie pure et simple, une amnésie des genres ?
Dans l’esprit du Gardien, les humains pouvaient procréer, mais de manière inconsciente, sans le savoir et sans se déplacer, sans y consacrer un temps particulier, et comme sans y penser ! "C’est donc cette racine que je dois extirper, supprimer la conscience et le sens de l’autre, l’appréhension de la distance qui les sépare et qu’ils encombrent de vices et de services, de produits et d’inventions continues...", s’interrogeait Vacuum ?
Mais cet Esprit de la Pulse affecte aussi la Terre quand elle se couvre d’ombre ou se nappe de lumière, c’est la Lune qui cligne du globe à un Soleil qui la darde de rayons pénétrants, c’est la fleur qui se tend depuis ses profondeurs tout en visant l’Étoile Polaire. C’est la Galaxie qui frémit de la caresse des myriades de neutrinos transis qui la perfusent sans ménagement. C’est la nuit qui s’étale et enfante des embruns pour faire frissonner les humains...

Déterminée à profiter tout son saoul de sa part d’incomplétude de femme-fée, et rassurée par la quarantaine en sommeil du Gardien, Vacuum s’éclipsa pour des vacances terrestres.
Elle se fit tous les Adams qui lui chantaient sur tous les plans et tous les horizons possibles ou peu imaginables. Elle navigua par les océans, s’enflamma du chant de chaque matin et des complaintes de tous les soirs. Elle s’imprégna de la diversité des arts graphiques du monde, des architectures, des musiques fabuleuses ou hybrides qui s’exprimaient et se mêlaient sous toutes les latitudes. Elle dévora des fruits mille fois plus envoûtants que les pommes du Jardin, et se gava des mets les plus délicieux, des plus zen aux plus sophistiqués.
Elle se baigna entièrement nue dans des eaux sulfureuses chauffés à blanc par les volcans et offrit son corps aux plus charmants des hommes, aux plus ardents des amants qui l’irriguèrent jusqu’aux fins fonds de ses abysses.
Elle se déchaina toutes les nuits dans les discothèques à la mode du Globe, dansa jusqu’à plus soif jusqu’aux aurores et s’enivra des liqueurs et breuvages des plus déraisonnables aux plus hallucinants.
Elle dévora toutes les espèces de poissons en plantant ses canines dans leur chair palpitante. Mais surtout, elle laissa naître en elle, et s’enfanter la relation, la rencontre avec l’autre. Elle accueillit et se nourrit de l’altérité, de ce qui n’était pas elle, de ces échos vibrant en creux dans son for intérieur, de ce qui la complétait en la rendant partie prenante du monde.
Elle vogua par les flots, elle nagea dans les airs, emprunta les métros, les bus, les atmosphères, et médita des heures entières dans les jardins nippons de pierre en éprouvant des torrents de gratitude pour cet arbre merveilleux du Jardin qui lui avait dépucelé l’entendement.
Car c’était l’Arbre de Vie, de l’existence éternelle que le Gardien cachait aux humains pour qu’ils ignorent les fruits qu’on nomme Éternité. "Cet arbre magnifique est plus utile en rêve qu’en réalité", se dit-elle, et c’est cela la vie.
Sa conviction était définitive. Il faut mourir, il faut naitre, il faut croitre et décroitre, il faut sentir l’éphémère qui se noue avec l’autre, ce qui renait, renoue, réhabilite et qui complète avant de disparaitre, séparer à nouveau... C’est cela le "Secret de la Pulse", ce secret que le Gardien se refusait à reconnaître.

Saturée de marées et d’ivresse de l’amour de tous les hommes avec qui elle s’était accouplée, des parfums humés sans compter, des saveurs dont elle s’était rassasiée, des paysages naturels tout comme artificiels arpentés et dans lesquels elle avait si intimement vibrée comme la plume d’une autruche nouvellement née.
À l’issue de ces quarante jours de déluge d’amour, Fale, ou Vacuum, la première et dernière fée à l’envers de l’univers, reprit son courant d’air pour revenir dans le Jardin d’Éden où sommeillait le Gardien. Elle ôta tee-shirt, jeans, et rangea ses tennis dans une caverne inaccessible.

Dans la Bibliothèque, un nouveau Réveil s’ébrouait. Dans quelques heures à peine, il deviendrait opérationnel, assez de temps pour que Fale se vacuume du souvenir de sa quarantaine en liberté sur la Terre parmi les descendants d’Ève et d’Adam qui en avaient trop faits, certes, mais peut-on donner des limites aux attraits et brider le désir ?
Enivrée de tant de plaisirs ineffables consommés en si peu de temps, Fale, revenue dans le Jardin, se dirigea vers l’arbre dont les ronces et les épines abritaient sa baguette si particulière, ses chausses aux fines clochettes à leurs extrémités, sa tunique grise parsemées d’étoiles d’or et sa lourde perruque de boucles blondes.
Exempte de nostalgie pour avoir si bien vécu sa récente escapade, elle ôta le cran "Temporaire" de sa baguette, car sa mission arrivait à son terme. Sans hésiter, elle appliqua la pierre sur son sein, sur son ventre et son visage... Il y eut un sifflement strident et toute son expérience fut absorbée par le néant.
Le nouveau Réveil s’ébrouait au sortir de la Bibliothèque à la rencontre du Gardien engourdi au beau milieu des trognons de pommes femelles qui s’étaient desséchés.
Frais et reposé, le maître de l’ADN se surprit de découvrir Fale endormie dans un coin peu fréquenté du Jardin. Vidée de toutes ses aventures, forfaitures et prévarications sublimes, elle s’abimait dans un sommeil sans rêves car elle avait laissé sa baguette trop près de son sommeil.
Elle émergea soudain en s’écriant "Eurêka, comment ne pas y avoir songé !" Elle venait d’identifier un point d’appui déterminant où appliquer le levier inversé de sa magie pour supprimer la suractivité des humains.

En absorbant les centrales de production d’énergie, elle plongea le système industriel et informationnel terrestre dans une léthargie sans appel et sans rebonds possibles. Elle immobilisa toutes les chaînes de production et les services qui les entretenaient.
En moins d’une décennie, le monde surencombré deviendrait zen grâce à Vacuum, le prototype de la Fée à l’Envers qui aspire et efface en apposant l’éclat de la pierre terminale de sa baguette magique. Sans états d’âmes, elle absorba par la même occasion la réalité du désir né de l’incomplétude des humains, et qui rythmait leur existence sur Terre en les rendant si créatifs.
Les alternances perdirent toute consistance, le goût de vivre mais aussi de mourir et le concept même de naissance. Bientôt véritables ectoplasmes, hommes et femmes erreraient au gré du vent en se désintéressant de tout. Une léthargie somnambulique envahirait la Planète, jusqu’aux buissons d’épines dans le fond du Jardin viendraient à dépérir.
Le prototype de la fée à l’envers qui aspire et efface en apposant l’éclat de la pierre terminale de sa baguette magique, en avait terminé avec la Confusion Globale et Galopante, la C2G. Silence dans les rangs, plus de gonflements ni de dégonflements, d’enfantements ou d’accouchements, yin et yang fusionnaient sans appel ni consistance tout comme les notes de musique et le rythme devenus muets.

Dans son îlot de verdure céleste préservé, le Gardien savourait son triomphe. Profitant de ce moment favorable avant qu’une parade humaine ne la remette en question, en maître de l’ADN il déclona avec une fréquence si véhémente que l’humanité en devînt animale, puis végétale et pour finir minérale comme avant sa séparation en Ève et en Adam qui n’avaient même plus à gagner leur pain à la sueur de leurs fronts. Surtout, c’en était fait de leurs doigts lubriques sur les claviers et leurs yeux concupiscents sur les écrans.
La paix retrouvée, Suprême confia aux fées, qui ressortaient souriantes des maisons de repos où elles s’étaient cloîtrées, le ménage de la Bibliothèque et il s’en alla dans le Jardin pour dévorer ses pommes en toute tranquillité.
Comme il soupçonnait Vaccum de se rêver Califette à sa place de Calife, et d’avoir l’œil sur ses fruitiers pour l’affamer et lui ravir le trône de Conservateur Céleste exclusif, il décida de la déprogrammer une bonne fois pour toutes.

Instruit et échaudé par l’aventure humaine, il mit en branle une ruse retorse qui inversa les extrémités de la baguette de Fale sans qu’elle s’en aperçoive. Pour cause d’hybricité, elle s’apprêtait à rétrocéder les brûniers et les nectariniers dont l’ADN ne figurait pas dans les fichiers initiaux de la Bibliothèque, dans un néant d’où ils n’auraient jamais dû émerger.
Mais, lorsque que sa baguette frappa, c’est elle qui fut vacuumée irrémédiablement avec sa perruque de boucles d’or, ses chausses où tintaient de si fines clochettes et sa tunique grise parsemée de belles étoiles scintillantes à cinq branches.
Pour ne dépendre de rien, le Gardien en véritable Machiavel de l’Éden, sacrifia le cœur léger celle qui mena le combat triomphant contre la démesure de l’Expansion et de la Globalisation sans contrôle, celle qui avait remis les pendules à l’heure du Jardin tout en rétablissant la Couche d’Ozone qui le protégeait des influences malfaisantes.
La Paix Céleste exigeait un vainqueur et pas deux car la dualité s’était outre mesure révélée comme une source de division et de compétition, Divin avait déjà donné ! La magie inversée consomma la fée à l’envers car le monde étant revenu à l’endroit, il ne fallait surtout pas de le déséquilibrer ou le diviser à nouveau.

Ceint d’une sérénité pleinement retrouvée, le Gardien se gratifia d’une promenade méritée dans le Jardin. Mais alors qu’il avisait de la dent une reinette bien replète, une petite voix murmura depuis une branche particulièrement chargée en fruits : "S’il te plait, dessine-moi un Adam ?"

Las, tout était à recommencer !

FIN
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Nad Garance · il y a
D’épisodes en épisodes, on ne se lasse pas des aventures érotiques et existencielles de cette fée pas comme les autres!

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