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Une vie à la carte.

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Lalili

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J’aime la position surplombante de ce restaurant. On y accède par un escalier étroit, derrière une porte étroite, comme en fraude, les pas étouffés par un tapis râpé. C’est pourquoi, malgré l’habitude, je suis toujours surpris qu’il mène à un comptoir, qu’un barman soit derrière et qu’un serveur soit en attente, premier de cordée, pour me saluer. Il n’y a jamais beaucoup de clients mais l’homme tronc essuie toujours des verres; “Il essuie les verres, au fond du café...” C’est amusant ces chansons qui surgissent des tréfonds de la mémoire pour venir illustrer une situation. Ici, on ne me débarrasse pas de mon lourd manteau. L’homme ne m’attend que pour me demander: “Une personne ?” Le sale hypocrite me rejoue la scène comme si c’était la première fois. Il sait que je vais prendre la table pour deux près de la fenêtre qui donne sur la rue. Il ne me dit pas: “Vous avez de la chance, votre table est libre” ou “Comment allez-vous ce soir ?” Puis, il profite de ce que j’aie le dos tourné pour filer chercher un menu et fait semblant d’attendre que j’aie choisi une table pour suivre ma trace.
Est-il subtil au point de savoir que tout signe de reconnaissance ou de familiarité ne ferait que me faire changer d’endroit ?
Est-ce volontairement qu’il attend une réclamation pour aller quérir du feu et allumer en s’excusant le photophore sur ma table pendant que je me débats pour m’extirper de mon manteau ?
L’esprit du vêtement d’hiver est généralement celui de la camisole: vous ne pouvez vous en sortir qu’en vous laissant arracher par la même occasion ce que vous portez en dessous. Un bouton de ma chemise a déjà sauté quand je dois me lever pour extraire mon gilet de mon pardessus. L’autre attend en me tendant la carte. Alors qu’il sait parfaitement ce que je vais prendre !
Bref, tout ça m’a donné chaud. Je demande un Perrier Citron d’un air entendu et le prie de revenir plus tard pour la commande. La fantaisie, l’inattendu, moi aussi je joue le jeu de la première fois. Pas un muscle de son visage n’accuse le coup. La vague de chaleur est vite retombée et j’envisage avec horreur la boisson froide qu’il va me falloir absorber. Je fais glisser un regard sournois en direction de l’astiqueur de verres, je monte discrètement la température du petit chauffage qui fait barrage contre l’air de la fenêtre, comme chez soi. Bientôt, le repas aidant, je baignerai dans la tiédeur douillette de mon gilet de laine.
“Parle plus bas, car on pourrai bien nous entendre, le monde n’est pas fait...” Parfois, les chansons, on ne voit pas le rapport.
Pour ne pas se coucher plus tard que d’habitude, le serveur a dû aller à la cuisine pour envoyer ma soupe et mes carbonara avant de me porter la carte. Toutes ces nappes vichy rouge, cette lumière tamisée, ces lumignons sur chaque table, ça fait familial, sympa. Ce resto, je suis tombé dessus par hasard, l’enseigne est toute petite: “La Dolce Vita”, au-dessus d’un magasin de bijoux, il pleuvait et j’avais une envie de... je ne sais pas pourquoi je me raconte tout ça vu que cette histoire, je la connais, c’est comme les romans, on se demande où et pourquoi ils vont chercher tout ça. J’aime la vue dominant cette rue noire et gluante où de temps à autres, un passant s’arc-boute pour se salir les souliers en pressant le pas; bouclé dans son col contre un courant d’air glacial qui vit là rien que pour vous mordre les doigts, le nez, les joues, vous tirer les larmes. J’étais ce passant il y moins de dix minutes mais je n’ai aucune compassion, j’ai même plus chaud de le savoir dans le froid. Heureusement pour le comptable céleste, ces moments de joie sadique sont rares. Le spectacle se résume souvent à des ombres incertaines et molles qui s’agitent aux restes de lumière blafarde d’une rue perpendiculaire.
La maison d’en face s’est effondrée la semaine dernière; retournée comme un gant, je devine l’intérieur mis à nu, les tripes à l’air, des barres à mine qui se tordent dans leur piège de béton, un papier peint sans pudeur qui, de jour, me ferait sans doute baisser les yeux. Ce tas de gravas, c’est comme une infection purulente. C’est étrange, je ne parviens pas à me souvenir à quoi ressemblait ce vis à vis auparavant.
Mais ...
Un éclat lumineux a traversé mon champ de vision depuis le chantier; j’ai beau regarder... c’est étrange ce cerveau qui sait malgré vous, il enfouit les choses là où vous n’avez pas accès mais au lieu de vous laisser dans l’ignorance béate de ce fait, il vous en informe rien que pour vous titiller. Il y a une porte sur le tas de débris, une porte que je n’avais pas remarquée avec des carreaux en haut qui, étonnamment, sont intacts bien que rendus opaques par la poussière. Si j’étais moins rationnel, je jurerai que quelque chose bouge derrière: ce pourrait être une main qui fait signe ou qui tente d’essuyer l’une des vitres.
Ma vie plate, à une dimension, prévisible m’enferme comme dans un bas nylon... là-bas peut-être y a-t-il autre chose, un monde sens dessus-dessous, qui sait... une surprise ?
Personne en vue. Je lance un “Je reviens !“ à la cantonade tout en enfilant mon manteau. Le barman ne lève même pas la tête. Comme prévu, un vent glacial me gifle avec mon col de pardessus et me tire les larmes. Ma vue brouillée ne distingue rien d’anormal, je prends un air détaché et observe la porte de biais, je ne sais pas pourquoi je me justifierai, ni auprès de qui mais si on me le demande, je dirai que j’avais cru voir un départ de feu, ça arrive souvent dans les chantiers. Enfin, je crois.
Pour m’assurer que j’ai bien des hallucinations, je me penche pour soulever la porte qui, à ma grande surprise tourne sur des gonds qu’elle n’a pas et s’ouvre le plus naturellement du monde sur les gravas dont j’ai envie de palper la réalité. Celle-ci m’envoie confirmation par un direct au train qui me plante le nez dans les décombres. L’effet de surprise passé et galvanisé par mon amour propre blessé, je me retourne.
Saperlipopette ! je suis derrière la porte refermée. Aussi loin que mes mains peuvent aller, l’obscurité, devenue solide, fait un mur qui limite mon espace aux dimensions de ce morceau de bois vitré. Je suis conscient que, hormis celui des débris qui me rentrent dans le dos, le problème de l’air viendra à se poser. Je commence donc à en sacrifier une bonne partie pour hurler à tue-tête. Cette technique est d’un grand soutien moral mais de toute évidence, le son ne fait que de me vriller les tympans. J’essaie de nettoyer les carreaux avec ma manche mais sans succès. Dehors, c’est la nuit noire. La situation est trop absurde pour que je me sente en danger. Je tambourine pour la forme; la solution doit être d’une telle simplicité que j’en rirai bientôt, probablement avec mon mystificateur à qui j’aurai préalablement fait brouter le bitume.
Je me félicite de ne pas être claustrophobe cependant je suis en nage et l’aorte menace de péter. Alors je pense au cigare d’après dîner que je ne manque jamais d’apporter. Evidemment, ce n’est pas ça qui rendra l’atmosphère plus respirable; quoiqu’on puisse considérer qu’ainsi, je le fumerai au moins deux fois. Je constate par la même occasion que dans le monde où je suis à présent, le fait de gratter une allumette n’améliore pas la visibilité : je baigne dans une pénombre qui me laisse tout juste deviner le contour des choses. Me tortiller pour extraire le cigare de la poche de mon gilet m’a fait creuser des fesses un trou presque confortable. Fumer me calme. Ma position à 45° me pousse à la rêverie et je suis tenté, comme à la maison, de suivre les volutes de fumée.
Par les miches de la Marianne! Elles sont aspirées : il y a une petite ouverture juste au-dessus de ma tête. Ah, si je pouvais être une souris !
Par la sainte lippe de Béatrice Dalle ! Tout a grandi d’un seul coup ! Je suis assailli d’odeurs nouvelles, je me fie à mes moustaches et mes fesses sont agitées par un appendice caudal! ce pourrait-il que... voyons, qu’ai-je dit auparavant ? Non! Non, pas ça, je veux redevenir un homme!
Houmpf. Le moins qu’on puisse dire, c’est que c’est rapide, pas comme au restaurant.
Je sens que ma pensée s’emballe, il faut rester calme, réfléchir, comprendre, aviser, respirer, d’abord, respirer... Alors les fées, les génies, le loto, les vœux, tout çà, c’est vrai. Le problème, c’est que dans les histoires, on a le droit à trois, en admettant que ça marche comme ça, j’en ai déjà bêtement utilisé deux, or, pour sortir par ce trou, il m’en faut deux de plus; ou finir souris dehors ou homme sandwich dedans... De plus, il est probable qu’une fois à l’extérieur, tout redeviendra normal, à savoir que ma volonté ne sera plus instantanément créatrice. Il faudrait trouver un moyen qui fonctionne en un seul souhait. Si seulement j’étais plus intelligent !
Houmpf! Oh non! Pas ça, l’intelligence est le meilleur vecteur du malheur, non, non, je ne veux pas que ce soit mon dernier souhait, je veux être comme avant ! J’ai paniqué, je regrette je me repens, je me repens.
Bon, respire, la sueur me pique les yeux. Soit je suis et je reste très intelligent et dans ce cas je devrais trouver un moyen de sortir d’ici ou j’ai droit à autant de vœux que mon imagination pourra en produire. Finalement je ne suis pas en si mauvaise posture. Je pourrais me poser un problème de mathématique très compliqué et je verrai si j’arrive à le résoudre, je n’en connais aucun, ce qui peut être la preuve que je suis moi-même. Et si j’étais dans une dimension où ils comptent par quatre ? C’est vrai, pourquoi tout faire par trois ?
Je dois lutter pour éviter ce qui se bouscule dans ma tête, la richesse, bien sûr, qui n’a pas envie d’argent d’une montagne d’argent, je pourrais, j’ai bien dit « pourrais » attention, avec un “s”, conditionnel, ça compte pas, je pourrais demander que ce tas de merde se change en montagne de diamants, là je vous jure, je ne me plaindrai pas que ça me rentre dans le... Je deviens fou, le pouvoir me monte à la tête, que me seraient intelligence, fortune, amour si je perdais la tête et surtout si je restais enfermé ici ! Pourtant l’amour! Etre aimé de tous, reconnu, admiré même, de toutes. Ouais, faudrait être sélectif dans la demande sinon il y a les moches et les emmerdeuses. Je perds pieds, je m’égare, je ne sais plus où j’en suis, je ne m’en sortirai jamais comme ça, non, il faut que ça s’arrête: je ne veux plus que mes vœux se réalisent, je veux la paix, comme avant!
Houmpf! Par la tremblante du mouton, quel coup ! Heureusement que ma face a heurté le rebord du trottoir car mon derrière est suffisamment douloureux, une plaie, une poche sanguinolente violacée, j’en jurerai.
“Je ne veux plus que mes vœux se réalisent”, sauvé par ma chère bêtise! La machine vomit le paradoxe, et je n’ai pu le produire que par mon manque de jugeote et d’à propos, heureux homme!
Me voilà à la case départ, juste devant la porte du resto; en m’époussetant un peu, je devrais bientôt me consoler avec de bons sucres lents! Quelle expérience tout de même!
Je n’aurai jamais cru que l’indifférence de ce barman et l’absence du serveur me réjouiraient autant. Il y a même une assiette pleine à ma table.
“_ Garçon! Ce n’est pas ce que j’ai commandé.”
-....
“_ Comment cela? Vous n’allez pas me soutenir que si ? Et ça ne vous a pas étonné ? Mais comment cela pourquoi ? Parce que depuis dix ans que je viens dans votre bouge, chaque soir je commande une soupe à la tomate et des carbonara !
Comment vous me voyez pour la première fois ? Et mon poing sur votre gueule, vous voulez le voir ! Non, je ne m’assiérai pas !
-....

Vous êtes bien sûr, vous ne me reconnaissez pas ? Je ne suis pas défiguré au moins ? Parfaitement normal, bon... très bien... Et heureusement que vous ne connaissez pas tous les fondus qui franchissent votre porte. C’est ce que vous venez de dire au barman... oui, j’ai très bien entendu. Bon, c’est déroutant mais je ne suis pas à cela près ce soir. Vous allez m’enlever ce rata et je veux des carbonara à la place ! Comment pas de carbonara ? Vous n’en avez jamais fait ? OK, alors j’aimerais des spaghettis bolognese.”

Depuis quand va-t-on voir s’il y a un paquet de pâtes à la cuisine?

Enfin, une fois n’est pas coutume, le pauvre gars a dû tomber sur la tête...


“_ Quoi pas de nouilles? Je veux à manger, n’importe quoi mais donnez-moi un truc chaud à bouffer!...
D’accord... d’accord... je commence à comprendre... Ecoutez bien mon vieux, je veux, je souhaite, c’est mon vœu, que vous ne m’apportiez rien à manger, vous m’avez bien compris, je ne veux rien à manger. Qu’est-ce que vous dites de çà !
Il me présente ses compliments, je deviens raisonnable selon lui. Je pars le ventre vide sous le regard ironique du barman et une pluie glacée qui pénètre mon imperméable. Je suppose que pour qu’un anti-souhait soit pris en compte, il faut qu’il soit sincère, on ne trompe pas ces gens-là.
Devant chez moi, je réalise que j’ai perdu mes clés, je m’y attendais un peu, j’ai tellement souhaité les trouver dans ma poche. Heureusement, je connais un bon serrurier...je ne peux pas m’empêcher de souhaiter qu’il soit chez lui, quelle guigne. Je pense que je commence à m’habituer à cette forme de raisonnement. Y a-t-il plus prévisible que la cruauté du monde qu’on se fabrique ?
“...j’ai rêvé d’un autre monde, où la terre serait... »
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Pour poster des commentaires,
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Sylvie Talant · il y a
Dingue, cette histoire de souhaits et le cadre est des plus convaincants.
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Gladys · il y a
C'est dans ma lignée ces références à la chanson populaire mais je ne suis pas la première à y recourir donc je ne revendique rien...Dieu reconnaitra les siens disait le poète!
Atttention à l'orthographe

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michel jarrié · il y a
Quel beau délire ! Votre plume a du finir le parcours épuisée !
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Lalili · il y a
Puissent les bizarreries du monde la revigorer !
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SakimaRomane · il y a
Oup's ! Quelle histoire de fou ! Mais c'est sympa :)
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Alain Chenoz · il y a
Le fantastique n'est jamais loin, toujours à portée de notre cerveau
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James Wouaal · il y a
Merde je suis sur le cul.
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Elena Hristova · il y a
Quelle carte savoureuse que vous êtes en train de nous écrire là!
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Joëlle Brethes · il y a
Ahurissant...
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Lalili · il y a
Merci Chantane d'avoir eu le courage unique de venir explorer ce petit texte ! Le commentaire en est encore plus précieux.
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Chantane · il y a
belle page de vie ! qui parfois ne tourne pas rond, belle plume mon vote
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