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Vache sacrée

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Benjamin Sibille

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Il était une fois, au fin fond de l’Afrique, là où Christianisme et Islam se mêlent encore confusément sous les auspices des marabouts, un homme qui s’appelait Alpha Désiré Lamine. Il n’était ni le plus heureux ni le plus malheureux des Hommes, mais faute de se compter dans les rangs des premiers, aimait volontiers à se considérer parmi les infortunés seconds, et s’en plaignait abondamment.

Plein de défauts mais juste, son grand problème était d’assurer à ses enfants une vie meilleure que celle à laquelle il se jugeait injustement condamné. Il désirait ainsi depuis longtemps voir son ainé partir étudier pour devenir médecin, professeur, imam ou prêtre. Tout, pourvu que cela l’éloigne des soucis de pauvre agriculteur qui accablaient son père, et lui assure, en endossant les habits des Blancs et autres riches nababs que ce dernier enviait, la vie facile et indolente dont celui-ci avait toujours rêvé.

Le grand malheur d’Alpha Désiré Lamine était que dans cette Afrique où l’État, quand il existait, prenait plus qu’il ne donnait, étudier coûtait fort cher, et qu’il était très loin d’avoir les 2500$ nécessaires pour ouvrir à son fils les portes de ce bel Avenir qu’il avait conçu pour lui. Cet état de fait empêchait depuis longtemps Alpha Désiré Lamine de trouver le repos et semait le trouble dans sa maison.

Après y avoir pourtant bien réfléchi, il lui sembla finalement avoir trouvé un moyen infaillible de réaliser son rêve. Sa seule erreur fut alors de s’en ouvrir au travailleur humanitaire qui depuis plusieurs mois hantait la région en quête de projets destinés à améliorer le sort des habitants. Alpha Désiré Lamine dut en effet ainsi subir une longue – et à son sens – pénible conversation, alors même qu’il était trop pressé de réaliser ses entreprises pour supporter longtemps les médiocres imitations de palabres que l’Européen se sentait obligé d’infliger à tous ses interlocuteurs, pour faire « couleur locale ».

C’est qu’Alpha Désiré Lamine, tout pauvre et démuni agriculteur d’un « pays moins avancé » qu’on le jugeait, possédait deux vaches. Par elles-mêmes les deux paisibles, mais très maigres, bestiaux n’étaient que de peu d’intérêt, et auraient été bien incapables de couvrir la somme demandée, même de loin. En revanche Alpha Désiré Lamine s’était fait la réflexion qu’une vache suffirait plus que largement à satisfaire les appétits du marabout mi-chrétien, mi-musulman, mi-fou - et pour toutes ces qualités très respecté dans la région - qui résidait aux abords du village. À ce prix, Alpha Désiré Lamine obtiendrait bien en effet toutes les bénédictions et grigris dont il pourrait rêver, et n’était pas ainsi peu fier de cette combinaison qui, pour une vache ne donnant plus depuis longtemps de lait, lui permettrait d’économiser, une fois les prières dûment exécutées, la plus grande partie de la somme.

Il fut donc très vexé de trouver l’Européen circonspect, puis critique, et même pour finir se récriant sur ce qu’il considérait comme un plan parfait. Il avait même dû ainsi encore subir les vaines tentatives de cet importun bien intentionné pour essayer, fort inutilement, de le convaincre d’y renoncer et de se fier à des moyens plus terrestres. « Échéancier », « microcrédit », « « subvention », l’autre en vérité n’était pas dénué de sa propre magie des mots. Alpha Désiré Lamine fut obligé de l’écouter longtemps avant de saisir la première occasion pour partir porter sa vache au marabout.

En bon agriculteur maître d’un art tout fait de secrets instincts plus que de technique, Alpha Désiré Lamine ignorait cependant en cheminant ainsi, soulagé de toute compagnie autre que bovine, qu’il avait planté derrière lui des graines qu’il verrait bientôt germer et porter leurs fruits.

Le travailleur humanitaire, frustré par des mois de palabres inutiles, de dysenterie, et n’ayant pas eu accès à une connexion 3G stable depuis tout ce temps, avait en effet trouvé dans cette conversation plus qu’un défi et une tâche à sa mesure : une véritable mission qui l’appelait et était seule à même de donner sens à ces longs mois passés loin de sa chambre de bonne parisienne et des bars du Canal Saint Martin. Le jeune homme se jura ainsi d’invalider par son succès toutes les superstitions qui selon lui minaient la région depuis toujours, obérant son futur, et de faire triompher du même coup une cause juste en permettant à un jeune homme, probablement méritant, d’accéder lui aussi aux appartements climatisés, soirées étudiantes, et étudiantes elles-mêmes, que du fond de ses privations il associait spontanément au concept de développement, dont certainement l’éducation était la clef.

D’emblée porté par l’enthousiasme qui, l’on sait, triomphe de toutes les adversités, il ne lésina pas ainsi sur ses efforts, passant de nombreuses matinées peinant, penché sur son ordinateur, à écrire de longs mails à l’heure où les villageois partaient aux champs, les femmes chargées de lourds paniers en osier. Les fonds européens, ceux internationaux, les ambassades, les organisations multilatérales, le préfet local, les églises, les mosquées, il avait écrit à tout ce qui pouvait compter parmi les puissances terrestres, finissant souvent ces séances en nage, tandis que les mois passaient, au rythme des villageois l’observant curieusement, d’abord chargées de leurs semailles, bientôt des récoltes.

Enfin pourtant tout ce travail finit par porter, et d’un coup semble-t-il, la somme, ainsi que toutes les facilités nécessaires à l’accomplissement de ce grand dessein, furent réunis. L’histoire du marabout avait en vérité contribué au succès, car églises et mosquées, en entendant parler de la confiance des villageois dans ce qu’elles considéraient toutes deux comme un de leurs mécréants, avaient redoublé de générosité.

Il faut dire toute la fierté du jeune européen le jour où il put se rendre chez Alpha Désiré Lamine pour lui annoncer la grande nouvelle en personne. Tout ce que d’orgueil du devoir accompli il apportait ainsi avec lui, car le spectacle en était vraiment digne d’être conté !

Alpha Désiré Lamine fut lui-même irréprochable, et à la hauteur de toutes les attentes qu’on était en droit d’avoir à son égard. Il pleura de joie, se prosterna aux pieds de son bienfaiteur, tenta de lui offrir toutes sortes de nourriture, parure et souvenirs ; une de ses femmes s’évanouit même et il fallut la ranimer à coup de grandes claques, qu’il administra en riant de bon cœur. La joie de toute la maisonnée était ainsi à son comble, et il insista encore pour traîner son visiteur jusqu’à la cour, lui désignant le fils, heureux récipiendaire, parmi la bande identique des enfants indiscernables jouant derrière la case.

Marque du vrai bonheur, il alla jusqu’à écouter ensuite poliment, avec force assentiments de la tête, le discours de son bienfaiteur sur la nécessité de ne jamais perdre espoir, de l’énergie salvatrice qu’il fallait savoir prodiguer face à l’adversité, plutôt que de s’en remettre aux recettes des superstitions, et qui toujours triomphait à force d’efforts : « Car à cœur vaillant rien n’est impossible ! ». Il posa même des questions et il semblait que jamais la conversation ne devait ainsi s’arrêter.

Après ces longs et joyeux moments, l’heureux travailleur humanitaire finit pourtant par être prêt à s’en retourner vers ses rapports d’activité, le cœur gonflé du sentiment du devoir accompli. Toute la famille l’entourait, le fêtant comme l’envoyé du destin, accordant à ce jeune homme habitué aux rudoieries de son ex-statut de stagiaire, plus d’honneurs qu’il n’en aurait jamais imaginé recevoir.

Alpha Désiré Lamine, en le regardant partir, continuait de se sentir le cœur soulevé de contentement. Tous ses vœux avaient été exaucés mais une simple ombre subsistait pourtant au tableau. D’humeur de confidences comme il ne l’était jamais qu’heureux, il finit par lâcher à sa femme, pour se soulager : « je n’ai tu sais qu’un seul regret dans toute cette histoire. J’avais deux vaches, et mon avarice m’a coûté. Un petit effort encore de ma part et c’étaient deux des enfants qui partaient étudier... ».

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Keith Simmonds · il y a
Une histoire bien écrite sur le thème de l'abnégation de soi !
Un grand bravo, Benjamin ! Vous avez soutenu “le lys des vallées”,
qui est en Finale pour le Grand Prix Automne 2018. Je vous invite à
confirmer vos voix si vous l’aimez toujours ! Merci d’avance et bonne
journée!
https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/le-lys-des-vallees

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Lélie de Lancey · il y a
Le prix du sacrifice... Encore faut-il savoir le payer... Merci :)
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