Une vie après la nuit

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L’humour, ça me fait rire. J'ai une petite page Facebook, que j’alimenterai périodiquement : www.facebook.com/VincentDDD. Mais, "de la musique avant toute chose", je suis bassiste  [+]

Vient l’éveil. Les yeux sont mi-clos, encore. Voilà le moment trouble pendant lequel il semble à l’esprit engourdi qu’il découvre le monde pour la première fois. Sur la route fantasmagorique entre les mondes, c’est l’endroit où toujours Clochette attendra Peter. Lentement, les yeux tâtonnent, flairent, lèchent les murs, délaissant petit à petit les méandres d’un sommeil prolongé.

Les yeux glissent d’un coin à un autre, les images défilent dans la boîte crânienne. Quelques longues secondes passent ainsi. Quel lieu est-ce ? Dans quelle pièce s’est-il endormi ? Les yeux sautent, bondissent d’un mur au sol, du sol à un autre mur, puis au plafond. Le plafond est trop semblable au sol. L’homme, sur sa couchette, s’accoude. Les yeux, ses yeux, fouillent la semi-obscurité à la recherche d’un repère, d’un objet familier qu’il reconnaîtrait. Ils ne paraissent pas se satisfaire. Il ne trouve rien de connu. Ses doigts sentent le tissu rugueux de sa couverture. Il grommelle :
— Mais qu’est-ce que... ?
Les mots le heurtent. Est-ce sa voix, avec ce timbre rauque, un peu faussé ? Je suis encore à moitié endormi, comprend-il. Il s’assied sur le bord de sa couche, pour mieux rassembler ses idées. Il fait nuit. Nulle lumière ne troue le pas de la porte, et nulle lueur ne l’aveugle par la fenêtre. Où est la fenêtre ? Ha ! Ca faisait longtemps que ça ne m’était pas arrivé. Je n’arrive pas à me souvenir de l’endroit où je suis. Je devais en tenir une bonne, hier. A la pensée d’une soirée convenablement arrosée qu’il a pu passer la veille, il sourit. Peut-être ses dents sont-elles blanches, comment savoir ? Ici, on ne voit pas grand-chose. Quasiment rien. Non, rien. Nulle souvenance de quelque fête, la veille, ni d’ailleurs de quelque veille. Etrangement, ni même d’un mois, ni même d’une année. Il faudrait se recoucher, se convainc-t-il, c’est un cauchemar éveillé. Demain, je sourirai à la pensée de ce singulier égarement dans ma chambre, si je m’en souviens encore. Ho, je crois que je m’en souviendrai.

Seulement, il n’a plus sommeil, et il fait froid. Le sol glace ses pieds nus. Il n’a pas échoué dans une chambre d’hôtel, il y aurait sans doute un tapis, ou pourquoi pas de la moquette ? Il entend un bruit faible. La peur le pénètre subitement. Ses mains jointes deviennent moites. Sa bouche est pâteuse. Il ne comprend pas. Et d’ailleurs tout cela ne rime à rien. Il se lève. Il fait trois pas. En voilà, une taille ! Ne vient-il pas de cogner une suspension de son front ? Il fait encore un pas et bute contre un mur. Est-ce du plâtre ? Non, c’est de la pierre, qui lui a fait mal. Ses mains palpent et trouvent un interrupteur. Attention. Attention à la lumière trop vive qui l’éblouirait... Il plisse les yeux pour se prémunir de l’éclat blessant, allume.
La vision est sordide. D’une table sale, un rat a bondi sur le sol et disparu derrière un seau. A côté du seau, il a eu le temps d’apercevoir quelque chose, qui pourrait être un excrément d’homme. D’une couche qui ne se différencie pas tellement de la table, pendait un tissu troué qui aurait pu être, autrefois, une couverture bon marché. Il n’a pas eu le temps d’analyser davantage ses perceptions, car il a éteint instinctivement lorsqu’une voix lointaine l’a fait sursauter. Quelqu’un a crié, menaçant :
— Nom de Dieu ! Y’en a un qu’allume ? C’est qui qu’allume ?
Une autre voix, plus fluette, assez proche, répond :
— C’est l’grand, Chef !
— Non ! C’est pas moi ! C’était pas moi !
L’homme est resté figé, épousant le mur, la main crispée sur l’interrupteur. Sa respiration est bloquée. Il entend, malgré les coups de burin qu’assène son cœur dans la poitrine, des pas se rapprocher rapidement, un tintement de clés, une porte grincer, un « Non chef ! » -c’est un hurlement- « Non, c’était pas moi ! »
Il entend des bruits de coups, des cris aigus qui s’affaiblissent vite. Puis le grincement de la porte, plus lent, les tintements métalliques, les pas qui cette fois s’éloignent.

Une prison ? La prison? C’est tellement invraisemblable qu’il ressent le besoin de rallumer pour vérifier qu’il n’a pas rêvé. La peur l’aide à se contenir.
En prison. Oh, mon Dieu, qu’ai-je fait ?, s’interroge-t-il. Un viol ? Un meurtre? Ou même pire ? Un enchevêtrement d’images indistinctes flotte dans sa tête. Suis-je un journaliste ? Une victime d’un régime autoritaire ? Il n’y a pas de fenêtre. Il s’approche d’une ombre qui doit être la table. Au-dessus de la table, contre le mur, il découvre un morceau de miroir pendant à un clou. C’est un morceau aux arêtes plutôt coupantes, comme s’il était le rescapé de cassures successives. Il fait si sombre... Difficilement, il le décroche et, à tâtons, se dirige une nouvelle fois vers l’interrupteur. En quelques pas à peine, aidé de ses mains qui suivent le mur humide, il bute contre le mur. Ses doigts lui confirment avoir retrouvé l’unique bouton. Soudain, avant que la lumière n’inonde la pièce, il a une sensation fugace. C’est une impression de déjà vécu. L’impression s’évanouit aussi vite qu’elle ne l’avait envahi. Il allume.
Il éteint aussitôt. Il a allumé le temps juste nécessaire pour que ses yeux s’impriment d’une image. Le morceau ébréché lui a renvoyé une partie de celle d’un homme fatigué, aux yeux hagards. Il ne peut guère que transformer son cri en un gémissement étouffé. Il abandonne au sol, sans force ce qui reste du miroir. Cet homme est un inconnu. Cet homme qu’il n’a jamais vu, c’est lui-même. Ces bras sont les siens... Comme le sont ces yeux... Sa mémoire morte dresse encore un mur, non moins visqueux, contre lequel il bute. C’est une paroi comme ouatée, dont pourtant le contact est douloureux. Choqué il pleure, il tousse. Il suffoque et s’effondre.

Vient l’éveil. Les yeux sont mi-clos, encore. Voilà le moment trouble pendant lequel il semble à l’esprit engourdi qu’il découvre le monde pour la première fois. Mais la porte s’ouvre en grand, brutalement. Un personnage malingre entre.
— C’est ton tour. Debout.
L’homme peine à entendre. Sur la route fantasmagorique entre les mondes, l’endroit où toujours Clochette attendra Peter n’est qu’un point.
— Hein ?
Une masse, un être énorme entre à sont tour, le saisit par le bras avec une poigne d’acier :
— Debout. Dehors !
Il est poussé par la porte et lâché. Il fait irruption dans un long couloir peu éclairé, à peine plus propre que la cellule de laquelle il sort. Nul temps ne lui est laissé pour observer ou interroger. La main herculéenne le chasse brusquement, dès qu’il veut ralentir le pas ou parler, vers une grande porte. Elle paraît donner sur la lumière du jour. Ils sortent. Le soleil lui blesse les yeux. Une cour. Le sol est en terre séchée et durcie. La cour est entourée de murailles rehaussées de barbelés. Un petit mirador domine la prison. Le molosse le pousse encore, vers un poteau isolé. Il comprend ! Il hurle de révolte.
— Qu’est-ce que vous faites ? Vous ne pouvez pas me tuer !
Le personnage malingre, esquissant un sourire malin, lui demande d’une voix fielleuse :
— Ha tiens ? Pourquoi ?
— Je... ne me souviens de rien. Ni de qui je suis, ni de ce que j’ai fait. J’ignore qui vous êtes. Si je l’ai jamais su !
L’homme se débat furieusement, à moitié fou de terreur, car la brute, sourde à ces paroles, ou bien incapable de les comprendre, l’a empoigné, puis elle lui lie les mains derrière le poteau. Un peloton se rassemble à quelques mètres. Les hommes qui le composent ont l’air indifférents aux propos. Ils semblent joyeux, un peu paresseux sous le soleil bas. Le personnage paraît les commander. Il arrête d’un court geste celui qui s’apprêtait à nouer un bandeau sur les yeux. Il se rapproche et inflige à l’homme deux gifles violentes, d’une force prodigieuse vu sa constitution. Puis, il le saisit par la mâchoire et fixe silencieusement les yeux mouillés de larmes. Après un temps, il parle :
—... Regarde-moi... Ha ! Je te crois... Ca surprend ? Ca se voit dans tes yeux... Et je l’ai entendu à ta voix. C’était pas la voix qui ment... T’es pas en train de mentir. Amnésique hein ? Ca a l’air vrai.
Il relâche la mâchoire de l’homme. Il recule d’un pas, remonte son pantalon trop haut. Son œil est méprisant. Puis, il se racle la gorge avec un bruit dégoûtant.
— Je te crois. Ha merde ! A cette heure-ci... J’allais rentrer chez moi. Je vais rentrer chez moi. Je vais raconter ça à ma femme... Haaa, je vois ça d’ici : j’enlèverai mes chaussures, je boirai un coup en me plaignant de ma journée...
Il donne une tape dans le dos de l’homme ligoté et fait un signe au molosse.
—... Je regarderai la télévision... Voilà. Après t’avoir exécuté. Ha ha ! Qu’est-ce que ça change ? Ne le bâillonne pas, ordonne-t-il, ça nous changera des autres.
L’homme se débat désespérément, de toutes ses forces. Ses mains sont violettes et s’abîment. Le bandeau crasseux, humide du sang d’un précédent condamné, est venu lui masquer le regard.
— Arrêtez ! Je suis innocent ! J’en suis sûr... Mais qu’est-ce que j’ai fait ?
Il n’entend pas les deux hommes s’écarter. Ses derniers mots sont un hurlement qui restera sans réponse :
— Dites-moi au moins mon nom !

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