USHAD (deuxième partie)

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J'aime les gens. Je hais l'humanité et pas mal de ses représentants En particulier les toreros, les admirateurs des toreros, les gens du cirque, les dresseurs de dauphins, les chasseurs, les  [+]

Les premières quatre-vingt-dix minutes furent d’un calme olympien. Après avoir fait le tour des chambres pour vérifier que tout le monde était bien installé, il avait passé une heure à fouiller dans les tiroirs pour se familiariser avec tout le matériel. Il commençait déjà à trouver le temps long et chercha quelques vieux magazines à lire pour s’occuper. Il finit par trouver, dans une corbeille à papier, une vieille bande dessinée du siècle dernier.

Le papier était jauni. Il s’installa à une table de la salle à manger avec une tasse de café et se plongea dans sa lecture. C’était un épisode classique de « The amazing Spider–Man » paru il y avait plus de soixante ans, où le Bouffon Vert tuait Gwen Stacy la fiancée du héros en la jetant du haut d’un pont. Spider–Man finissait par la rattraper, mais la hauteur de la chute avait provoqué la mort de sa dulcinée.

— J’ai perdu ma femme.

Fox fit un bond sur sa chaise de plusieurs centimètres en entendant la voix. Heureusement qu’il n’était pas cardiaque ! Il se retourna.

Le vieil homme à la crinière blanche se trouvait derrière lui, tête baissée, mains jointes.

— vous m’avez fait peur, monsieur Darchir, dit Jason en posant une main sur sa poitrine comme si cela lui permettait de reprendre plus vite son souffle.

— Vous savez où est ma femme ?

— Venez monsieur Darchir, nous allons la chercher ensemble.

Ils sortirent dans le couloir. Il prit la direction de la chambre de la disparue. Monsieur Kerrap, lui non plus, ne dormait pas et se trouvait dans le long corridor qui desservait les douze chambres dont onze étaient occupées. Il marchait précautionneusement.

Son bras droit était fléchi tandis que sa jambe droite au contraire était raide. Il l’avançait sans plier le genou, donnant l’impression de s’en servir comme d’une grande faux qui aurait coupé un blé imaginaire.

Arrivé à sa hauteur, Fox lui demanda :

— Monsieur Kerrap, avez–vous vu l’épouse de monsieur Darchir ?

L’hémiplégique sourit en dévoilant un peu plus l’asymétrie de son visage dont la moitié droite était immobile. Et tout à coup Jason Fox se rappela que la directrice lui avait dit que Kerrap ne parlait jamais. Néanmoins celui-ci leva son bras valide et pointa quelque chose derrière eux. L’aide-soignant se retourna, mais ne vit personne. Quand il se retourna à nouveau, Kerrap n’était plus là ! Il sentit son cœur s’accélérer brutalement. Comment se pouvait–il qu’un impotent ait disparu aussi vite de son champ de vision ?

— Elle est où ma femme ? insista Darchir.

Jason se sentait de plus en plus mal à l’aise. Il entendit du bruit qui venait de la grande salle d’ergothérapie. Il fit quelque pas et se planta devant l’ouverture. 4 résidents jouaient aux cartes autour d’une table. Mureno, Thewlot qui mâchouillait toujours un cigare éteint, Morst et Kader. Quand un bras se posa sur son épaule, il crut que son cœur allait s’arrêter de battre. Il fit volte–face pour voir Kerrap qui lui souriait toujours.

— Vaudrait mieux que tu ailles chercher les lunettes de Janet dans sa table de nuit si tu veux la retrouver, gamin.

Jason lâcha échapper un hoquet de surprise et sa bouche s’ouvrit sur un « Oh » muet.

— Vous... Vous... Vous parlez ?

— Faut croire que oui, gamin.

— Mais la directrice... Elle m’a dit que...

— La vieille chouette croit ce que je veux bien lui laisser croire, gamin. Bon et maintenant, qu’est-ce qu’on fait ? Tu restes là à attendre qu’une mouche ponde ses œufs dans ta bouche ou bien tu vas chercher ces fichus binocles ? Eh Red ! ajouta–t–il en direction de Darchir. Va t’asseoir avec les autres, je te ramène ta promise.

Docilement, l’homme à la crinière blanche alla s’asseoir avec les quatre joueurs tandis que Kerrap se dirigeait vers la chambre de la disparue. Son pas était toujours caractéristique, mais il semblait bien plus alerte et solide que tout à l’heure. L’aide-soignant mit quelque temps à réagir, totalement désarçonné par ce qu’il venait de voir. Quand il se décida à bouger, Kerrap ressortait déjà de la chambre avec l’ustensile qu’il lui tendit et un bandeau fluorescent.

– Tiens, mets–les. Ça réagit à la chaleur du corps.

Se demandant s’il n’était pas en train de se moquer de lui, Fox regarda longuement les lunettes avant de les mettre sur son nez. Dès qu’il les chaussa, il poussa un cri de stupeur. À moins d’un mètre de lui, il y avait une forme qui bougeait lentement. Il retira les verres et cria de nouveau : la forme avait disparu !

Tremblant comme une feuille, il les chaussa de nouveau et avança précautionneusement le bras jusqu’à toucher la forme qui avait réapparu. Il eut l’impression qu’il allait se liquéfier quand il sentit ses doigts rencontrer le téton d’un sein flasque. Il regarda par–dessus les lunettes et vit que sa main flottait dans le vide. Tout à coup, il reçut une formidable gifle qui lui coupa le souffle et qui faillit lui décrocher la mâchoire.

— Espèce de saligaud ! hurla une voix aigrelette. Vous n’avez pas honte ?

À moitié sonné, Fox entendait Kerrap qui se bidonnait de rire.

— Eh Janet ! lança–t–il. T’as encore retiré tes vêtements. Tu sais que tu es incorrigible !

— Je préfère me promener comme ça, c’est mon droit, non ? Ce n’est pas une raison pour qu’un pervers vienne me tripoter.

— Mais comment veux–tu qu’il le sache Janet ? Il est nouveau le gamin. Tiens, mets donc un bandeau que Red puisse au moins savoir où t’es.

— Figure–toi que si je me déshabille, c’est justement pour qu’il arrête de me courir sur le haricot. Pas moyen qu’il me lâche un peu les baskets. J’en ai marre !

— Allez Janet, fait–le au moins pour le petit, ce sera plus correct.

— D’accord Pete, soupira–t–elle.

Jason vit le vêtement fluo quitter la main de Kerrap. Quelques secondes après, le bandeau flottait dans l’air.

— Comment tu me trouves ?

— Ravissante, comme toujours, répondit–il. Maintenant, va dire à Red que tu n’es pas loin, ce serait sympa aussi.

— Ell... Ell... Elle est... Elle est invisible ? bégaya l’aide-soignant tétanisé.

— Apparemment oui ! ricana le handicapé. Ah ! Ah ! Apparemment : elle est bien bonne celle–là ! Apparemment, t’as compris gamin ? Invisible et apparemment ! Oh putain, qu’est-ce que je pouvais en sortir des trucs comme ça dans le temps, j’arrêtais pas !

Et il se mit à rire de plus belle.

Thewlot tout à coup haussa la voix.

— Merde, Pete ! Tu ne pourrais pas la mettre un peu en veilleuse ? Le poker c’est sérieux, mec.

Jason et Kerrap s’approchèrent de la table. C’était une partie de Hold’em no limit et devant Madame Mureno s’étalait un bon paquet de morceaux de sucre, de sachets de moutarde, de sel et de poivre. Sa tête remuait sans discontinuer de droite à gauche. Thewlot quant à lui maniait ses cartes tant bien que mal avec ses prothèses. Son tas de sachets devait faire au maximum le tiers de la vieille femme. Les deux autres joueurs n’en avaient plus beaucoup.

— T’es en train de te faire plumer par Ororo, Logan.

— La ferme, Pete ! En tout cas, moins que le frigo et la chaudière, fit–il en regardant Kader et Morst. Johnny, Janet se promène encore à poil dans la maison.

— Qu’est-ce que j’y peux, répliqua Morst, je suis son frère, pas son chaperon. C’est à Red de s’en occuper après tout.

— Arrête avec ça, dit Kader. Tu sais bien que le pauvre vieux n’est plus aussi élastique qu’avant.

— Vous êtes son frère ? ne put s’empêcher d’intervenir l’aide-soignant.

Morst se tourna sur son fauteuil pour le dévisager. Puis, il secoua la tête et fit à nouveau face aux autres joueurs.

— Putain ! Ils nous ont encore balancé un type qui n’a jamais entendu parler de nous.

— Faut dire que dans le temps, fit Kader sarcastique, tu n’étais pas non plus la super, super vedette mon pote ! Toi et ta frangine vous faisiez plutôt pâle figure face à Ben et Red

— Ta gueule Bobby ou je te fais fondre. Parle pas de Ben. Lui, c’était un vrai copain. Dommage qu’il avait un cœur de pierre.

Kerrap gloussa à nouveau et tout le monde se mit également à rire. Seul Monsieur Darchir restait impassible, mais le bandeau fluo juste à côté de lui était secoué de soubresauts.

— Cœur de Pierre, cria Kerrap. Elle est bien bonne celle–là ! Ben : un cœur de pierre !

— Je prendrais bien un petit quelque chose, moi, finit par dire Kader en insistant bien sûr le mot chose.

Tous s’arrêtèrent et se regardèrent. Puis, ils explosèrent de rire de plus belle.

Le vieil homme hémiplégique était rouge comme une pivoine et peinait à reprendre son souffle.

Ils sont tous cinglés, se disait Fox.

— Eh, gamin ! Tu ne pourrais pas aller nous chercher la bouteille de whisky dans la cuisine ? demanda Thewlot, après qu’ils se furent tous un peu calmés.

— Je ne sais pas si j’ai le droit de vous en donner, se défendit l’aide-soignant.

— Allez ! insista Kerrap. Juste une petite goutte pour trinquer à votre arrivée. Soyez sympa. On ne le dira à personne.

— Sincèrement, ce n’est pas très raisonnable. À cette heure–ci, vous devriez tous être couchés.

Le visage de Thewlot se durcit.

— Gamin, si tu m’avais parlé comme ça quand j’avais encore mes deux mains, j’t’aurais découpé en rondelles. Dire qu’on leur a tous sauvé la peau, fit–il d’un air écœuré. Et pas qu’une fois ! Tout ça pour qu’un petit merdeux me refuse un apéro. Si j’avais su.

— Faut pas lui en vouloir, Logan, objecta Kader. Ça prouve simplement que le gouvernement a bien fait son boulot. Ils ne savent même plus qu’on existe. Après tout, c’est ce que nous voulions tous, non ? Pouvoir mener une vie normale.

Thewlot tapa sa prothèse mécanique droite sur la table.

— J’avais demandé à avoir une vie normale, pas qu’on me coupe les deux mains.

— Ils ne pouvaient pas faire autrement, fit madame Mureno.

Elle avait une petite voix douce, un peu grave.

— Cela n’aurait pas été possible si tu les avais conservées.

— En tout cas, renchérit Kader, ils en ont bien bavé. Ça leu a coûté une fortune en laser haute énergie. Par contre, j’ai jamais bien compris pourquoi ça n’avait jamais repoussé.

— Traitement spécial du service USHAD ! grinça Thewlot en exhibant ses prothèses

Jason Fox comprenait de moins en moins de quoi ces énergumènes parlaient. Il avait l’impression de s’être perdu dans un asile de fous. Reste qu’il y avait quelque chose d’absolument stupéfiant dont il ne se remettait pas : c’était le fait que Janet Darchir était invisible ! Peut–être que lui aussi était en train de tomber dingue. Il eut l’impression qu’il le devenait réellement quand il vit une pile de verre et une bouteille de Jack Daniels se promener dans les airs accompagnées du bandeau fluorescent.

— Je l’ai ! fit la voix aigrelette de Janet Darchir.

La bouteille de whisky et les verres se posèrent sur la table. Kerrap mit deux chaises de plus, et s’assit à son tour.

— Allez, gamin ! Pose tes fesses et trinque avec nous. La vieille chouette a dû te dire qu’ici on veillait à ne pas contrarier les vieux.

Tremblant légèrement, Fox s’exécuta et se plaça entre Morst et Kader qui lui firent une petite place. Kerrap remplissait les verres. Ils les levèrent tous à l’unisson.

— À Ben, fit Morst.

— À Xavier, ajouta Thewlot.

— Et à tous les autres, finit Kerrap.

Il y eut un silence pendant que le liquide acre coulait dans les gorges. Jason fit comme les autres. La bouteille avait dû séjourner dans un placard, pas très loin des fours de cuisson, comme en témoignait la tiédeur du breuvage.

— Pas frais, constata monsieur Darchir.

— Donne ! répondit Kader qui prit son verre.

Il pointa son doigt au–dessus et resta ainsi quelques secondes puis le tendit à nouveau au vieux pensionnaire, qui aussitôt en reprit une gorgée.

— C’est mieux. Merci !

Kader poursuivit la même manœuvre avec les verres que les autres lui tendirent. Dans la foulée, il prit celui que Jason avait reposé sur la table et fit le même geste. Quand ce dernier goûta de nouveau son whisky, il était frais, presque glacé. L’aide-soignant, totalement dépassé par ce qu’il était en train de vivre, était incapable d’émettre le moindre son.

Je rêve, se disait–il. Je me suis endormi devant la BD, et je rêve. Il n’y a pas d’autre explication.

— Tu vois, dit Morst. Au moins, tu sers encore à quelque chose.

— Ta gueule l’allumette, répondit Kader en souriant malgré tout.

— En parlant de servir à quelque chose, dit Thewlot, si tu m’allumais ma clope Johnny ?

Sans attendre la réponse, l’homme aux impressionnants favoris se pencha vers l’avant en direction du pouce de Morst. Celui–ci était couronné par une flamme bleutée qui fit rougeoyer le bout du cigare de Thewlot. Avec un air de béatitude, le manchot exhala une fumée qui piquait les yeux.

— Putain, c’est presque aussi bon qu’une bonne femme ! Ororo, fait chaud. Fais–nous un peu de clim !

Fox sentit aussitôt un léger vent frais lui caresser les cheveux.

— On aura beau dire, ça fait quand même suer qu’ils nous aient tous oubliés, fit la voix de la femme invisible.

— Oh, mais, ils ne nous ont pas oubliés ! répondit Morst. Ils croient qu’on n’a jamais existé, nuance !

— Quand même, ajouta Thewlot admiratif, on dira ce qu’on voudra, mais les types du gouvernement, ils sont vachement forts. Effacer toutes les archives photos et vidéos, transformer tout ça en bandes dessinées, fallait le faire !

— Moi, ce qui me gêne le plus, dit le vieil homme à la crinière blanche, c’est qu’ils nous aient obligé à changer nos noms.

— Bof ! Moi, qu’on m’appelle Kader ou Drake, je m’en fous. Au moins, il y a toutes les lettres, c’est déjà ça.

Ils discutaient tous comme s’il n’était plus là. Discrètement, Jason Fox passa une main sous la table et se pinça vigoureusement la cuisse droite à s’en arracher la peau. L’intense douleur qui irradia dans sa jambe acheva de le convaincre qu’il ne rêvait pas. Plus il les écoutait, plus il sentait son univers basculer dans la quatrième dimension. Compte tenu de ce qu’il venait de voir, il n’y avait que deux possibilités : soit il était devenu totalement dingue, soit il y avait des choses en ce monde que le gouvernement prenait soin de cacher à la population, et les pensionnaires de cette maison de retraite en faisaient partie.
Il entendit de petits chocs répétés qui se rapprochaient dans le couloir. Il se retourna vers l’entrée de la salle pour voir Romduck, chaussé de ses lunettes noires, qui pénétrait dans la pièce sa canne blanche à la main.

— Matt ! Viens t’asseoir avec nous, fit Morst.

— Vous faites tellement de boucan que je n’arrivais pas à dormir.

— Viens boire un coup, l’avocat ! s’écria Thewlot.

L’aveugle posa sa canne et se dirigea sans aucun problème vers une chaise qu’il installa à la table avant de s’asseoir.

— Vous voyez ? s’exclama Jason. Vous n’êtes pas sourd non plus ?

— Je suis aveugle jeune homme, mais effectivement, je ne suis pas sourd. Pas la peine de me crier dans les oreilles.

— T’as même l’ouïe la plus fine que je connaisse, hein Matt ! fit Kerrap. On préfère qu’ils nous croient tous plus impotents que nous ne le sommes réellement, ajouta–t–il en se tournant vers l’aide-soignant. Comme ça, les types de l’USHAD nous foutent la paix. Comment va le vieil alcoolique, Matt ? demanda–t–il en se tournant à nouveau vers Romduck.

— Stark dort comme un bébé.

— Krast, Matt. Pas Stark, Krast. Quand vas–tu arriver à te le mettre dans le crâne ?

— Stark ou Krast, moi, intervint Madame Mureno, je persiste à dire qu’il n’aurait jamais dû venir ici.

— Ororo, tu exagères, objecta Morst. D’accord, il n’est pas comme nous, et sans son invention il n’aurait jamais pu faire ce qu’il a fait, mais quand même, avec son truc, il nous a rendu de sacrés services. C’est quand même le seul d’entre nous à avoir assommé Branne.

— Même qu'il avait fait griller tous ses circuits, ajouta Kerrap. Mais c'est vrai qu'étaler Branne d'un seul coup de poing, ça ne s'était jamais vu.

— Parlons–en de celui–là, s’emporta Thewlot. Qu'est–ce qui leur a pris de nous l’amener ici ? Ils ne pouvaient pas le garder avec eux ?

— Ils ont dû penser qu’avec ce qu’ils lui mettaient comme dose, ce n’était plus vraiment un danger, répondit Kerrap.

Jason Fox sentit un courant d’air glacé lui descendre le long de la colonne vertébrale. Il regarda sa montre : 23 heures 45 ! Il jeta un regard perdu vers l’assemblée et Thewlot sembla aussitôt comprendre.

— Dis, gamin ! T’as pas oublié de lui filer ses gouttes j’espère ?

— Euh, j’y vais tout de suite, bredouilla celui–ci comme un enfant pris en faute.

— Oh putain le con ! s’écria Morst. Oh le crétin ! Pas foutu de faire ce qu’on lui demande. Eh bah, dans cinq minutes les mecs, on n’est pas dans la merde c’est moi qui vous le dis !

Le visage de Kerrap avait tout à coup changé. Il était devenu étrangement sérieux et grave.

— Gamin, c’est comment ton prénom ?

— Jason.

— Jason, un conseil : grouille–toi d’aller chercher les gouttes du vieux ou nous sommes tous morts. T’entends ce que je te dis ? GROUILLE–TOI !

L’aide-soignant sursauta et bondit de sa chaise, impressionné par l’expression horrifiée du vieillard. Il se précipita vers la chambre de Branne, aussitôt suivi par tous les pensionnaires. Des gémissements filtraient à travers les cloisons. Il attrapa la poignée de la porte, mais la main valide de Kerrap se posa sur la sienne.

— Pas maintenant. Va d’abord mettre son traitement dans une seringue. Mets le flacon entier.

Quelque chose dans le regard de Kerrap lui conseillait de ne pas discuter. Sans vraiment comprendre ce qui se passait, mais convaincu qu’ils étaient tous à deux doigts de la catastrophe, il se précipita dans la salle de soins et vida la totalité de la petite bouteille dans la grosse seringue.

— Donne, ordonna Kerrap, qui sans lui demander son avis s’en empara. Reste derrière nous.

Lui, Thewlot et Mureno entrèrent les premiers suivis par Jason Fox. Quand il arriva au pied du lit de Branne sa mâchoire s’ouvrit, béante de stupéfaction.

L’homme qui se tordait sur son lit ne ressemblait pas du tout à celui qu’il avait vu avec la directrice. Il était plus grand plus massif et semblait en proie à des douleurs atroces. Son corps semblait grandir encore. Ses muscles impressionnants gonflèrent jusqu’à déchirer les sangles qui le maintenaient attaché.
La créature s’assit en grondant. Sa peau avait une couleur verdâtre. Quand elle posa un de ses énormes pieds par terre, Jason Fox sentit un long jet d’urine couler le long de son pantalon. Jamais de sa vie il n’avait été aussi terrifié. Kerrap mit la seringue entre ses dents, sauta en l’air, mais ne retomba pas. L’aide-soignant leva la tête et constata que le vieil homme handicapé était collé au plafond.

— Occupe–le deux secondes Logan. Dans une minute il sera trop tard !

L’homme aux mains coupées envoya un formidable coup de pied retourné mais fit à peine chanceler le géant qui devait dépasser les 2m50. Il lui attrapa ses mains artificielles et les broya comme s’il s’était agi de brindilles. Puis d’un puissant revers, Thewlot fut propulsé à travers la pièce. Sa tête heurta le mur qui fut éclaboussé d’une gerbe de sang.

Un éclair, venu d’on ne sait où, frappa le monstre tandis que tout à coup la pièce se remplissait d’un brouillard épais. À travers l’opacité naissante, Jason distingua Kerrap, pendu au plafond. Tête en bas, il se saisit de la sonde qui dépassait encore du ventre de la créature. Avec une rapidité inouïe et de sa seule main valide, il entra le bout de la seringue dans le cathéter et injecta son contenu.

Le monstre verdâtre émit un hurlement, et Jason vit une ombre ramper sur le mur. Alors, il comprit.

Comme il réalisa également instantanément la signification des lettres sur la porte coffre-fort du quatrième étage.

— Tout le monde dehors ! cria Kerrap.

Et ils sortirent tous, aidés par Kader, Morst et Romduck. Ils refermèrent précipitamment derrière eux. Un énorme coup ébranla le mur, un autre imprima, dans le métal de la porte, la marque d’un gigantesque poing. Le troisième coup fut moins puissant. Ceux qui suivirent encore moins jusqu’à ne plus être audibles qu’en tendant l’oreille. Finalement, un grand bruit signa la chute du géant.

— C’était moins une ! souffla Thewlot.

La figure en sang, il souriait.

— T’as vu le coup de pied que je lui ai mis ? cria–t–il à Kerrap. Pas mal pour un vieux jeton, non !

— Oui, répondit celui–ci qui reprenait péniblement son souffle. Mais n’oublie pas de remercier Ororo pour le brouillard. Sans elle, on se prenait une vraie dégelée. T’as encore bousillé tes prothèses.

— T’inquiète pas, il m'en reste une paire dans ma chambre. Si j’avais encore mes griffes, ce serait mieux. Et pour ce qui est des plaies, ça va mettre vachement plus de temps à cicatriser qu’avant.

Avec précaution, Jason entrouvrit la porte. Un petit homme décharné gisait par terre, inconscient. Il le prit dans ses bras et le reposa dans son lit. Il avait infiniment pitié de lui. Après tout ce temps, après tous les progrès que la médecine avait faits, le problème de Branne n’était toujours pas résolu. Il était condamné à vivre en camisole chimique.

La chambre était dans un désordre indescriptible. Jason prit dans sa poche le petit carton que la directrice lui avait. Devait–il appeler ?

— Je ne ferais pas ça à ta place, dit Morst. Tu vas t’attirer un tas d’emmerdes si tu les contactes. Mieux vaut que ça reste entre nous. Crois–moi, la directrice sera d’accord. Nous allons t’aider à ranger tout ça.

Et tous, en silence, remirent la pièce en état. L’aide-soignant alla chercher des sangles neuves et rattacha Branne sans trop serrer. Il comprenait maintenant que ces derniers ne servaient en fait qu’à gagner un peu de temps quand la transformation se produisait. Et il était certain que dans les prochaines heures, dans les prochaines années, plus jamais il n’oublierait de lui donner son traitement.

Une fois leur besogne terminée, ils se rassemblèrent tous dans la grande salle autour d’un autre verre de Whisky.

— Gamin, dit Thewlot, tu devrais peut-être aller te changer. Je crois que tu t'es pissé dessus mon garçon.

Tout le monde se mit à rire.

Jason Fox rougit, puis finalement éclata de rire avec les autres.

— Merci, finit-il par dire, en regardant chacun des pensionnaires. Je ne savais pas. Ça n’arrivera plus, je vous le promets.

— Comment ça, ça n‘arrivera plus dit Kerrap ? Tu veux dire gamin, qu’après avoir vu tout ça, tu reviens demain ? Tu serais bien le premier à le faire.

— Eh bien, disons que je suis le premier ! Je suis vraiment très heureux d’avoir fait votre connaissance, Tiger.

Kerrap, sourit de travers. Il savait qu’il savait.

— Chouette ! fit–il. Tu vas voir, nous avons un tas de choses à te raconter.

— J’espère bien ! s’écria Jason. Ce n’est quand même pas tous les jours qu’on a la chance de travailler dans une Unité pour Super Héros Âgés Dépendants !
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