Une vie pour une autre

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— Tu aurais dû montrer tes biscoteaux ! Helena fait la moue en me disant cela, puis s’éclate de rire.

Hier, un guignol m’a invectivé avec virulence à l’arrêt d’un feu de signalisation alors que je venais de lui gratifier d’une queue de poisson à bord de mon véhicule, j’ai perdu mon sang-froid et je le lui ai fait remarquer avec mon doigt. Le type est sorti illico de sa caisse l’air menaçant pour en démordre. Je me rappelle m’être demandé pourquoi je n’avais toujours pas réparé la poignée de ma vitre. Celle-ci restait en position baissée et il me fallait à chaque fois la remonter à la main. Bref, l’étourdie que je suis s’est soudain trouvée nez à nez avec un faciès terrifiant crachant toutes sortes d’immondices à mon encontre, le tout accompagné d’un copieux jet de postillons.

C’est à partir de là qu’Helena se marre. Je lui raconte donc la suite. J’ai repoussé l’énergumène avec ma portière et je suis sorti à mon tour, déterminé à lui remonter les bretelles. Et voilà que je me retrouve au milieu de la rue à concourir au meilleur lancé de mots d’oiseaux avec ce lourdaud qui tient à me démontrer son génie en matière de conduite devant des rangées de véhicules en arrière-plan. Bref, ce n’est pas le genre de situation dont j’aime à évoquer, et je crois que sa en sera de même pour le type auquel j’ai achevé notre petite discussion par une conclusion assez percutante.

Helena se tord à nouveau de rire pendant que je me frotte ma main encore douloureuse. Elle et moi, on se tape la causette dans la chambre de mon appartement. C’est comme ça à chaque fois que je lui raconte mes déboires. Elle y met tout son soûl et cela me ravit de la voir d’aussi bonne humeur.

Pourtant, ce n’est pas toujours le cas. Surtout en ce qui concerne Domi, un gars que j’aime bien, avec lequel j’ai partagé beaucoup de choses. Pour d’obscures raisons, elle ne supporte pas sa nouvelle petite amie qui ne sait pas garder sa langue dans sa poche. D’ailleurs, lors de notre dernière rencontre, la tension était telle entre nous que je suis parti sans dire un mot. Mal m’en a pris. Pendant tout le trajet du retour, j’ai eu droit à toute une avalanche de reproches de sa part.

Pendant qu’elle parle, je ne peux m’empêcher de penser à la jeune femme devant moi. Seules quelques rares personnes connaissent les blessures physiques et psychologiques qu’elle s’efforce de dissimuler. Son père adorait faire parler ses poings sur eux depuis que leur mère s’était envolée un beau matin, les laissant seuls face à celui qui incarnait déjà depuis longtemps le masque de leurs plus profondes peurs. Son frère, qu’elle me lance souvent, pèse le plus dans ses confidences. Je n’ose l’interrompre quand elle évoque la perte de ce dernier. On est là, à se poiler sur mes aventures et je ne peux m’empêcher de comparer la jeune fille terrifiée d’avant et celle qui m’offre ce visage si radieux comme un défi à une vie privée d’amour.

— Heureusement que je t’ai ! reprend-elle en s’essuyant les yeux rougis par ses fous rires. Que les jours seraient tristes sans toi.

Je sais, Helena. On a vécu tout ça ensemble. Je suis là pour toi. Une larme coule sur sa joue.

J’ai envie de lui raconter une autre histoire de mon cru, mais la sonnerie de la porte retentit. Je lui fais signe de se taire, et me lève en direction de l’entrée. À travers l’œil-de-bœuf, j’aperçois Domi. Je soupire intérieurement et lui ouvre.

— Je te dérange ?

Oui !

— Non... ! Je suis surpris de te voir. On s’est à peine quitté hier !

Et ce drôle de regard qui me transperce.

— Tu me laisses entrer ?

Non ! Je préférerais que tu t’en ailles sur le champ et que tu repasses dans... disons mille ans !

— Euh... j’étais en train de... oui ! Bien sûr !

En refermant la porte, je l’entraîne en direction du salon.

— Si je te dérange, dis-le-moi franchement, dit-il en chuchotant.

Il doit penser que je suis avec quelqu’un. Peu m’importe. Après tout, ce n’est qu’Helena, ton ex que tu as laissé tomber pour une greluche à la langue bien pendue.

— Je t’assure que non ! Ai-je l’air dérangé ?

Il ne semble pas apprécier l’humour. Dans le salon, il s’assoit sur le fauteuil décrépi en face de ma télé, je le rejoins à une place de distance...

Il me regarde de nouveau avec son air inquiet. Cela commence à m’agacer sérieusement.

— Je voulais te voir à cause d’hier. Tu paraissais tellement... enfin, tu comprends ! me dit-il d’un ton gêné.

— Ah bon ! Moi qui croyais que tu venais pour autre chose. Je t’avoue que je suis...

— Je pensais qu’on en avait fini avec cela... Fred ? À ce que j’observe, ça n’a pas l’air d’être le cas !

Il ne digère toujours pas ma relation avec Helena. J’en profite pour continuer dans la lancée.

— J’ne vois pas de quoi tu parles ! Par contre, ta copine... faudrait lui apprendre les bonnes manières, tu ne crois pas ?

Son regard se fait plus sombre. J’imagine qu’il regrette déjà sa présence ici. Tant mieux.

— Elle dit tout haut ce que d’autres pensent tout bas, balance-t-il sur un ton plus direct. Ce n’est pas de sa faute, elle est comme ça... comme toi, tu es... toi !

Il commence à m’énerver. J’enchaîne avec du cinglant.

— Je réalise à quel point elle t’indisposait ! Si tu te sens mieux maintenant, qu’est-ce que tu fous là ?

— OK ! On dirait que j’ai mal choisi le moment pour te voir. Je ferais mieux de partir.

Il se lève et se dirige vers la porte. J’essaye de le devancer dans son élan, mais l’un de mes pieds se prend dans le bord du tapis et je trébuche sur lui.

— Ohhh ! Doucement ! Qu’est-ce qui t’arrive ?

— Eh ! Bas-les-pattes, lui dis-je en repoussant ses bras d’un geste brutal.

Il me regarde, le front plissé, ses deux mains levées, genre calme toi, tout va bien !

— Je sais ce à quoi tu penses. Franchement, rien à cirer !

Il ne dit rien. Je lis du désarroi dans ses yeux. Autant en profiter.

— Qu’est-ce que tu crois ! Elle t’imaginait différent des autres. Tu percutes ce qu’elle attendait de toi, imbécile !

— Pas la peine de me crier dessus ! me répond-il, l’air maussade.

Je suis déçu de sa réaction. Il reste de nouveau là, à me fixer, puis il se tourne un peu dans tous les sens. Je sais qu’il cherche quelque chose à dire.

— Je m’inquiète vraiment pour toi ! Tu devais prendre soin d’elle d’après ce dont on avait convenu. Tu t’en souviens ?

Toujours la même rengaine. Combien de fois il me l’a sorti celle-là. Je ressens une soudaine envie de lui foutre mon poing sur son visage. Un peu comme ceux que j’ai reçus, histoire de voir s’il se mettrait à chialer comme je l’ai souvent fait.

— Oh ! Bien sûr ! Ne t’inquiète pas ! Elle peut compter sur moi, sur ce point-là je te rassure. Ce qui n’est sûrement plus ton cas...

— Tu n’as pas à me juger ! J'aimerais juste te... lui dire que je suis désolé. Tout ça me dépasse. Tu as raison. Je n’ai pas les épaules pour ça. Par contre, tous les deux...

Il se tait. Lui dire à quel point Helena souffre ne le ferait pas revenir. Il n’en veut plus.

— Je m’en vais...

Quelques secondes passent avant que je réagisse, puis je me retourne sors du salon. Il me suit, hésitant.

Une fois près de l'entrée, il me lance avec un geste de la tête en ma direction : elle est là !

Je ne réponds pas. Je me demande où se trouve le Domi que je connaissais. Je lui souris et lui ouvre la porte. Il sort sans rien dire de plus, se retourne vers moi et reste quelques instants à me regarder, puis s’en va.


— Eh ben, dis donc ! Tu y es allé fort, dis-moi !

Helena, toujours pétillante, m’observe d’un œil amusé.

— je préfère t’éviter ce genre de confrontation qui ne mène à rien. Les gens changent parfois lorsque d’autres arrivent à leur faire croire qu’ils valent mieux.

— Toi non !

— Mon père... il m’a, pour ainsi dire, forgé mon avenir. Tu peux compter sur moi. Je suis celui qu’il te faut, lui dis-je en songeant que j’ai été là pour elle depuis le drame, et que je le serais pour l’éternité.

— Enfin mon propre chevalier à moi, ou peut-être un autre frère, conclut-elle en un sourire. Voilà l’Helena que j’aime.

On se marre encore pendant un moment sur quelques histoires, puis je me lève et la raccompagne. Un dernier coup d’œil sur le reflet de son visage toujours aussi radieux. Ensuite, je la laisse tranquille. Je veux qu’elle se repose, qu’elle prenne soin d’elle, de sa nouvelle vie.
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