Une vieille dame si tranquille

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Née à La Rochelle, fille de la mer par excellence, je me plais aussi à la montagne, adepte de la randonnée, du canoë, mais également du bricolage, création artistique, tout un mélange qui se  [+]

Juin 1982. Le jour se lève à peine sur la petite ville côtière. En ce début d’été, les cafetiers installent déjà leur terrasse. Le réveil de madame Gustave sonne six heures. La vieille dame ouvre les yeux, soupire, tire son drap bien soigneusement sur la droite et s’assoie au bord de son lit. Depuis dix ans, décès de son époux Simon, elle a conservé les habitudes du réveil matinal afin de pouvoir effectuer correctement toutes ses affaires. Et ses affaires, c’est sacré ! A six heures quinze la douche l’accueille sous une eau plus que tiède, pas question de se rendormir. S’en suit le petit-déjeuner, café noir bien serré, tartines beurrées. A sept heures, au son du poste radio, elle s’adonne sans réserve à son sport favori, le ménage. Sur le pied de guerre elle nettoie, dépoussière, astique et dispose son petit intérieur. Cinquante-sept mètres carrés, pas un de plus, balcon y compris se plient à cette gymnastique drastique. A neuf heures elle range son matériel satisfaite, attrape son cabas et son porte-monnaie puis s’empresse d’aller chercher son pain quotidien. Suivant le jour de la semaine elle achète aussi des légumes aux maraîchers de la petite ville ou bien fréquente la bibliothèque. Déjeuner, douze heures précises, suivi du tricot devant la télé. À seize heures trente, elle déguste son thé qu’elle aime particulièrement chaud. Le repas du soir se déroule en compagnie du petit écran à dix-neuf heures. Ensuite la vieille dame se prépare pour la nuit, lavage du corps, chemise de nuit, coucher à vingt et une heure car de toute façon, à la télé en soirée, il n’y a que des âneries ! Le dimanche est le seul jour où elle déroge à son emploi du temps car c’est le jour du Seigneur, aussi ne fait-elle pas le ménage et se rend à la messe vêtue de noir, mantille de circonstance. Elle prie à genoux, consacre un cierge à son mari et à toutes les misères du monde.
La vie de madame Gustave se passe ainsi, sans grande fantaisie. Oui, une vie terne et sans surprise avec un emploi du temps draconien. Veuve à soixante-deux ans, sans enfant, de caractère introvertie, elle n’a pas su se livrer à l’extérieur, s’ouvrir au monde ou aux autres et les autres n’ont pas su s’intéresser à elle. De toute façon, les autres, elle ne les aime pas. Mais même dans cette circonstance, pas facile de les oublier. Alors il faut bien avouer que de temps en temps madame Gustave s’adonne à épier les allers et venues de ses voisins. Elle regarde à l’occasion, écoute même aux cloisons, elles sont si fines ces cloisons que sans le vouloir on entend ! Et parce qu’elle n’a pas vraiment d’occupation malgré ses charges journalières de femme d’intérieur elle contrôle quotidiennement. En bref, elle surveille. Il faut bien que quelqu’un le fasse puisque son idiot de concierge monsieur Bonneau ne pense qu’à roucouler avec la jeunette du dessous ! Et puis ça l’occupe, même mieux que ça, elle y consacre tout son temps libre et Dieu sait si elle n’en manque pas de temps libre. Et puis, qui ça gêne franchement, puisqu’elle fait ça discrètement ! Pas la vieille maquerelle du dessus qui reçoit encore des hommes à pas d’heures. Celle-là ne s’occupe que de la gente masculine aux portefeuilles bien garnis. Il reste encore la jeune mère de famille aux jupes trop courtes du rez-de-chaussée, la femme du concierge et son air pincé. Pas non plus son voisin de palier, petit pompiste pompeux pompiers volontaire. Il l’horripile à se pavaner au bras de mille et une femme. Tout ce petit monde côtoie madame Gustave, la salue discrètement sans jamais y prêter plus attention, sans jamais vouloir la connaitre mieux.
Pourtant elle, elle les connait leurs travers et petits secrets, elle s’en délecte même. Elle critique avec sa conscience leur vie trépidante, avec qui le ferait-elle, puisque personne ne lui parle finalement. Ça ne l’a pas pris tout de suite à la mort de son cher époux la passion pour les voisins, non, elle a d’abord tenté d’extérioriser sa timidité tenace, « un petit gâteau ça vous ferez-t’y plaisir ? » non, ça les agace même. L’idée de se retrouver en tête à tête avec une vieille femme dans des vieux meubles qui parlent de ses vieilles histoires, ça les dégoûte presque. « Et des bonbons pour vos enfants ? Et des crêpes c’est Mardi Gras, non ? Vraiment pas ? » Elle n’a pas su les appâter ces voisins là.

— Non, dira-t-elle à l’inspecteur la tête basse, je n’ai rien vu, rien entendu, je suis déjà sourde...

Mais on n’en est pas là. On en est au nettoyage de son palier. En ce lundi matin il est bien sale. Des taches brunes, elle en a honte, comment est-ce possible ? Alors madame Gustave frotte, frotte, frotte encore à l’aide de son balai brosse imbibé de son détergent universel. Elle y passe une bonne demi-heure, de quoi la mettre en retard à la foire mensuelle et la foire mensuelle, Dieu sait si elle a besoin d’y aller. On trouve de tout là-bas, on trouve même ce qu’on n’y cherche pas. Aujourd’hui elle fouine à la recherche de sacs poubelles très épais et très étanches, noirs de préférence. « Elle veut que je lui fasse un prix la p’tite dame ? » Et comment qu’elle veut ! Trois rouleaux de douze sacs de première qualité, ce n’est pas donné ! Mais c’est utile, il en faut toujours chez soi, on ne sait jamais, les fameux imprévus. Et les imprévus, madame Gustave les collectionne. Il a fallu qu’elle coure également acheter du gros scotch d’emballage, du linge de maison, surtout des serviettes de toilettes, mais pas à la foire, à l’épicerie du petit Sergio, bien cher mais bien serviable, elle a tout trouvé. Le petit Sergio la sert avec son sourire habituel, connivence et manigance, elle paie en liquide, il encaisse dans sa poche et retourne à ses jeux clandestins...Et pour le reste de ses imprévus...pour le reste, la vieille dame a filé à la cave dont elle n’a jamais ouvert la porte. La cave au sous-sol, au numéro identique à son appartement, était le repaire de son défunt mari. Il bricolait, dépannait, arrangeait tout le monde dans la petite résidence. Il possédait tous les outils possibles et imaginables. Et juste avant le repas du soir, à l’aide de sa grosse lampe torche, la vieille dame fait l’inventaire de ce qu’il lui faut emporter à son appartement. Elle a pris son cabas de courses avec elle. Pas question de faire traîner un outil sous le nez de ses charmantes commères de voisines ou de ce qu’il en reste....

— Cela ne vous a pas paru bizarre de ne plus les voir ? Demandera l’inspecteur à la vieille dame un peu voûtée sur sa chaise.
— Vous savez jeune homme, j’ai ma vie, je ne me soucis pas des autres, du moment que j’ai ma télé et la messe le dimanche...

Mais Dieu qu’elle est lourde cette scie circulaire, on n’a pas idée ! Et pour une femme de son âge, c’est pitié que de porter un tel poids, assorti d’une scie à main, d’un gros marteau de chantier, d’un rouleau de fil électrique et de quelques tournevis, on ne sait jamais.
« Madame Gustave, l’interpelle Jean le concierge, ce n’est pas un peu lourd pour vous, allez, donnez, c’est quoi tout ce bazard ? » La vieille femme élude. De quoi se mêle-t-il celui-là ? Elle a le droit de donner ce qu’elle veut aux bonnes œuvres du Père If, le curé de sa paroisse. Qu’il s’occupe donc de ses ouailles à lui. Quoi que ce matin, il l’a aidé à nettoyer son palier, elle ne lui a rien demandé, rien, mais il a insisté afin de rendre le sol de sa résidence, son petit palais à lui, immaculé, alors elle le laisse monter son sac, ça lui fait tellement plaisir !

— Oui, oui, dira-t-elle à l’inspecteur en dodelinant de la tête, il y avait tellement de taches que j’ai aidé mon pauvre concierge à tout lessiver, comment ? oui, il a accès aux caves, il a accès à tout, à tout, même aux appartements, pardi, il a les passes !

Madame Gustave, elle, a accès à son imposant congélateur bahut qui prend certes un peu de place dans sa cuisine mais qui peut se révéler bien utile en cas de denrées imprévues à conserver. Une idée de son mari, il avait toujours peur qu’elle manque de quelque chose. Ce soir, le congélateur est plein à craquer des imprévus, pensez donc ! Une maquerelle, une mère de famille volage et une femme de concierge, ça prend de la place ! Mais qu’est-ce qui leur a pris aussi à toutes les trois de la solliciter comme ça, sans cérémonie ? Habituellement elles la snobent, jamais elles ne l’aident à porter son panier du marché souvent bien lourd. Elles ricanent bêtement sur son passage, critiquent ses bas de contention et ses habitudes de vieille femme. Alors qu’elle sait tant de choses sur ce trio de sorcières, qu’elle se délecte de leurs turpitudes journalières...Et puis dans la matinée elles osent s’inviter à son sacro saint thé de quatre heures trente ? Cet après-midi, pendant le goûter les trois jacasses rirent gras et s’étalèrent tellement en tournures salaces que la vieille dame en eut la nausée. Au bord de l’apoplexie elle céda à la tension qui la taraudait. Une douleur aiguë semblable à celle de la veille s’installa dans son cerveau, elle n’avait plus qu’une idée en tête. Elle se leva brusquement et se réfugia dans sa cuisine. Reprise de son malaise soudain, elle revint sourire radieux aux lèvres et thé parfumé des plus raffiné sur un véritable plateau de Chine.
— Une dernière tasse ? vous ne pouvez pas me la refuser, c’est un thé rare, étonnamment subtil, vous m’en direz des nouvelles.
Elles n’eurent pas le temps de critiquer le thé ni d’analyser l’expression curieuse sur le visage de leur hôte, elles s’endormirent presque simultanément, toutes les trois, sans bruit, aux antipodes de leurs habitudes. Ce fut bien la seule et unique fois qu’elles goûtèrent chez la vieille dame.
Ce matin, madame Gustave se réveille difficilement, se passe une main sur ses reins et constate que la sciatique la guette. On n’a pas idée aussi de faire autant de ménage en pleine nuit ! Mais il faut dire qu’avec cette nouvelle manifestation, la fête de la musique de la veille, elle n’a pas pu dormir aussi tôt que d’habitude. Les va et vient de l’immeuble, les chansons à tue-tête, le concierge qui cherche sa femme, mais aussi la jeunette du dessous mais également la maquerelle du dessus et encore la mère de famille sans complexe, ou enfin le pompiste pompiers, sans compter les fanfares de la rues, ça fait du bruit. Alors pendant que le commun des mortels se trémousse au son des sons musicaux, madame Gustave se donne à un ménage sans précédent, un nettoyage millimétré, un découpage de professionnel, un emballage impressionnant. Elle dépense son énergie sans compter. Et ce matin c’est jour du passage des éboueurs, ça tombe bien ! Elle a un régiment de détritus à évacuer car le ménage intensif, ça laisse des déchets, plus de trente sacs ficelés attendent leur départ pour l’incinérateur. Heureusement que le concierge Jean Bonneau se lève tôt lui aussi, il l’aide sans broncher. Il a très mal dormi, pensez donc, nuit blanche ! Sa femme n’est pas rentrée, il suppose qu’elle a dansé toute la nuit avec le pompiers pompiste qu’il n’a pas vu ce matin non plus, alors il rumine. Il rumine en descendant tous les sacs au container sans, pour une fois, poser de questions. Et dans la foulée, il rumine en l’aidant également à jeter ces vieux tapis bien emballés, bien scotchés qui sentent, il faut avouer, une forte odeur de naphtaline qui ne semble pas l’incommoder. Mais Dieu qu’ils sont pesants ! pense-t-il entre les images de sa femme qui lui font mal, sa femme qui danse sans lui, sa femme qui n’a même pas partagé le repas du soir, celle-là, elle ne paie rien pour attendre !
En remontant, malgré l’heure matinale, madame Gustave l’invite à boire une petite goutte. L’homme ne refuse pas sa récompense, il n’en peut plus de ruminer et lève son verre comme pour trinquer. Il le vide d’un trait, le repose d’un coup sur la petite table de la cuisine en hochant la tête. Bien fruité cette eau de vie ! Compatissante de l’effort consenti à porter ses sacs la vieille dame le ressert. L’homme boit sans sourciller, il ruminera moins après ce verre là, ni après l’autre, ni après l’autre encore. Sous l’effet du liquide absorbé fortement alcoolisé, il s’adosse des deux mains au congélateur, se tourne et s’affale presque dessus. Un bruit de camion détourne son attention, les éboueurs ramassent les déchets en maugréant contre la quantité de volume inhabituel.

— On vous a vu jeter quantité de sacs à la venue des éboueurs, lui crie l’inspecteur dans le bureau d’à coté.
— Mais c’était pas les miens, les sacs, c’étaient ceux de la vieille !
— Et les empreintes sur le congélateur c’étaient celles de la vieille ?

Assise dans son vieux fauteuil en cuir, les mains croisées, détendue, madame Gustave regarde avec sérénité son intérieur décapé. Elle récapitule avec elle-même à voix haute, comme à son habitude, son emploi du temps de la veille « assommage du pompiste à six heures du matin, un matinal celui-là ! mais ce n’était plus possible, trop de filles, ça me dégoûtait, trop de pauvres filles qui croyaient en ses discours...nettoyage du palier à cause de son crâne qui n’arrêtait pas de saigner...juste avant la foire mensuelle étranglage de la jeunette Adeline qui passait par là, elle n’a même pas crié, ben tiens, j’ai vu dans ses yeux qu’elle allait courir à la cave retrouver ce cher Jean Bonneau, leur petit manège n’était pas bien malin bref, un petit tour chez Sergio, il faudra d’ailleurs que je pense à ses étrennes mensuelles...emballage à suivre, stockage des colis dans l’armoire des vêtements de Simon, à seize heures quarante-cinq empoissonnage des commères, alors ces trois-là elles ne méritaient que ça, pas une pour rattraper l’autre et puis elles ont critiqué mes bas, pourtant la maquerelle lorgnait dessus et l’autre volage et ses gosses qui crient du soir au matin livrés à eux-mêmes, ils crieront en famille d’accueil, les chiens ne font pas des chats...quand à la reine du bâtiment, la femme du chef, elle se prenait bien trop pour la première dame, enfin, remontage des outils, bien utiles ces outils, merci Simon, tu avais tout ce qu’il fallait...découpage minutieux, très bien, nettoyage de l’appartement, tout cela pendant la fête de la musique, béni soit le Seigneur et les inventions sataniques des hommes...cela faisait longtemps que je ne m’étais pas amusée comme ça, j’ai quand même mal au dos...ah oui, ce cher Jean, ça viendra tout seul, surtout ne pas oublier de reposer les outils dans son atelier ouvert à tous les vents et de ne pas frotter le congélateur, on ne sait jamais, oui, mais Dieu sait... »
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Elena Moretto · il y a
Une vieille femme si tranquille, un titre qui inspire le calme et la sérénité, et puis progressivement au fil de la lecture vous introduisez habilement une série de petits indices très subtils qui pourraient nous interroger sur le bien fondé de cette prétendue tranquillité, jusqu'à ce qu'à un moment donné on comprend.. Puis moi je me suis laissée prendre au jeu avec plaisir. merci pour ce beau cadeau Billie!
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Lammari Hafida · il y a
Une lecture passionnante , je vote ! Je vous invite à lire mon poème en lice < Coup de foudre > et bonne journée !
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Billie L · il y a
Merci...ah, coup de foudre, tout un programme, je vais de ce pas succomber a ce delicieux etat amoureux
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M. Iraje · il y a
Un ronronnement bien grinçant ☺☺☺! Une mécanique bien huilée ... (Etonné de ne pas voir ce texte en compet. )
(Pour ma part, je t'invite au saloON autour d'un verre entre amis ... http://short-edition.com/oeuvre/tres-tres-court/la-nuit-du-precheur)

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Billie L · il y a
merci...oui, certains choix peuvent derouter...je vais vous rejoindre au saloon !
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Patrick Desjardins · il y a
C'est simpliste et «mondane», si vous me pardonnez l'expression anglaise, mais je ne me suis pas empêché de le lire jusqu'au bout. Belle écriture.
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Billie L · il y a
merci Patrick, simple comme madame Auguste, et pourtant...
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Keith Simmonds · il y a
Bravo pour cette belle plume ! Je vote !
Je vous invite à lire ma version de Lucky Luke, merci d’avance !
http://short-edition.com/oeuvre/tres-tres-court/lucky-luke-le-grand-justicier

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Billie L · il y a
merci Keith, je vais au galop découvrir votre texte de Lucky
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Keith Simmonds · il y a
Merci d’avance ! A bientôt !
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Dizac · il y a
Délicieusement noir...
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Billie L · il y a
merci...
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Didier Poussin · il y a
Appartements à louer
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Billie L · il y a
au prix fort !