Chaque ville a son ton, son type, sa manière.

Telle est vouée au Moloch, et des meutes de marchands traquent, dès la rue, le chaland. Telle autre est l’antre d’escrocs : ses logis crasseux recèlent des fortunes inavouées, et tout coin de rue devient, avec la nuit, un traquenard infâme. Telle paraît une demeure bourgeoise, propre et un peu pompeuse. Telle encore est une négligence de l’Histoire, où l’on circule entre les temples des cultes révolus et les palais de lignées éteintes, dans une odeur de poussière et d’éternité. Telle est un carnaval perpétuel, de Noël à Noël ; telle est un caravansérail et semble toujours à la veille d’un départ immense ; telle est la cité grise de financiers austères, d’armateurs timorés.

Telle, dont le nom sera tu, est une horloge.

Ses habitants se pressent dans les rues, les bureaux, les boutiques, au rythme mesuré d’une machine. Ni heurt sur les trottoirs, ni bousculade entre ces automates aux allures somnambules, ni écart vain, ni promeneur pensif : chaque pas, chaque geste est compté, chaque parole utile. Une harmonie technique baigne ce microcosme. Et la ville prospère, fourmilière intelligente.

Une pendule siège au cœur de la cité. Son mouvement exact, répercuté par une multitude d’horloges, donne à l’ensemble cette allure remarquable de régiment en marche. L’ordre domine, mécanique et militaire, suspendu à la cadence des secondes : chacun allant selon la symphonie du tout. D’aucuns croiraient au bonheur.

On objectera avec justesse qu’on ne peut asservir toute une population au retour régulier d’aiguilles aux points d’un cadran ; qu’il faut, de par la statistique, que certains dérogent à la norme ; qu’il demeure, sous cette figure de la géométrie parfaite, une irréductible liberté qu’aucun architecte ne saurait soumettre à son art. L’organisation de la cité a pourvu à cet écart. Aux songeurs, aux oisifs, aux ivrognes, aux amoureux, aux solitaires — toute sorte de pègre dont l’ophélimité est réputée nulle —, est laissé un quartier du faubourg, un ghetto. Les parties se tiennent à ce partage.

Parfois un lunatique se penche à son balcon et salive longuement sur la foule impassible. Mais le dimanche, les familles bourgeoises viennent sur un promontoire faire considérer à leur progéniture ébaubie les malheurs de l’anarchie, dont les désœuvrés réunis prodiguent le déplorable exemple. Ainsi va la paix.

Or la pendule s’arrêta.

Tout cessa. Voitures et passants se figèrent dans leur élan; même les conversations restèrent en suspens — comme si la ville, d’un geste, avait regardé en arrière vers Gomorrhe en feu. L’immobilité n’en changea pas pourtant la physionomie, l’ordre demeurant. Et il fallut plusieurs jours pour qu’on se rendît compte, dans le ghetto où la vie avait poursuivi son cours, que le mécanisme autour était bloqué.

Ce fut un cracheur solitaire qui s’étonna que les passants, sous son balcon, réagissaient moins encore que d’habitude aux flots de son amertume. Il s’aperçut alors du grand mutisme de la ville.

Il flâna donc jusqu’à la pendule première, soufflant dans le nez des bourgeois en syncope et des commis arrêtés, pinçant les secrétaires empêchées.

La pendule le stupéfia. Elle enserrait des rouages puissants, des engrenages fantastiques sous des arcs généreux. Et ses cuivres brillaient, ses cardans graissés luisaient, ses roues rutilaient dans le soleil, dans une lumière de soufre. Cependant le promeneur s’abîmait dans l’admiration de ce monstre dormant de l’ingéniosité humaine.

La raison de ce sommeil découverte facilement : quelque grain de poussière ou quelque articulation démise — il se plut à y remédier.

Aussitôt le mouvement revint, chacun recouvrant son geste comme il l’avait interrompu. Alors, au pas de course bien balancé, une patrouille de police interpela le visiteur intrus pour le renvoyer au ghetto, parmi les indésirables, les inutiles, les nocifs.
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