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Kirsten est une amusette mais aussi un fanfaron : il ne faut pas prendre tous ses dires pour argent comptant. Il aime plaisanter ou raconter des histoires tant dans son milieu professionnel qu’au sein de son cercle amical. Laisser des messages fantaisistes sur les répondeurs téléphoniques de ses relations professionnelles ou de ses amis est une lubie fréquente chez lui. A maintes reprises, il fut en mesure de narrer, avec force de détails à nombre de camarades de travail – en particulier, les nouveaux – des séjours au Groenland, en Kirghizie voire dans des contrées fictives, des vacances purement imaginaires. Un séjour passé chez des nomades austro-hongrois éleveurs de rennes à l’occasion d’un long week-end, c’est pour lui chose possible ! Avec le temps, les petites aventures délirantes qu’il s’attribuait ou qu’il attribuait à d’autres, histoire de ne pas faire de jaloux, lassèrent tous les salariés de son entreprise, y compris les représentants des différentes organisations syndicales.

« Dans un monde globalisé où plane sur chacun d’entre-nous (et à chaque instant T), la menace du chômage, mieux vaut penser à cette chance offerte à tous d’avoir la possibilité de mettre en pratique potentiels et talents en se concentrant prioritairement sur sa tâche », lui affirmaient ses collègues.
Au cours d’une séance de débriefing, la psychologue de la boîte l’avait même rappelé à l’ordre en lui affirmant que son attitude – toute en légèreté, sa propension à « sortir du cadre » masquait un manque réel de flexibilité liée à une incapacité à se remettre en cause.

- Cela dit, je ne te juge pas et je regrette ton ressenti, avoua-t-elle en guise de conclusion.

- Mais non, il n’y a là aucun jugement de valeur ! soutenait aussi la D.R.H (1) (en présence d’un manager-adjoint-stagiaire non rémunéré) lors d’une convocation provoquée par un des scénarios farcesque de Kristen au cours duquel il avait déclenché par mégarde l’alerte incendie. (Dix sept réunions annulées, cinquante appels clients sans réponse, un seul – et c’est heureux ! – contrôle qualité reporté ainsi que six évanouissements, cent cinquante personnes au sommet de leur employabilité évacuées et enfin, une tentative de suicide par ingestion de poudre carbonique contenue dans un extincteur).

- Le seul point positif, nuança le manager-adjoint-stagiaire, c’est que nous disposons désormais d’indices et de critères nouveaux pour gérer l’imprévu. A ce sujet, notre réactivité s’annonce incontestable – même si pas encore évaluée, car des brainstormings complétés par des stages de méditation « pleine conscience » viennent juste d’être programmés.

Suite à cette journée chargée en émotion, Kristen croisait dans la rue et par pur hasard, un religieux vêtu d’une chasuble neuve. Pendant leur bref échange – étrange chassé-croisé, l’homme de Dieu le mit en garde :

- Plaisanter, être un plaisantin n’est que complaisance dirigée vers l’esprit de Satan !

Conjuguée à la fatigue, cette phrase fit tellement peur à Kristen qu’il éprouva le besoin de confier son angoisse à sa meilleure amie prénommée Dolorès. Ils se retrouvèrent un midi autour d’une macédoine.

- Que me conseilles-tu de faire ?

- Vas-y le matin très tôt, dit-elle en affichant un sourire hors-norme.

- Mais non ! Je te parle de ce religieux qui... n’eut-il pas le temps d’achever.

- Oui, j’entends bien mais je ne dispose pas d’informations précises sur ce dossier. Je pense simplement que tu devrais prendre du recul et réviser tes ambitions. Si tu n’es pas serein, il faut que tu agisses et que tu consommes comme je te le dis. Là, tu risques d’être vraiment toi même. Tu devrais essayer, par exemple, de passer ton permis bateau ; séjourner occasionnellement dans une péniche permettrait de te ressourcer, dit-elle par à-coups en se grattant le jabot.

- Ton injonction, je le reconnais, est digne d’un atelier de préparation au bonheur. Mais quel est ton avis sur l’angoisse légitime que j’éprouve ? xoltoltilta (2) -t-il en reprenant une tartine de pain.

- La psyché sociale est ce qu’elle est. Tu disposes d’un atout ; tu restes ouvert à tes émotions. N’hésite pas à rebondir et à saisir ta chance, mentit-elle.

Après avoir dégusté la salade de légumes et s’être gargarisé de toute cette salade de bons mots, Kirsten quitta Dolorès rassuré, rasséréné.
Adieu les ressassements ! Grâce aux conseils pertinents de son amie, son ras-le-bol était oublié. Il fit fi (3) de l’avertissement ridicule de l’horrible curé. Oubliés, également, les points de vue critiques de ses collègues ! Soulagé, il songea à rédiger une lettre destinée au courrier des lecteurs d’un fameux magazine, une lettre où la phrase « je m’assume tel que je suis et j’aime être moi-même en restant attentif à l’autre », serait mise en exergue. Mais soudain, une idée s’imposa à sa conscience : il y avait bien mieux à faire !

Ce vingt novembre de l’année 1530, il décidait de déposer un message – une pure farce de son cru – sur le répondeur téléphonique de Dolorès. Une façon comme une autre de la remercier pour la qualité de son écoute. Kirsten composa le numéro de Dolorès à 16h30, une heure à laquelle personne n’avait jamais réussi à la joindre à son domicile (pour des raisons impossibles à imaginer). A 16h35, les dés étaient jetés : le message de Kirsten finissait de s’enregistrer au cœur des circuits électro numériques d’un poste filaire dernier cri. La voix du plaisantin expliquait dans un langage ampoulé, la présence d’un animal échappé d’un zoo fictif, dans le jardin de Dolorès. D’un timbre légèrement travesti, il concluait : - Si vous constatez que la bête se trouve vraiment sur site, c'est-à-dire dans votre jardin, ne vous affolez pas, Madame. Certes, il est inoffensif mais n’allez pas tondre la pelouse, ce n’est guère le moment. Telle fut la blague de Kirsten. Son forfait accompli, il céda à un fou rire irrépressible. Chacun s’amuse comme il l’entend. Rien de bien méchant ! Rien de bien méchant ? Non, en apparence, rien de bien méchant. Hélas Kirsten le facétieux, jamais n’aurait connaissance des conséquences de son acte burlesque. Que son badinage engendrerait le pire, pour toujours, il l’ignorerait. Il ignorerait jusqu’à la fin de ses jours que dans son empressement, le numéro de téléphone de Dolorès fut mal composé. Qu’un neuf tapé en finale à la place d’un six orienterait son appel vers une maisonnette habitée par une vieille dame et située dans les limbes d’un lieu-dit perdu.

Définitivement, il ignorerait que sa voix s’était imprimée dans la mémoire électromécanique4 d’une messagerie personnelle attribuée à une vieillarde souffrant de solitude. En aucun cas, il n’apprendrait que la petite mémé, ayant écouté le message avait longuement pleuré à côté d’une petite assiette dorée (5) contenant une part de plum-pudding. Non que l’ancienne comprenait mal la plaisanterie : bien consciente d’une erreur au contenu désopilant, elle pleurait comme un veau parce qu’elle n’avait plus personne à appeler, était abandonnée, n’avait plus les moyens de régler ses factures de chauffage, mais riait comme une vache par intermittence parce qu’elle appréciait ce genre d’humour qu’elle avait jadis rencontré au cours de sa longue existence. Râblé, son corps ne contrôlait ni les convulsions provoquées par le chagrin, ni les spasmes propres au fou rire. Une telle alternance - folle, vertigineuse - de sentiments opposés, lui fut fatale. Éternellement, la conscience de Kristen n’aurait à s’accommoder de la culpabilité qui aurait pu naître de sa lecture d’un article publié par Le Quotidien de Touraine (deux ans après, jour pour jour : le vingt novembre 1532), intitulé : Drame de la solitude au lieu-dit « Le Paradis », une veille femme retrouvée morte sur son canapé. Un médecin légiste fraîchement nommé à l’Hôtel-Dieu de Lyon, dépêché par dérogation, témoigne, et cetera.

Amis qui venez de lire cette manière de fable, n’adressez à Kirsten aucune remontrance. Si votre humeur vous porte un jour à la fantaisie, adoptez une attitude prudente et responsable. Afin d’éviter qu’une bonne blague ne se transforme en tour pendable, n’hésitez pas – en cas de doute, à consulter un coach professionnel aguerrit. Lequel vous rappellera dès la première séance cette formule si commune tant le système médiatique la diffuse : que le rire est le propre de l’homme.


1 abrév. Directrice, directeur des ressources humaines. Fonction soi-disant inventée par un songe creux. Passé dans la langue des sigles. Rare et littéraire : Ô DRH, Ô éléphantesques évaluations, remplacez S.V.P le petit interrupteur des toilettes (Yves Domastier).
2 v. En l’absence de traduction française, cette transcription a été établie par nos soins. Dolorès (et Kirsten le sait) est parfois sujette à des accès de glossolalie. Il aura utilisé ce verbe pour faire plaisir à son amie.
3 Me fait penser à « Fifi », le petit chien d’une voisine.
4 « Le problème de la nécessité d’oublier naît au même moment où, dès l’Antiquité classique, sont élaborées les mnémotechniques pour se rappeler le plus grand nombre d’informations possibles... » Umberto ECO, De l’arbre au labyrinthe (1.9.2.Le vertige du labyrinthe et l’ars oblivionalis), 2011. ISBN : 978-2-253-15631-4.
5 L’objet est actuellement exposé dans les collections permanentes du Taipei Fine Arts Museum, 10461, Taïwan, tfam.museum
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