Urbi et orbi

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Ce dimanche de janvier, fin de matinée grise et froide, de saison. J’allais Dieu seul sait pourquoi – si, si vous allez voir pourquoi Il sait – acheter du pain, mon pain dit-on, à la boulangerie sise face à l’église du village de S.
La messe venait de se terminer et de nombreux paroissiens bavardaient entre eux sur le parvis, pendant que les cloches sonnaient. Tout en garant mon vieux scooter à quelques mètres du bourdonnement post messe, j’entendis que l’on débattait de la qualité du sermon dominical, genre, « le baratin du nouveau père est sensas... » : Un peu commun comme formulation mais dans cette banlieue chic, on n’a pas la langue dans sa poche.
Les plus chanceux des paroissiens, les élus oserais-je dire, avaient même un accès direct à Dieu en discutant le coup avec le nouveau père qui, à bien regarder n’avait pas l’air si nouveau que ça. Un nombre encore plus grand, de paroissiens, non rassasiés par l’hostie constituait une queue d’une vingt trentaine de personnes devant la fameuse boulangerie, pour tout simplement, comme le plus commun des mortels, acheter du pain. Et peut-être pour les plus gourmands – même si c’est un péché –, les gâteaux dominicaux.
Malgré ma double répugnance à faire la queue et à me mêler à cette population calotine, je m’installais dans la longue file d’attente car nombreux étaient les fidèles de la boulangerie, fort réputée au demeurant. La boulangerie naturellement. Réputée !
Et là commence l’histoire. Une bonne sœur, bonne soi-disant, faisait la manche, pardon quêtait pour de bonnes causes et œuvres. En sandales, pieds nus par un froid de canard.
Une sébile, que l’on pourrait qualifier en l’occurrence, de tronc portatif, dans chaque main, elle faisait feu de tout bois auprès d’un public captif de la queue et de toute manière acquis à sa bonne cause. Car je le rappelle, issu sauf moi, de la récente messe. Vêtue de son habit gris souris – de bure grise –, de bonne sœur, elle était en terrain conquis et secouait ses troncs comme des maracas. Son et cadence d’une musique sud américaine.
« Pour les lépreux », clamait-elle, comme motif de son arnaque de la main gauche. « Pour le Sacré Cœur de Jésus », pour son arnaque de la main droite. Alternativement et en secouant les bidules sur un rythme endiablé. Endiablée, la bonne sœur !
Ça donnait sec. J’ai même vu quelques billets se glisser dans la fente de la sœur. Pardon, mon Dieu, de la tirelire de la sœur. Tout le monde donnait. Pensez, une sœur plus deux bonnes causes et en plus juste a la sortie de la messe où on avait pris de bonnes résolutions. On était comme sous l’œil de Dieu ou au moins sous celui du curé qui surveillait, bonhomme, la razzia de sa consœur.
Bien entendu au nom de l’anticléricalisme familial d’abord porté par mon grand-père dans les années trente puis par mon père dans les années soixante, j’ai refusé, en le faisant savoir « à la ville et au monde » pour parler français et à voix suffisamment haute pour que toute la queue entende. La queue entende bien ma colère. Du genre : « Je ne donne jamais aux quêtes dans la rue, c’est une honte de demander de l’argent. » « L’église est assez riche comme ça... » Ai-je ajouté... mais je n’en suis pas sûr, juré craché.
Ce que je peux vous garantir par contre, c’est que, dans les circonstances ci-dessus détaillées – post messe, curé présent et attentif, bonnes causes, lépreux & cœur de jésus, sœur en sandales pieds nus par moins dix degrés –, mon intervention a été remarquée. Le Monsieur niché dans le loden placé juste devant moi s’est révulsé d’indignation – sa tête grise est rentrée dans ses épaules comme pour résister au sacrilège –, mais sans rien dire tout de même. On ne parle pas aux communistes dans ces milieux là.
Devant la stupeur de la sœur, un frémissement de réprobation a néanmoins commencé à secouer la queue. La queue entière. Qui avançait à tout petits pas, se déployant comme une olla rythmée par le bruit des secousses endiablées des sébiles de la sœur qui continuait machinalement à quêter.
Se sentant un peu chez elle – à moins de cinquante mètres d’une église – et soutenue par une majorité certes silencieuse, notre bonne sœur a cru bon de préciser qu’elle avait, elle-même soigné des lépreux en Afrique. Noble tâche. Par contre elle n’a rien dit sur le cœur de Jésus pensant qu’on était au courant.
« Un lépreux » expliquait-elle au public soudain attentif et qui continuait à avancer à petits pas, par intermittence.
« Un lépreux, ça a des plaies affreuses. Aux mains par exemple, il manque des doigts » : Stupéfaction de la queue.
Elle poursuivit doigts-en-moins : « Et moi, sœur soignante, tous les jours que Dieu fait, dans mon apostolat africain, je leur tricotais des moufles de deux ou trois doigts, faisais les pansements. Tous les jours que Dieu fait, sur des mains de moins de cinq unités. »
«  Mains de moins de cinq doigts » : Frémissement de la queue.
Elle insiste, impitoyable, drelin, drelin font les sébiles : « Mais la lèpre rend les corps insensibles à la douleur... »
Regards implorants dans la queue, suppliant de ne plus dispenser ses horreurs. Il y a tout de même des limites.
« Insensibles, les mains » : elle précise.
« Des rats, oui des gros, venaient chaque nuit. »
Pitié faisait-on comprendre dans la queue. En baissant la tête.
« Oui, ils venaient grignoter les mains ou ce qui en restait et les lépreux tout insensibles ne sentaient rien et continuaient de dormir. »
A ces mots les paroissiens se sont retournés vers moi, leurs yeux me menaçant : comme si c’était à cause de moi qu’ils devaient supporter un tel discours, comme si j’étais responsable des horreurs proférées par cette mauvaise bonne sœur, comme si j’étais coupable du boulottage des lépreux par les gaspards.
« Merde alors », me dis-je intérieurement.
Mais la sœur n’en avait cure si j’ose dire.
« Et bien il fallait tout recommencer, les pansements, le lendemain, même sur les moignons, tout à refaire. » Disait elle en agitant ses sébiles : cœur de jésus à droite et lépreux à gauche. C’était marqué dessus. On pouvait pas se tromper.
Mais elle me surveillait du coin de l’œil. J’étais le réfractaire. Le discours était pour moi. Elle voulait me convaincre. Au moins avoir mon pognon.
Sous son regard appuyé, encouragé de plus par ceux des paroissiens je me suis senti obligé de répondre. De dire quelque chose d’intelligent. Hélas. Très fort, le mec, j’ai répondu :
«  Ma sœur, heureusement que Dieu ne vous a pas donné trois mains ou plus car vous auriez sûrement trouvé d’autres misères à défendre et je vous vois bien agiter une demi-douzaine de sébiles comme un... comme un... » Je coinçais d’autant que les regards se faisaient plus pressants encore.
J’ai pensé à mon père et à mon grand-père. J’ai foncé. Pour eux. Décédés tous les deux. Je leur devais bien ça.
« Comme un poulpe enragé... » et là j’ai compris que j’avais dit une grosse connerie, bien grasse, excessive en ce lieu d’harmonie. Les sébiles ont cessé de sonner. J’ai rougi, baissé les yeux, lâchement. À deux doigts de m’excuser, alors que mon voisin me tapait gentiment sur l’épaule, me disait d’une voix onctueuse : « voulez-vous bien avancer, monsieur, s’il vous plait, c’est votre tour ? »
Sans moufter, j’ai fait un pas, franchi le seuil de la boulangerie.
« Une baguette pas trop cuite, madame, s’il vous plait. »
Amen.

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