Une visite

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Ecrire c'est raconter des histoires, faire naître des personnages, jouer avec les mots. Ecrire c'est aussi le moyen de transmettre ses idées, C'est un loisir jouissif, un défouloir, un exutoire et  [+]

Comme dans la chanson de Brel, l'horloge ronronne au salon, dans un silence assourdissant. Je ne sais plus quoi leur dire. J'ai déjà épuisé tous les sujets de conversation : la météo, le voyage qui s'est bien passé, maman qui va toujours aussi mal. Ma grand-mère et son compagnon, Ginette et Marcel, s'endorment. Ils ne tiennent plus leur attention plus de dix minutes. Ginette se réveille et sourit et me demande pour la troisième fois si j'ai fait bon voyage. Je lui répète que oui, j'ai fait un bon voyage, sans rentrer dans les détails tout en sachant qu'à la fin de mon récit, elle aura déjà tout oublié ce que je viens de lui raconter et qu'elle se rendormira. Ginette est comme un gros bébé, elle se réveille, elle mange, quatre fois par jour, fait ses besoins et se rendort.
Toujours ce silence...Je viens de relire pour la troisième fois les pages « people » du magazine auquel elle est abonnée et qu'elle ne lit plus depuis longtemps. L'infirmière arrive pour leur donner leurs médicaments. Leurs journées sont rythmées par la visite des professionnels : l'infirmière, l'aide-ménagère, la dame qui apporte les repas et la kinésithérapeute. Tu sais, on ne s'ennuie jamais, me dit-elle en émergeant de son léger sommeil. Je ne sais que penser. Je ne suis pas dans sa tête à savoir ce qu'elle pense. Son esprit est-il encombré de souvenirs, pense t-elle à l'avenir, ou est-ce un grand vide dans sa tête ? Elle passe des heures prostrée, à regarder par la fenêtre.
Une autre animation : la dame qui leur apporte leurs repas vient de passer. Ginette et Marcel semblent s'animer. Une de leur principale préoccupation est de manger. C'est un moment important de la journée. Pour ma part, je suis content, je vais enfin avoir quelque chose à faire. Je vais pouvoir m'animer et briser ce silence qui me fait peur. Est-ce cela vieillir ? Finir dans son fauteuil en semi-léthargie, la tête vide en attendant la mort ? Je m'anime, réchauffe les plats au micro-ondes. Je mets la table. Ginette est passée de son fauteuil médicalisé à la chaise. C'est son itinéraire quotidien : du lit au fauteuil, du fauteuil à la chaise (trois fois par jour) et du fauteuil au lit ! Marcel tourne en rond autour de la table, l'air songeur. Je ne sais pas trop se qu'il se passe dans sa tête, le sait-il lui même ? On a l'impression qu'il cherche quelque chose, le chien peut-être ? Il fait une fixation sur le chien et dès que ce dernier est hors de sa vue, il le cherche. Marcel radote, il raconte toujours les mêmes histoires ? J'ai eu le droit en arrivant au la sempiternel récit du chien-chien qui est gentil et qui peut rester douze heures sans pisser et qui est si intelligent que lorsqu'il entend le générique de son feuilleton préféré, il fonce ventre à terre pour se poster devant la télévision ! Marcel cesse de tourner en rond. Il attend derrière sa chaise. Marcel est de la vieille école, il ne s'assoit pas tant que Ginette n'est pas à sa place. Puis, ils commencent à manger. Ils ont un bon coup de fourchette, comme on dit, le repas est un moment privilégié de la journée, alors, ils savourent. Le chien mange autant qu'eux, bien qu'ils s'en défendent et jurent sur les grands dieux qu'ils ne donnent jamais rien au chien, une bouchée sur deux va dans sa gueule !
Le repas terminé, Ginette retourne dans son fauteuil. Je mets la télévision en route car je sais qu'elle aime bien les jeux télévisés. Je monte le son, à sa demande, car Marcel est dur de la feuille ! Je fais semblant de m'intéresser aux jeux et aux blagues idiotes de l'animateur qui hurle dans le salon. Je me retourne pour faire un commentaire mais ils se sont déjà endormis. Alors, je baisse le son et je n'ose plus bouger de peur de les réveiller. L'horloge du salon, une vieille horloge comtoise en bois sonne deux fois quatorze heures, de peur que ses propriétaires ne l'oublient ! C'est une chose que Ginette fait régulièrement par réflexe, remonter l'horloge ! Pourtant le temps n'a plus beaucoup d'importance pour eux, il s'écoule lentement. Les journées passent les unes après les autres, sans événement particulier. Ils ne savent plus quel jour il est, c'est tout juste s'ils se souviennent de l'année. Leur mémoire s'est évaporée. Ils mélangent les souvenirs, les saisons, les générations. Ils confondent enfants, petits-enfants et arrière petits-enfants, oublient les prénoms et attribuent les enfants aux uns et aux autres dans le désordre.
Ginette ouvre un œil. Alors, tu as bien dormi, je lui demande. Mais non, je n'ai pas dormi, me répond-elle . Ginette ne se rend vraiment plus compte quand elle s'en dort. Marcel se réveille à son tour. Il se lève et cherche le chien. Tu as bien fermé la porte, me demande t-il pour la énième fois. Vous voulez faire un jeu, je leur demande, histoire de me changer les idées et de passer le temps. Allez, on y va pour une partie de dominos. Ginette quitte son fauteuil et je repartis les dominos sur la table. Combien on en prend, me demande Marcel ? Neuf, on en prend neuf ! Chacun prend ses dominos et on commence à jouer. Ginette s'anime un peu, elle adore jouer. La partie commence et je pense en mon for intérieur qu'on va rejouer la même pièce de théâtre avec les mêmes répliques au même moment et je m'en amuse à l'avance. Ginette et moi avons posé nos dominos devant nous de façon à avoir une vue globale de l'ensemble mais Marcel s'obstine à les garder dans ses mains et à les poser quand c'est à son tour de jouer et du coup, à chaque fois qu'il doit jouer, il ne sait plus ce qu'il a dans son jeu et les retourne un par un ! Le but du jeu n'est pas très compliqué, il suffit de placer un domino dont le chiffre correspond à celui qui est posé sur la table. La pièce de théâtre commence :
- A qui de jouer ? A toi, Marcel, tu as un neuf ou pas ? Neuf ou d'occasion (réplique culte!). Marcel retourne ses dominos et pose un six ! Mais non, pas un six, un neuf ! Ah, oui, c'est vrai. Faut l'excuser, il ne voit pas bien ! Je la sens venir l'histoire de Marcel qui a perdu un œil dans la cour de récréation. Et on y a droit ! Je vous avais dit que...oui, oui, alors tu joues ! Oui, y'a pas le feu ! Ginette est plus alerte, le jeu semble la ranimer. Elle pose son domino rapidement. Les tours s'enchaînent, neuf à la coque, je pose un nain (un), As (ticot), Cinq (colonnes à la une) ! On recommence une partie. Marcel : combien on en pioche ? Neuf ! Ah oui, neuf, neuf ou d'occasion ! Et ça continue comme ça toute l'après-midi. Je finis par craquer. Je pars dans un fou-rire, je ne peux plus m'arrêter. Mais pourquoi tu ris, me demande Ginette. Pour rien, pour rien ! Ah, ça me fait plaisir de te voir, me répond-elle ! Où est le chien, demande Marcel ? Je re-craque et je dis : Merde, j'ai laissé la porte ouverte ! Marcel se lève d'un bond, blanc comme un linge. Mais non, je rigole ! Ne plaisante pas avec ça me dit Ginette, tu sais son chien, c'est sacré !
A la fin de la partie, j'annonce le goûter Comme les autres repas, c'est un rituel qui rythme la journée. Ginette me redemande si j'ai fait bon voyage. Je lui réponds par l'affirmative et pour illustrer mes propos, je lui raconte que j'ai fait du co-voiturage avec un gars du Nord, un Ch'ti ! Au moment où j'ai prononcé le mot « Ch'ti » je réalise que j'ai fait une erreur. Au mot « Ch'ti », l'oeil de Marcel s'anime : j'en ai connu, moi des ch'tis à l'armée. Et nous voilà reparti pour la énième fois pour le récit de son armée, avec les mêmes détails, les mêmes anecdotes. Je fais semblant d 'écouter, je hoche la tête de temps en temps et pense en moi-même : est-ce que je vais finir comme ça, vais-je raconter les mêmes histoires toute la journée ? Marcel est intarissable sur ses histoires d'armée. Ginette sourit dans son fauteuil qu'elle a regagné. Je me demande si elle est consciente qu'il raconte toujours la même histoire, ou si elle les redécouvre à chaque fois ! Puis tout d'un coup, au milieu d'une phrase, elle s'endort. Marcel a terminé son histoire et retrouve son mutisme. Il cherche le chien.
Le silence a recouvert la maisonnée. L'horloge rythme les heures. Je reste sur ma chaise, immobile. Je n'ai envie de rien. J'attends, j'attends que le temps passe et je me dis : alors, c'est ça une vie ? On naît, on travaille, on prend un peu de plaisir, on oublie tout et on meurt!On ne fait jamais rien d’extraordinaire ! Ces visites chez ma grand-mère me plombe le moral ! Bon, je vais y aller, moi ! Ah, tu t'en vas, me dis ma grand-mère en se réveillant, le temps passe vite quand tu es là, tu devrais revenir plus souvent ! Attention au chien, me dit Marcel.
Je referme la portière de ma voiture en me demandant comme à chaque fois si c'est la dernière fois que je les vois !

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ChristineMourguet · il y a
La vie de ces deux vieillards est triste, mais ils ne semblent pas souffrir. Ils sont intermittents à la conscience d’être soi mais peut-être sont-ils heureux quand même. N’est-ce pas, finalement ce que nous voulons tous ?