12
min
Image de Charles.B

Charles.B

489 lectures

40

FINALISTE
Sélection Jury

Jacques Dutronc

J’ouvre un œil, j’attends un moment, au cas où la nuit aurait laissé traîner un bout de ficelle de rêve à tirer au clair... Comme je ne pêche rien, j’allume la radio et je pars à la rencontre du monde et de ses sempiternelles vieilles nouvelles. Sur France Inter, je tombe en plein milieu d’une chanson de Jacques Dutronc que j’adore, « L’opportuniste », intemporelle, subversive et drôle. C’est la version originale des années soixante sur laquelle on peut entendre ma batterie. Voilà une journée qui démarre bien !
À la fin du titre, le journaliste signale que Dutronc s’apprête à repartir sur les routes et annonce une tournée à partir du mois de janvier 2010. J’ai peine à le croire. À part la fumée de son cigare, voilà un volcan que tout le monde supposait éteint. Depuis son super passage au Casino de Paris en 92, on n’a rien eu à se mettre sous la dent.
Au petit déjeuner, j’en parle à Loula. Elle est étonnée, amusée, attendrie par la pêche, l’enthousiasme incroyable des artistes, je lui dis alors :
— Personnellement, je ne me vois pas repartir sur les routes à soixante-cinq ans, avaler des kilomètres d’une ville à l’autre et jouer tous les soirs pour une cinquantaine de dates. Tu te rends compte, Jacques a presque un an et demi de plus que moi, j’espère qu’il tiendra le coup !
Une tournée Dutronc en 2010 ! Quel formidable événement ! Aura-t-il l’énergie nécessaire ?
Trois heures sont passées, coup de fil de mon ami Georges Rodi :
— Jacques Dutronc part en tournée bientôt, je suis chargé de recruter des musiciens, je t’ai appelé en premier pour te proposer de tenir la batterie...
— Ben alors là ! Quelle coïncidence ! J’en parlais à Lulu ce matin-même ! Mais je suis bien trop vieux pour ça, il y a maintenant tellement de jeunes batteurs hyper doués. C’est une idée de Jacques ?
— Oui, c’est lui qui m’a demandé de te contacter.
— Il te faut une réponse rapide, je suppose ?
— Non, non !
— Euh... Je ne sais pas... Écoute, je réfléchis et je te rappelle.
Tourner avec Jacques ? J’hésite beaucoup, Lucile me le déconseille vivement...
Le batteur, c’est le moteur énergétique d’un groupe ! C’est cet aspect des choses qui m’obnubile, parce que la perspective de tourner avec lui, à vrai dire, ça me branche bien, avant que la raison ne s’en mêle. Une réflexion mûre, posée, rationnelle ? Tu parles ! L’envie juvénile de partager encore quelques complicités de vieux routards, les toutes dernières goulées, la toute dernière virée, est bien plus forte !
Quelques jours après, j’ai Georges Rodi au téléphone :
— Il me faut plus de détails, par exemple à quel rythme se suivent les concerts ?
— Pas plus de cinq d’affilés.
— On fait beaucoup de kilomètres ?
— Toute la tournée se déroule en France à part une date à Genève et une à Bruxelles.
— Bon ! Eh bien... C’est OK... Tu peux compter sur moi.
Cette proposition à peine acceptée, mes nuits, généralement noires et paisibles, se mettent à considérablement blanchir. Doutes et inquiétudes m’assaillent, me torturent, comme d’habitude. C’est quoi le nom du gériatre sur le coup ? Pour cette tournée du troisième âge, on voyage comment, en Samu ?
Je donne des concerts de jazz qui demandent pas mal de présence physique et un certain temps de récupération, mais être sur la route pour une tournée de plus de six mois et jouer un tour de chant plutôt rock, c’est pire, non ? Il y a dix sept ans, au Casino de Paris, mon ami Dédé Ceccarelli avait dû passer la main après un malaise cardiaque et se faire remplacer par son frère Jean-Paul, encore un autre excellent batteur que j’ai connu presque bébé.
Et Lucile, à quelques jours de la retraite, pensait que j’en avais fini avec tout ça. Les femmes de musiciens, comme celles des marins, sont accoutumées à l’absence de leurs mecs, mais la laisser seule tout ce temps...
D’ici-là, il me faut tout essayer pour me tenir en forme. J'ai rendez-vous avec Clément Ho Trong, médecin généraliste homéopathe et acupuncteur, un homme compétent, d'un dévouement, d'une douceur rare. Je le consulte une fois par semaine depuis quelques années. Au fil du temps, nous sommes devenus amis. En prenant mes différents pouls et en maintenant l'équilibre entre mes énergies Yin et Yang, il dresse une barrière quasi infranchissable entre les maladies et moi. Comme chacun sait, l'acupuncture est une médecine pluri-millénaire, avant tout préventive.
Dans la Chine ancienne, le praticien continuait d'être payé tant que le patient ne présentait aucune maladie. D'ailleurs, en tant que gentlemen, nous parlons de tout, sauf de ça : « les maladies »...
On parle de musique, des chanteurs, de leurs chansons, de leurs carrières, de leurs arrangeurs, de leurs producteurs, des titres de standards de jazz extraits des comédies musicales et de leurs différentes versions. Il m'a initié à Diana Krall que je connaissais sans pour autant acheter ses disques, à Sophie Milman, Mélody Gardot et d'autres. Toutes les semaines, il a un DVD ou un CD à me prêter, le dernier James Taylor, une compilation de Rickie Lee Jones, de Robert Johnson, Burt Bacharach, Frank Sinatra, Ella Fitzgerald... Doté d'une vivacité de mémoire des plus irritantes, pour quelqu'un comme moi, un amnésique patenté, qui porte en permanence sur le bout de la langue, le poids de dizaines de noms qui ne franchissent que très rarement le bord de mes lèvres. Il sait tout... ! Du nom des accompagnateurs, jusqu'aux paroles des chansons.
Il trouve alors face à lui un vieux musicien professionnel, tout à la fois admiratif et confondu.
Je lui parle de cette proposition de tourner pendant près de six mois avec Dutronc, et lui avoue que ça me ravit et me perturbe tout autant. Comme beaucoup de mes confrères batteurs,
les tendinites, les crampes, les lombalgies, les rhumatismes et l'âge aidant un peu d’arthrose, viennent par intermittence prêter main forte aux acouphènes.
Alors il me concocte un programme de pointe : Homéopathie plus aiguilles, un truc à réactiver une tribu de marmottes léthargiques en pleine hibernation, à booster le plus engourdi des loirs.
Je me déshabille et m’allonge sur le dos, il me pique, puis me recouvre d'un léger drap ; et me voilà, plus d’une heure durant, parti à planer dans cette petite pièce sans fenêtre. Lumière tamisée, radio branchée sur une fréquence de musique classique dont mes ronflements viennent à bout rapidement. Dutronc, de son côté, doit voir monter son taux d’angoisse.
Comme elle ne cesse que diluée dans l’action, il a voulu répéter deux mois avant la date prévue. Après diverses péripéties, voilà donc quatre musiciens en route pour Monticello, son refuge corse où Françoise Hardy, sous l’instigation de son vieux pote le photographe et réalisateur Jean-Marie Périer, a eu la bonne idée de faire construire une grande belle maison perdue dans la verdure, sur une colline plutôt difficile d’accès.

Aux claviers, Georges Rodi, l’homme le plus cool et talentueux qui soit, plus un guitariste et un bassiste non définitifs engagés en principe comme Sparring Partner le temps de remettre Jacques en selle pendant deux semaines.
Jean-Marie M, ingénieur du son, homme à tout faire et fidèle souffre-douleur, nous réceptionne à l’aéroport de Calvi Sainte-Catherine. Nous sommes le quatre octobre, on a quitté Paris en automne, nous voilà en été sous un prodigue soleil de juillet. On traverse la région côtière, ensuite, après l’Île-Rousse, ça n’en finit plus de grimper jusqu’à Monticello. On loge dans l’annexe minuscule de l’hôtel « A Pasturella », sur la petite place face à l’église. Nous sommes au cœur du bien nommé « Jardin corse », de ses vergers en gradins à flanc de collines, où vignes, oliviers, figuiers, palmiers, citronniers, vous enveloppent de senteurs étourdissantes.
Il y a deux heures, on bataillait encore sur les périph' parisiens. Ici, l’air est si pur qu’on manque s’évanouir !
Le premier jour, Jacques est cloué au lit, repos forcé dû à une alerte cardiaque. Nous ne le voyons que le lendemain, après un petit déjeuner tardif au Pasturella. Le propriétaire et ses employés, aux petits soins pour les futurs musiciens de Dutronc, dont le César trône au bar parmi les bouteilles d’apéro, nous ont installés sur la terrasse de l’hôtel, devant un paysage irréel.
En ville, la vue dégagée, imprenable, se fait excessivement rare, son élan est stoppé net par l’immeuble, la fenêtre sur cour ou le mur d’en face. Ici, le regard soudain libéré s’envole comme un oiseau affolé, va percuter la crête bleue des montagnes surplombant la Balagne, se noyer plus loin, dans les eaux phosphorescentes de la Méditerranée en contrebas.
À travers les vieilles pierres des maisons de villages aux ruelles étroites, nous rejoignons la propriété des Hardy-Dutronc perchée sur les hauteurs, quasi introuvable. Elle a de quoi décourager le plus fouineur-fouille-merde de tous les paparazzis. Le maître des lieux, jeune homme encore séduisant, quoique buriné et fatigué, m’accueille d’un :
« Il faut que je rechante pour que tu viennes me voir ? »
Je suis remué, presque intimidé après tant d’années. Face à une telle personnalité, quelqu’un d’aussi important, d’aussi imposant, qui a fait tant de choses, vu tant de pays, dîné aux meilleures tables, tenu entre ses bras tant de femmes illustres et belles, dépensé, parfois en une semaine, votre budget pour l’année, eu des relations d’amitié avec ce qui se fait de plus influent et talentueux... Il peut y avoir une gêne, une légère parano qui s’installe, vous vous demandez où vous en êtes, vous, l’ami d’enfance, si vous n’avez pas fait du surplace, si vous n’êtes pas resté un peu indigent pendant qu’il accumulait une telle expérience de vie !
Jacques n’est pas en bonne santé. Son cœur fatigué, mis à contribution permanente par l’abus d’alcool et de tabac, a des arythmies effrayantes. Des doses sévères d’anticoagulants et de cordarone aux multiples effets secondaires lui sont prescrites. Cette tournée est un projet périlleux, une source d’inquiétude sérieuse pour tous ceux qui l’aiment. Il vit entouré des soins permanents de Sylvie, sa bonne fée, qui le materne, le nourrit, fait office d’agent, de secrétaire, le protège de toute intrusion extérieure, filtre le moindre coup de fil. C’est une grande femme brune, belle, dévouée, très responsable, mais qui peut s’émouvoir et pleurer d’émotion à l’écoute d’une chanson.
C’est Thomas qui l’a poussé à revenir sur scène après dix-sept ans d’absence. Il s’agissait de tourner ensemble, père et fils réunis dans un même spectacle, une vraie fête. Mais peu à peu, selon Jacques, Thomas s’est désisté sous différents prétextes, des problèmes de disponibilité, de planning et d’autres ayant peut-être trait à des rapports internes spécifiques, à coloration vaguement œdipienne. Jacques éprouve une admiration sans borne pour son fils, d'où sa tristesse. Quand je lui dis le bien que je pense de Thomas qui a réussi à se faire un prénom et une place méritée, il me dit cette chose rigolote, qui offre l'avantage de fleurir deux générations en quelques mots :
« Les chats ne font pas des chiens ! »
Ce désistement l’a profondément affecté !

À Monticello, il passe des heures à lézarder au soleil un verre à la main. Il demande : « le soleil apporte de la vitamine A ou D ? ». Je crois que c’est D, ce que confirme Sylvie. Pour ne pas gâcher l’ambiance, on évite de parler des carcinomes et autres mélanomes qu’il distribue tout aussi généreusement par ces temps de couches d’ozone-passoire.
Il prépare son retour à sa façon. Revisite ses chansons, en retient certaines qui paraissent essentielles, en élimine d’autres, fait et défait des listes. Se promet d’arrêter de boire dans les jours à venir... Quand on connaît le bonhomme et sa détermination, on sait que si Dieu lui prête vie, il ira au bout de ce challenge. Il faut bien le connaître pour savoir que son cerveau fonctionne à plein régime.
Sous l’œil d’une caméra ou dans la vie réelle, Jacques « crève l’écran », il a la présence, la densité de ceux qui ont frôlé des abîmes, vécu des états de conscience hors-norme. À sa manière, c’est une sorte de chaman ! Avant de s’être frotté à lui, d’entrer dans sa sphère, on n’imagine pas ce truc magnétique, ce charme qui laisse l’admirateur éconduit aux pieds d’une citadelle où ne sont admis que ceux qui savent ménager sa sensibilité à vif, le protéger, servir de sas de sécurité, d’air-bag, dans une bulle d’amitié virile, de chaleur complice, d’alcool, de bouffonneries, de facéties d’ados attardés, en compagnie de ses souffre-douleur préférés, ceux sur qui sarcasmes et humiliations n’ont pas prises parce qu’ils ne sont que l’expression déguisée d’une affection vraie... Ma génération se souvient de son jaillissement dans ce marigot trouble et morne de la variété d’alors. Une révolution, un éblouissement ! L’intelligence, la fantaisie, le charme, l’arrogance enfin à la portée de tous. « Et lui et lui et lui !  » Il suffisait d’ouvrir son journal, sa radio, sa télé et l’omniprésence du phénomène Jacques Dutronc s’incarnait pour vous séduire en un clin d’œil et d’oreille....

On répète deux jours sans lui, avec entre autres, un guitariste de rock et de blues brut de décoffrage qui balance une sauce à vous décoiffer ! Je suis censé donner la réplique à ce déferlement sur une drum de location, pas sonorisée. Deux jours de chansons de Dutronc,
« sans Dutronc », juste les play-back... Pas franchement le pied ! Rapidement, l’idée de m’être fourré dans une galère me traverse l’esprit. Cette débauche de décibels autour de trois accords, ça n’est plus ma tasse de thé !
La veille, au minuscule hôtel « A Pasturella », sur la petite place face à l’église, j’ai accueilli le retour de mes chers acouphènes. À peine allongé, des mouettes s’élancent par centaines d’un bout à l’autre de mon lit, saturant la nuit de sifflements stridents, de cris, de chuintements ininterrompus.
Nous réussissons à attirer Jacques au studio pour quelques minutes de répétition à la fin du troisième jour... Avant tout, il veut être rassuré sur ses capacités vocales, savoir si après toutes ces années d’inactivité, il n’a pas perdu quelques miettes dans les aigus ou les graves, et dans ce cas-là chercher une nouvelle tonalité pour certaines chansons aux mélodies difficiles, avec des écarts de notes importants. Finalement, c’est la dévouée Sylvie qu’il nous faut accompagner pendant ces répétitions, elle ne chante pas si mal et sait les chansons de Jacques par « cœur »...
Je perçois des réticences, des mal-entendus... je pense erreur de casting, il lui faut un batteur plus jeune, un cogneur ! Le gars qui lève le bras au ciel avant chaque after-beat pour venir fracasser sa caisse claire ! Après une nuit agitée, j’éprouve le besoin d’aller lui parler... Il fait un temps magnifique. Je le rejoins dans l’un des bars et espaces à boire disséminés sur toute la propriété. Il est assis à l’ombre d’une vigne vierge autour d’une table basse, son verre de petit blanc du matin à la main, cigare et lunettes fumées, tel qu’en lui-même. Pendant notre conversation, il confirme mes intuitions.
Il se lâche et traite Georges Rodi de musicien au goût dépassé qui veut lui imposer le son de l’orgue qu’il trouve vieillot, démodé, has been, sic... En réalité, cet instrument est de retour sur tous les fronts depuis plus d’une quinzaine d’années, réactivé par les meilleurs musiciens de la scène rock, reggae, fusion ou jazz. Il dénigre son casting, Claude Engel et Basile Leroux, les deux guitaristes choisis par Georges, sont selon lui, de vieux papys inutilisables, il a d’ailleurs eu Eddy Mitchell au téléphone qui lui a confirmé que Basile Leroux, qui fut longtemps son guitariste, était un père Noël à barbe blanche, doublé d’un poivrot... Re sic ! Un tel jugement, une sentence aussi définitive de la part d’Eddy et de Jacques, deux sympathiques bienfaiteurs s’il en est, du lobby des négociants en vins et spiritueux. À peine croyable ! Selon un vieux dicton populaire, « le chameau ne voit pas sa bosse ». J’ai un sourire intérieur. Si ces deux vieux « Boss » sont parfois des chameaux, ils n'en possèdent pas la légendaire sobriété...
Basile et Claude sont évidemment deux excellentissimes guitaristes, alors je me dis que, dans la foulée, il pense que j’ai passé mon temps dans un bocal de cornichons depuis les Cyclones, et qu’il vient tout juste de m’en extirper ! Notre mini-conversation m’amène à prendre les devants et à m’exclure de cette aventure. Je décide de quitter les lieux dès le lendemain. Si j’ai pu, dans ma vie, rater quelques échecs, celui-ci me semble, somme toute, assez réussi...
Je suis triste, mais je me sens soulagé.
On est rejoint, autour de la table basse, par les autres musiciens, Jean-Marie M., Sylvie et des amis corses montés prendre l’apéro. J’observe notre petit groupe et vérifie une constante : en présence d’une célébrité, les mêmes mécanismes se mettent toujours en place. Les stars nous transforment tous en une foultitude de courtisans admiratifs, de semi-esclaves, de faire-valoir dévoués, qui rient et s’esclaffent quand l’idole pète, fait une clownerie ou un bon mot.

Jacques a l’humour vif, intelligent. Qu'il raconte, imite ou rejoue pour vous une histoire ou une scène vécue, c’est toujours fait avec grâce, drôlerie et un sens affûté de l’observation.
Mais est-il possible de résister à la flatterie, cette lente corrosion, de sortir indemne de l’assentiment perpétuel, du chèque en blanc permanent, de rester lucide au milieu d’une assemblée de béni oui-oui qui, rarement, voire jamais, ne vous conteste. Un peu comme si, au tennis, on ne vous opposait aucune résistance, on ne vous envoyait que des balles molles, confortables et parfaitement ciblées, afin de limiter vos déplacements. Un bien mauvais « service » à vous rendre, non ?
Je suis dans ces pensées, quand à brûle-pourpoint avec son instinct, son intuition légendaire, Jacques dit :
— Ne me juge pas !
— ... ?
De quoi parle-t-il ? De l’alcool, de son attitude ? Qui suis-je pour juger ? Je totalise une telle somme d’erreurs ! À chacun sa part d’ombre, je ne peux qu’éprouver de la bienveillance et de l’affection pour un artiste et ami d’enfance tel que lui. Non, il s’agit plutôt chez moi d’une faculté d’analyse inconsciente, d’observation quasi anthropologique. Les stars ne sont pas des indiens Nambikwara, mais leur mode de fonctionnement hors-sol m’a toujours paru aussi incongru et extravagant que la vie sur Mars.
Je pense à cette immersion inattendue et si rapide de Jacques dans ce monde du show biz, dans le nombrilisme hors réalité de son microcosme, avec ses lois, ses lubies, ses rites, sa liturgie, ses commémorations, ses dates anniversaire, ses soirées de galas smoking et haute couture ses passerelles avec le monde de l’argent et du pouvoir, ses premières, les marches du festival de Cannes et son cirque médiatique, le culte de l’apparence et son cortège d'opérations plus ou moins esthétiques... Apparemment, après l’avoir vécu comme une bonne aubaine, Dutronc semble avoir plus ou moins tourné le dos à tout ça. Il fuit le milieu et tout son folklore, le redoute et s’en protège, comme on se protège d’une famille envahissante... Mais il s’agit bien de sa famille.
La fascination qu’il exerce, ne vient pas uniquement de ce qu’il s’applique à protéger, il y a la manière de faire, entre vrais-faux détachements, élégantes distanciations, art de l’esquive et contorsions savantes d’anguille chevronnée. La tendresse noyée sous la raillerie, l’épanchement muselé par une implacable pudeur prête à affubler d’un gros nez rouge de clown, la moindre tentative de relation sur le mode sérieux.
Au premier jour, ému de le revoir après tout ce temps, je m’étais entendu lui dire à quel point il m’avait manqué au cours de ma vie. C’était spontané, sorti de mon tréfonds, un sentiment que je ne m’avouais pas et que sa présence avait réactivé. Tout de suite, j’avais senti avoir été trop naturel, avoir manqué de retenue. Aussitôt, il m’a tourné autour, m’a fait ses oiselleries de satyre fondant sur une jeune vierge, en émettant un grognement de bête s’apprêtant à engloutir sa proie. C’était drôle mais, pendant qu’il faisait ça, j’eus une vision claire de la réalité des choses, une sorte d’émancipation momentanée, mais fulgurante, de tout ce pathos affectif, émotionnel et nostalgique que je trimbalais. J’avais répondu à l’appel de « Jacquot ». On s’était perdu de vue mais je gardais pour lui un sentiment irrationnel, une tendresse adolescente. Aujourd’hui, je faisais face à Jacques Dutronc, une gloire nationale, un monument du patrimoine culturel français qui dormait peu, pensait et buvait trop, s'apprêtait à livrer une ultime et héroïque bataille et me mettait mal à l’aise en brocardant, en épinglant immédiatement un élan spontané. J’avais failli aux règles du cache-cache ! Encore un paradoxe maison... On ne fait pas plus sensible que cet homme-là, mais il vaut mieux se montrer à lui masqué d’humour et de dérision.

Jacques s’est depuis longtemps retiré sur cette terre corse qu’il affectionne à juste titre. Une sorte d’ermitage protégé avec, toujours pour paradoxe, une touchante ligne de fuite, qui ne conçoit la solitude qu’entouré d’amis, toujours hébergés, régalés, abreuvés et traités avec une extrême générosité au restaurant ou à sa propre table. À rebours de cette tendance généralisée qui tend à ne partager volontiers que son égoïsme.

Tout un chacun connaît aujourd’hui son rôle de mécène auprès d’une compagnie d’artistes-chats qu’il soutient en échange de la beauté expressive et mouvante de leur félinité... Sur le coup des dix-huit heures, signalées par un bip de son portable, on peut le voir entouré d’une meute de matous affamés, impatients, se diriger posément vers leur cantine. Certains l’attendent déjà sur place, leur ponctualité n’a besoin d’aucune alarme, d’aucun rappel à l’ordre. Ils sont plus d’une vingtaine dont il connaît le nom, l’histoire et le caractère. C’est sa grande inquiétude. Quand il quitte ce paradis, quelqu’un prend le relais, bien sûr, mais ce n’est pas pareil. Après son absence, il dit retrouver ses minous beaucoup moins en forme. Un type qui abrite et nourrit une ribambelle de greffiers depuis des lustres ne peut pas être tout à fait mauvais...
Plus tard, nous étions tous à table quand j’ai dit à Rodi : « Georges, je dois te prévenir, je viens de me virer ».
Au moment de nous séparer, Jacques a dit :
— À demain.
—... ? Au revoir, Jacques. Bonne tournée. Je te souhaite le meilleur !
Et je le pensais de tout mon cœur. De retour à la maison, j’ai retrouvé une Loula profondément soulagée. Le lendemain, au réveil, le temps d’émerger, j’ai pensé pendant quelques secondes avoir tout rêvé.

PRIX

Image de Eté 2016
40

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lire la charte

Pour poster des commentaires,
Image de Dominique Hilloulin
Dominique Hilloulin · il y a
Troisième passage ce soir, ce coup ci = vote+1.Bonne chance à vous pour la finale de demain! Mon poème http://short-edition.com/oeuvre/poetik/la-pomme-au-compotier également finaliste , jusqu' à demain 11h :-)) , si cela vous dit de le soutenir
·
Image de Poupette
Poupette · il y a
belle et attachante virée ! bonne chance pour cette finale
·
Image de Lammari Hafida
Lammari Hafida · il y a
Affection et respect,un agréable moment de lecture! +1 Je vous invite à lire mon poème en finale été http://short-edition.com/oeuvre/poetik/voyage-24 et merci!
·
Image de Virgo34
Virgo34 · il y a
Bonne chance !
·
Image de Rosine
Rosine · il y a
On passe un très bon moment à vous lire, bravo (vous méritez plus de votes) +1
·
Image de Rosine
Rosine · il y a
On passe un très bon moment à vous lire, bravo (vous méritez plus de votes) +1
·
Image de deleted
Utilisateur désactivé · il y a
Nouvelle lecture, ce soir , en vous souhaitant Bonne Chance pour la finale !
Marie, auteure du poème-fable "le coq et l'oie", en finale jusqu'au 20.
Ensuite, ils passeront à la casserole !

·
Image de Gil Braltard
Gil Braltard · il y a
On sent que c'est du vécu, où perce une douce nostalgie. Intime, peut-être trop pour certains, ce qui explique ce score faible. Mais j'ai aimé cette petite musique (de nuit ?).
·
Image de Aglaée Collin
Aglaée Collin · il y a
Une belle découverte ! Bravo pour la finale ! Vous avez mon vote !! Bonne chance pour la suite ;-)
J'ai également un TTC en finale, si vous souhaitez jeter un oeil : http://short-edition.com/oeuvre/tres-tres-court/les-bicoques

·
Image de Emma
Emma · il y a
Étrange que votre récit n'ait pas plus de lecteurs. Autobiographique ou non, il y a un beau talent d'écriture dans ce texte. Une grande maturité aussi. La vie, la mort. Entre deux la musique et la célébrité aussi. Étrangement vous faites un portrait assez acide de Dutronc, mais ce portrait n'enlève rien au charme de cet homme presque archange. Il est. A part. Avec ses excès, ses dérives, son intelligence et sa sensibilité. Impossible. On sent que vous l'aimez comme un ami. Pas comme un fan.
Du respect, de l'amitié et de la clairvoyance. C'est ce que je lis dans votre récit. Et aussi un homme (vous) qui a su donner les priorités à son essentiel.
J'ai beaucoup aimé vous lire.

·