Une si belle enfance

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Un distributeur d'histoires, comme un distributeur de friandises! J'adore l'idée. Dans ce temps clos de l'attente, pétri d'impatience, d'angoisse parfois, le réconfort d'un petit papier doux  [+]

Image de Eté 2016
Comme elle était belle l’enfance !
Elle recommençait chaque été dans les premiers jours de juillet.

Le soleil fouillait la tignasse de deux tilleuls blonds et centenaires, et précipitait ses ombres et ses ors sur le parquet du salon et du boudoir de la grande demeure familiale.
Derrière la large porte vitrée, le vestibule glacé fuyait sur son damier noir et blanc. Sur un meuble fruitier veillait une mystérieuse boîte de bakélite noire : un bras posé sur une fourche de métal. Fin juin, son grelot faisait accourir Grand-Nannie Lou, qui installait sa jupe et sa personne dans la bergère de velours.
Elle disait le petit mot magique : « allo ! » et c’était le début des grandes vacances.

La grande DS noire faisait le tour du bassin, s’arrêtait dans un chuintement souple, puis s’affaissait en douceur. Grand-Nannie Lou arrivait sur le perron à double volée. Les portières s’ouvraient, un petit pied aux ongles laqués de rose, barré dans une sandale fine, écrasait le gravier, puis un remous de jupons de gitane débordait : leurs grosses fleurs épanouies et leur parfum de roseraie s’envolaient. Les bras s’ouvraient. Retrouvailles !
— Ma Fille, mon Ange, te voilà, et toi aussi, Gaspard, mon petit roi d’Orient ! Mon beau Prince !
Les baisers voletaient comme des confettis. Le ciel était toujours bleu, dans les étés de l’enfance ; le soleil, jaune et la forêt s’étageait en vert Véronèse. On prenait les rafraîchissements sous la tonnelle : citronnade translucide ; sorbets glacés. Au goûter, on servait des navettes parfumées à la fleur d’oranger ; des petits carrés festonnés à l’anis. C’était deux journées d’amour et puis la voiture repartait. Le petit pied aux ongles laqués disparaissait, une main menue éparpillait des adieux légers par la vitre ouverte et c’était le lancement des vraies festivités !

Après le départ de la belle voiture, on ratissait le gravier blanc devant le perron et sur la terrasse.
— Regarde, Grand-Nannie Lou, Pierrot, là-bas...
— Allons, petit animal, veux-tu te lever ! Te voilà beau à ratisser à genoux et avec tes mains... File !

Dans les très petits matins, le soleil faisait son éblouissante éclosion, puis il se propulsait en plein ciel et il n’en bougeait plus jusqu’au soir. Les roses trémières balançaient leurs ombres sur les croisées de la façade. Les crayons de couleur étaient toujours bien affûtés, les boîtes de mécano et les soldats de plomb bien rangés...

Dans le ciel d’enfance, les étés tournoyaient comme de grands feux d’artifice !
La barque-balançoire des sept ans. Grand Nannie Lou l’avait fait installer dans l’ancien enclos du poney. Aussi grande que les nacelles des fêtes foraines. Elle avait une coque bleutée comme un navire, on pouvait y tenir à quatre. Bérenger et sa sœur Bénédicte étaient souvent invités.
Pour la mettre en branle, il y fallait la poussée puissante de Fernand, le jardinier. Il lançait le bâtiment avec des Han ! Han ! de vieux marin. On était debout sur le petit banc ; l’élan montait dans les jambes, on le démultipliait, en tirant sur les bras, en arquant tout le corps... Et par quel miracle ? La barque avait pris la mer, elle prenait le ciel ! On volait avec les oiseaux, on poussait les nuages du nez... Oh ! Le bel envol et le bel épuisement ! Effondrés au fond de l’embarcation, on se laissait glisser bras ouverts, têtes versées à boire à la lumière, jusqu’à ce que meure l’élan.
— Pierrot ! Ne traîne pas derrière la balançoire ! Si tu te prends un coup dans le museau, tu ne viendras pas pleurer ! File donc voir ta mère à la cuisine !

Et ça continuait, et ça recommençait. Célébration sans fin. Il fallait juste laisser les yeux fermés que l’automne glisse et puis l’hiver, et se réveiller avec le printemps... Comme une sortie d’hibernation. Le temps hors de l’été ne comptait pas. Les billes rondes aux filaments colorés, tournaient autour de la margelle du grand bassin où nageaient de très vieux poissons rouges, un peu décolorés mais si tranquilles et de gros calots d’argent filaient parfois dans les graviers.

Neuf ans ! L’été de la belle automobile ! Rouge, à pédales. Ses pneus d’un noir de vrai caoutchouc avaient des rayons blancs et dans la malle arrière, aux charnières chromées, on pouvait embarquer tout un pique-nique.
Il fallait attendre son tour. Mais c’était aussi exaltant que de rouler. Ce moment où on se tenait à côté de la machine rutilante, la casquette bien posée sur le front, les chaussettes blanches bien tirées. L’élégance amplifiait la magie ! Attention à ne pas laisser pénétrer de gravier dans l’habitacle !
— Pierrot, viens un peu. Tu peux ouvrir la portière. Attention, à présent, recule ! Sinon petit espingouin, gare à tes pieds !

Dans les ruisseaux, on faisait la pêche aux écrevisses. Nasses scintillantes, filets tout neufs. Petit costume marin et rires joyeux. Des éclaboussures plein les cheveux. Sandales mouillées.
— Pierrot, laisse ta pêche aux petits parisiens. Ta mère va leur cuisiner pour ce soir une belle poêlée d’écrevisses à la nage ! Quel régal !

On sautait d’été en été comme sur une grande marelle colorée.
Jusqu’au vélo des dix ans. Le grand vélo de course ; il avait des poignées de cuir, une sonnette claire. Droit debout, un petit coup de pédale et hop, on ne voyait plus le chemin ni les fleurs, c’était de grandes stries bariolées qui vous donnaient un peu le tournis. "Pierrot, range le vélo". On soulevait la roue arrière, on lançait le pédalier pour entendre le bruit exaltant de la soie qui s’ouvre sans se déchirer... Tourne, tourne l’enfance et les étés. Deux bicyclettes qui reviennent ensemble, par un soir pétillant...

Pour l’arrivée d’Adélaïde, Grand-Nannie Lou avait fait installer sur la pelouse un beau filet. Des raquettes de bois précieux sont arrivées et on a fait voler le papillon blanc. Ça s’appelait le badmington ! C’était élégant et anglais.
— Pierrot, tu peux ramasser le volant, disait Adélaïde ! Mais ne le relance pas. Pose-le près du filet !

Les étés ont crépité comme des bougies d’anniversaire sur les gâteaux de l’enfance.
Le soir on veillait tard, calés contre le ciel violet clouté d’étoiles blanches comme des clochettes de muguet.
Et dans la nuit d’août il y a eu le baiser d’Adélaïde. Le baiser de l’ange ! Ainsi a tournoyé la grande sphère des étés au cœur de mon enfance. Jardins qui offraient tous les fruits. Jouets fabuleux. Saveurs de sorbet. Cercles des ruisseaux... et l’amour merveilleux de Grand-Nannie Lou ! Une enfance de petit roi d’Orient ! Si belle ! Si belle !

Depuis presque trente ans, je porte le deuil de l’enfance que je n’ai pas eue.
Pierrot : c’était moi.

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