Une Randonnée trop longue

il y a
16 min
268
lectures
15
En compétition

L'écriture a toujours été pour moi un passe-temps, nécessaire. Maintenant j'y consacre plus de temps, mais je me considère comme un (éternel ?) apprenti, en formation. Donc : vos commentaires  [+]

Image de Automne 2020
— Vincent, les affaires de Clémentine sont prêtes, tu peux les charger dans la voiture !
— C’est bon, ça se termine… Tout ça ? Mais il y a encore la poussette à caser, comment on va faire ?
— Désolée, on ne peut pas faire moins ! répondit Stéphanie d’un ton sans réplique à son mari.
Vincent attrapa le grand sac en soupirant, calculant le nombre de bagages qu’il faudrait ressortir du coffre de la R19 pour caser les couches et les biberons. Heureux de partir deux semaines en vacances, il détestait toutefois ces préparatifs fastidieux, et appréhendait le long trajet avec un bébé de trois mois.
En ces années 1990, l’autoroute bifurquait bien au nord de la vallée de la Tonne, et après l’avoir quittée leur route passait par le col de la Croix Saint-Victor.
C’étaient les premières vacances du couple Galtieri avec leur fille Clémentine, leurs premières depuis longtemps, tous deux débutant leur vie professionnelle. Dans une pile de guides touristiques et de prospectus ils avaient trouvé ce qu’ils cherchaient : un coin tranquille, loin des villes et de la foule, « mais pas un trou quand même », nuançait Stéphanie.
Ce fut donc Fierre sur Tonne.
La petite ville développait, outre la station de ski du Puy Fier, une activité de tourisme rural en moyenne montagne. Pour le jeune couple, il s’agissait d’oublier le stress, de prendre un bon bol d’air, et d’en faire profiter Clémentine.

Le voyage prit toute la journée, mais leur fatigue fut oubliée sur les pentes du col de la Croix Saint-Victor. La route étroite serpentant parmi les prairies parsemées de rochers et de bouquets d’arbres, surplombée de part et d’autre par les masses sombres du Puy Fier et du Puy d’Espinasse, le débouché sur la vallée de la Tonne à l’amorce de la descente, dans la lumière dorée du soleil déclinant, ce fut comme l’arrivée sur une autre planète, plus belle, plus vaste, pour ces deux citadins de toujours…
Peu avant Fierre, sur la droite, se dressait une grande bâtisse de pierre grise ; c’était là. Dans la cour devant l’entrée, une camionnette décorée, sur les côtés et à l’arrière, du nom du propriétaire : « Menuiserie Desmarty J. L., volets, charpentes, chalets. » Une frêle dame, la cinquantaine, était accoudée au balcon donnant accès à l’appartement loué par les Galtieri, à l’étage.
Mme Desmarty descendit pour accueillir ses locataires. Les présentations faites, elle s’enquit du déroulement du voyage, puis se tut, un sourire attendri aux lèvres, devant le couffin dans lequel Clémentine se réveillait. Surprise, Stéphanie crut voir une ombre passer dans le regard de la dame.
Le couple de vacanciers était ravi de l’appartement, spacieux et refait à neuf par les soins de M. Desmarty ; ils surent faire la différence avec l’ameublement de grande surface qu’ils avaient chez eux… Mme Desmarty leur donna des consignes pour les appareils ménagers, leur laissa une fiche d’inventaire à vérifier, et prit congé.
Stéphanie et Vincent s’attardèrent sur le balcon, devant le panorama qui s’offrait à eux. Au-delà de la cour et d’une vaste pelouse longée par la route de Fierre, la vue descendait doucement sur le fond de la vallée, puis remontait sur une succession de collines couvertes d’une épaisse forêt.
C’était l’heure silencieuse où le soleil effleurait les crêtes avant de disparaitre. La route était déserte. La paix et la grandeur du tableau avaient quelque chose de magique pour les deux jeunes gens de la ville. Ce furent les cris affamés de Clémentine qui les ramenèrent à la réalité…

Leur installation, les courses au supermarché, un passage à l’office de tourisme et le programme de leurs sorties, limité par les repas et les siestes de leur bébé, cela ne leur prit qu’une matinée. Depuis son transat, Clémentine observait son nouvel environnement, brassant l’air avec conviction ou pédalant dans le vide pour évacuer des trop-pleins d’énergie.
Les jours suivants, Clémentine confortablement installée sur le dos de son papa, ils partirent à la découverte de ce pays de légendes. Les sources miraculeuses, les forêts peuplées de fées et de sorcières, les lacs habités par des esprits surgis des anciens cratères, n’eurent bientôt plus de secrets pour eux.
Surpris, ils constataient la persistance de certaines croyances qu’ils pensaient d’un autre âge. Ainsi l’eau de la fontaine de Sainte Euphrasie chassait les otites, le père Castang, et d’autres qui avaient un don, soignait les entorses en soufflant dessus avec une prière en patois. Quant au mauvais œil, on savait bien que c’était des histoires : une malédiction qui, autrefois, vous mettait en quarantaine aussi sûrement que la peste. Mais mieux valait ne pas en rire, on ne sait jamais…
Vincent ne se séparait pas d’un guide touristique publié par un éditeur local ; on y vantait l’authenticité de la vallée, favorisée par un long isolement. On y rapportait aussi nombre de légendes, de superstitions que les efforts d’ouverture de la vallée sur le monde n’avaient pas encore fait oublier complètement.
À force de tourner autour du Puy Fier, en voiture et à pied, les vacanciers en vinrent à se dire que ce serait bien de monter jusqu’en haut… Là-haut on a toute la région à ses pieds, ça valait vraiment le coup, tout le monde le leur disait. Mais la randonnée, facile, prenait l’après-midi, même en empruntant la télécabine, à la montée ou à la descente. Dans ces conditions, pas question d’emmener Clémentine, trop de problèmes d’intendance…
Aussi, lorsqu’ils s’aperçurent qu’ils avaient oublié de rapporter la fiche d’inventaire à Mme Desmarty, ils profitèrent de leur passage chez elle pour lui demander si elle connaissait quelqu’un de confiance pour garder leur bébé un après-midi. Décontenancée, Madeleine Desmarty hésita, dit qu’elle allait se renseigner.
— Tu as vu comme elle avait l’air surprise, et embêtée ? demanda Vincent en repartant.
— Oui, c’est étonnant cette réaction, répondit Stéphanie. Je ne vois pas ce que ça a de choquant de demander ça, pourtant ! 
Puis ils n’y pensèrent plus, la journée s’annonçait superbe.

La matinée fut éprouvante pour Madeleine Desmarty. Elle expédia le ménage, puis elle arpenta sa cuisine de long en large, tâchant de contenir une angoisse qui montait. Une idée germait dans sa tête, qui la tentait et pourtant l’effrayait… Il fallait en parler à Jean-Luc, parti sur un chantier jusqu’à midi au moins. Elle avait besoin de lui, besoin du réconfort que lui seul lui apportait quand ça n’allait pas. Le psy, les médicaments, les plantes, rien ne valait son amour solide et patient pour calmer sa détresse. Depuis la semaine dernière, elle sentait vaciller le fragile équilibre qu’elle avait réussi à trouver ; et ce matin elle perdait pied.
Elle finit par entrer dans la chambre, tomber sur le lit et pleura. Attendre Jean-Luc, qui lui parlerait, la rassurerait, la sauverait encore une fois, comme à l’époque quand il avait parlé aux gendarmes, l’avait ramenée à la maison.
Lorsqu’enfin il parut, Jean-Luc comprit qu’il aurait à puiser dans ses ressources de tendresse et de patience pour l’apaiser. Tandis que Madeleine expliquait la cause de son angoisse, une idée se fit jour en lui, vague, à peine un espoir… Le souvenir du coup de fil de la semaine précédente s’imposait à lui.
Alain, un ouvrier de M. Desmarty, fils de berger à Pessade, déjeunait à la gamelle dans la cour. D’où il était assis, il put voir le couple des patrons en grande discussion devant la fenêtre de leur cuisine, à l’étage. Il n’entendait rien de la conversation mais comprit qu’il se passait quelque chose d’inhabituel. Le ton montait parfois, mais pas en dispute, les Desmarty ne se disputaient jamais. Le patron semblait essayer de convaincre sa femme de quelque chose. Mme Desmarty s’agitait ; à un moment, elle se serra dans les bras de son mari… Alain baissa les yeux sur sa gamelle.

Vincent et Stéphanie revinrent en fin de journée, les couleurs du soleil et du grand air sur le visage. Madeleine les fit entrer et leur fit une proposition qui les surprit :
— Si vous voulez, dit-elle d’une voix hésitante, je pourrais garder Clémentine moi-même ? J’ai été nourrice pendant des années.
Un instant le couple se concerta du regard, et accepta, soulagé : c’était là une chance, et la meilleure solution qui pouvait s’offrir à eux ! Madeleine ne voulut pas entendre parler de rétribution. Rendez-vous fut pris pour le surlendemain. Elle regarda les jeunes gens s’éloigner, songeuse. Jean-Luc sera content…

Deux jours plus tard, Stéphanie et Vincent se présentèrent avec Clémentine, endormie dans son couffin garni de deux doudous, avec deux biberons à réchauffer (c’est au moins un de trop, assura Stéphanie, mais comme ça vous êtes tranquille), et une couche en cas d’urgence (mais vous ne devriez pas en avoir besoin).
Ils firent la connaissance de M. Desmarty, homme affable et plus bavard que sa femme, souriante mais tendue. Tandis que Madeleine emmenait précautionneusement Clémentine au calme dans la chambre, Jean-Luc raccompagna les parents jusqu’à la porte, tout en leur prodiguant ses recommandations sur les chemins à suivre sur les pentes du Puy Fier, qu’il connaissait comme sa poche.
— Sympa, le mari, il avait l’air vraiment content de nous voir, observa Vincent.
— Oui, plus ouvert que sa femme. Je la trouve sympa aussi, mais vraiment pas épanouie ! répondit Stéphanie.
Une bribe de conversation lui revint en mémoire, surprise à la caisse du supermarché, concernant Mme Desmarty : il était question de « cette pauvre Madeleine » et de « son histoire malheureuse », avec en commentaires des « comment savoir le fin mot, c’est vieux tout ça » et des « comme on dit, pas de fumée… mais on ne peut rien dire, on n’a jamais vraiment su ! »
Ils s’arrêtèrent à une boulangerie où ils avaient pris leurs habitudes. La boulangère avait sympathisé avec eux et leur avait confié qu’elle et Mme Desmarty avaient été camarades de classe.
— Bonjour Messieurs-dames, les accueillit-elle gaiement, encore une belle journée pour se promener !
— Bonjour, oui on va encore bien en profiter, répondit Stéphanie. Qu’est-ce que vous auriez qu’on puisse emporter dans notre sac ? Nous montons au Puy Fier et nous redescendons à pied.
— Ah, bonne idée, ça vaut vraiment le coup ! Et votre petite, vous l’emmenez avec vous ?
— Non, nous avons trouvé quelqu’un pour la garder cet après-midi.
— Vous avez trouvé une baby-sitter ? s’enquit la boulangère en parcourant du regard son assortiment de pâtisseries.
— Oui, c’est Madame Desmarty qui la garde. 
La commerçante se figea un instant ; elle releva la tête, lançant un regard incrédule à Stéphanie puis très vite un autre regard, embarrassé, à une cliente qui attendait son tour, et qui piqua du nez dans son porte-monnaie. Cela dura une seconde, après quoi la boulangère se racla la gorge et enchaina en proposant de disposer des éclairs dans une boîte rigide qu’ils lui rapporteraient.
Vincent et Stéphanie filèrent ensuite jusqu’au départ des télécabines. Ils entamèrent l’ascension assis côte à côte, plongés dans leurs pensées. Stéphanie rompit le silence :
— C’est drôle comment elle regarde Clémentine, Mme Desmarty.
— Comment ça ? demanda Vincent, surpris.
— Pas comme une nounou, je trouve.
— Après tout, c’est pas faux, fit Vincent après un instant de réflexion.
Puis ils tombèrent sous le charme du spectacle qui s’offrait à leurs yeux. Sous eux, le lac du Peyssat trouait la forêt, rond, presque noir. De l’autre côté de la vallée se dressait le Puy d’Espinasse, couronne d’arêtes rocheuses déchiquetées par les explosions du volcan. En face, le sommet du Puy Fier s’avançait au-dessus d’eux, moins torturé, imposante masse de roches sombres. Et le soleil, jouant à son gré des ombres et de sa lumière sur les montagnes, régnait sur ce monde.

Clémentine dormait paisiblement dans son couffin, posé sur le lit. Les rideaux de la chambre filtraient les rayons du chaud soleil d’été. Assise immobile à côté du lit, raide, Madeleine Desmarty ne quittait pas le bébé des yeux. Toutes ses forces se concentraient dans son regard, comme pour traverser ce petit corps et atteindre son âme, et comprendre enfin…
Elle était une bonne nourrice, la plus demandée du bourg. Elle avait gardé, nourri, élevé les enfants des notables pendant des années. Tout s’était arrêté un jour mauvais, qu’elle avait voulu oublier, dont seules des images, brutales, lui revenaient. Celle qui la hantait le plus, c’était une mère hurlant de douleur, qui la maudissait…
Incapable de continuer, elle avait abandonné son métier. D’ailleurs toutes les mères lui avaient retiré leur enfant. Elle se consacrait depuis au secrétariat de l’entreprise Desmarty. Pour échapper aux regards, aux murmures de celles qui étaient ses amies, avant, elle sortait le moins souvent possible. Avait-elle le mauvais œil, était-elle une sorcière ? Elle croyait à ces histoires ni plus ni moins que les autres ; elle avait enfoui ces doutes dans un recoin de sa conscience, et vivait avec.
Et voilà qu’en quelques jours, la blessure se rouvrait : le coup de téléphone de la semaine précédente, qui réveillait sa vieille angoisse ; et maintenant l’irruption de cette petite fille qui lui rappelait tellement l’autre enfant… Jean-Luc avait su la décider, ou plutôt, elle s’était décidée, en lisant tant d’espérance dans son regard. Ils avaient tous deux pensé la même chose : l’apparition de Clémentine était un signal. Ça ne la rassurait pas.

À l’arrivée de la télécabine, un chemin aménagé montait en pente douce jusqu’au sommet du Puy Fier. Là, une table d’orientation permettait aux promeneurs de mettre un nom sur les sommets, forêts, lacs, villages qui s’offraient à leurs regards, en un panorama à 360 degrés. Stéphanie et Vincent s’y trouvèrent seuls quelques minutes. Ils restèrent silencieux. Une émotion, un sentiment de plénitude les saisissait devant toute cette nature.
C’était un mystérieux assemblage de sommets, vieux cratères usés jadis surgis des entrailles de la Terre, de sombres tapis de forêts, de lacs circulaires, vestiges de volcans effondrés, et de prairies où les hommes avaient mis leurs troupeaux, de villages où ils avaient mis leurs familles, se faisant les plus petits possible pour se faire accepter par cette terre rude, mais dont ils vivaient. La vue s’étendait bien au-delà du col de la Croix Saint-Victor, jusqu’à la chaine des monts Froids, à un département de là. L’horizon s’estompait dans une brume de chaleur, quelques fins nuages blancs s’effilochaient dans un ciel d’azur, une légère brise rafraichissait l’air. On n’entendait que le lointain ronronnement de la télécabine, et de temps à autre, le tintement clair des sonnailles de troupeaux dispersés sur la montagne. On aurait pu rester là toujours, juste à goûter l’instant, jusqu’au vertige…
Stéphanie retomba sur terre la première, dans un soupir :
— Bon, si on veut faire toute la balade, avec tout ce qu’on nous a indiqué, il faut qu’on y aille !
— C’est par là, le chemin passe de l’autre côté et mène à la bergerie de Pessade. Après ça descend jusqu’à Fierre.
— On prendra notre goûter à la bergerie, j’espère que les éclairs n’auront pas souffert. J’ai l’impression qu’elle ne s’est pas trop cassé la tête, la boulangère, elle nous a proposé ce qui lui tombait sous la main pour nous expédier… 
Le sentier, une trace dans l’herbage, descendait en pente douce et régulière, décrivant une large courbe jusque sur le versant opposé. Les randonneurs franchissaient d’un pas des ruisselets à l’eau transparente et chantante, partout des bouquets d’un jaune ou d’un rose éclatant sur la verdure de l’herbe accrochaient leurs regards.
À savourer ces moments, ils ne virent pas le temps passer. Au détour d’un à-pic rocheux, ils s’aperçurent que l’heure de la collation approchait. Dans un creux de terrain baigné de lumière, plusieurs bâtisses se serraient l’une contre l’autre : la bergerie de Pessade. Ils s’installèrent sur un banc de pierre, face au seul bâtiment qui semblait entretenu.
Ils n’étaient pas seuls : à la porte de ce bâtiment, assis sur un tabouret, droit comme un i, un vieil homme dégustait dans un verre de cuisine une boisson ambrée en les observant, avec bienveillance, leur sembla-t-il.
Ils lui adressèrent un sourire timide. Lui, leva son verre en leur direction et but une gorgée, puis se dressa et rentra dans la bergerie. Stéphanie sortit les éclairs – ils n’avaient pas souffert – et trouva sa gourde. À cet instant le vieux berger ressortit, son verre dans la main droite, deux verres propres dans la gauche et sous le bras une bouteille de son breuvage… Il vint se planter devant eux, un demi-sourire aux lèvres :
— Soif ? C’est une bière d’ici, avec une liqueur d’ici aussi, à la pomme et aux châtaignes. C’est moi qui l’ai préparée. 
La voix était nette, grave, agrémentée de l’accent local, trainant sur les nasales. Ils n’osèrent pas refuser. La boisson s’avéra délicieuse, mais ils déclinèrent poliment une deuxième tournée : ils avaient encore du chemin à faire… Le vieil homme expliqua qu’il montait deux-trois fois la semaine en saison, aider son fils qui gardait les bêtes. Ça lui faisait passer un moment.
— Vous n’êtes pas d’ici ? poursuivit-il.
— Non, nous passons deux semaines à Fierre, répondit Vincent, et nous découvrons votre région. C’est magnifique !
— Vous faites du camping ?
— On a pris une location, chez M. et Mme Desmarty, si vous connaissez. Avec un bébé ça nous paraissait compliqué de camper.
— Sûr que je les connais, j’ai un petit-fils qui travaille à la menuiserie ! Et qu’est-ce que vous avez fait de votre bébé, pour l’heure ?
— C’est Madame Desmarty qui nous la garde cet après-midi. Elle nous a dit qu’elle avait été nourrice, alors on n’a pas hésité. 
Le visage du vieil homme se ferma ; soudain silencieux, il prit son temps pour vider son verre, le regard lointain. Puis il se remit à poser des questions : c’est Madeleine qui vous l’a proposé ? Vous en avez parlé à quelqu’un ? Personne ne vous a rien dit ? Il finit par marmonner, comme pour lui-même, en haussant les épaules :
— Après tout… on sait jamais… les gens sont méchants des fois… 
Décontenancés, Vincent et Stéphanie s’étaient levés, lui tendaient leurs verres vides.
— Qu’est-ce qu’on aurait dû nous dire, d’après vous ? demanda Stéphanie.
— Rien, rien… Vous n’êtes pas d’ici, c’est bien ! 
Disant cela, il retourna à sa porte, leur souhaita une bonne suite de promenade, et referma sur lui. Les promeneurs ramassèrent leurs éclairs ; Stéphanie déclara qu’ils seraient encore bons le soir.

En milieu d’après-midi, Clémentine se réveilla, s’agita. Madeleine lui parla, chantonna doucement, la prit dans ses bras. Les mots, les gestes d’autrefois revenaient naturellement. Clémentine écoutait cette nouvelle voix, sentait cette nouvelle odeur. Elle but son biberon, se laissa changer et se rendormit. Madeleine se rassit sur la chaise et replongea dans sa veille attentive et songeuse. « Tout va bien, se dit-elle… je vais bien… il le faut… »
L’autre fois, avec l’autre bébé, que s’était-il passé ? Elle se demandait ce qui s’était effacé de sa mémoire.

Vincent et Stéphanie marchaient en silence. Ils avaient retrouvé le versant surplombant Fierre, qu’ils apercevaient dans la vallée. À l’entrée de la forêt, ils firent halte devant la source de Font Salée, dont l’eau guérissait diverses misères du corps et de l’âme.
— Tu n’as rien remarqué à la boulangerie ? demanda soudain Vincent, suivant le cours de pensées qui ne l’avaient pas lâché depuis la bergerie.
-... Qu’est-ce que j’aurais dû remarquer ?
— Rien, je dois me tromper.
— Mais dis-moi si tu as remarqué quelque chose !
— Non, c’est juste qu’il m’a semblé que ça étonnait la boulangère que Mme Desmarty garde Clémentine… fit Vincent, devinant au ton de sa femme qu’elle avait remarqué aussi.
Stéphanie demanda l’heure à Vincent, et ils repartirent. Leur marche était plus rapide depuis leur départ de la bergerie. Ils rejoignirent un chemin plus large qui les mena au lac du Peyssat. Enserrées dans la forêt, ses eaux exceptionnellement profondes paraissaient noires en son milieu. Le chemin donnait sur une petite plage de sable gris, une buvette avec terrasse et quatre pédalos… Des familles profitaient de la fraicheur bienfaisante de l’endroit, les enfants barbotaient en piaillant.
Ils auraient eu le temps de faire le tour du lac. Mais les paroles du vieux berger, le trouble de la boulangère, et aussi les insinuations concernant Mme Desmarty, surprises au supermarché, tout cela leur trottait dans la tête… Vincent regarda encore sa montre, Stéphanie lui redemanda l’heure, et ils reprirent leur descente vers Fierre.

L’après-midi avançait ; Madeleine fixait toujours Clémentine. Bientôt, en bas, les ouvriers s’en iraient, Jean-Luc remonterait. Elle devait se décider maintenant… Elle se leva, jeta un coup d’œil à la fenêtre, puis dans le couloir. L’enfant ne bougeait pas, son petit visage rose était l’image même de la sérénité. L’enfant ne bougeait pas, et des idées folles tournaient dans la tête endolorie et fatiguée de Madeleine.

Vincent et Stéphanie croisaient maintenant quelques promeneurs dans la forêt. Le chemin remontait vers la chapelle de Saint Paul des Roches, qui méritait un détour, selon leur guide, et aussi M. Desmarty. Après, c’était la descente finale sur Fierre. Mais Vincent avait montré à Stéphanie sur leur carte un sentier – en pointillés – qui filait droit sur la vallée, avant la chapelle. Ils arrivaient justement à la bifurcation.
— C’est par là, ton raccourci ? demanda Stéphanie.
— Ça doit être ça, oui.
— On essaierait bien, je commence à en avoir plein les pattes !
— Et moi je commence à avoir faim, appuya Vincent… Ils s’enfoncèrent d’un pas décidé dans les sous-bois.
— J’espère que tout se passe bien avec Clémentine, ajouta Stéphanie, comme pour elle-même, mais assez fort pour être entendue de Vincent derrière elle. La descente, plus raide, s’avérait malaisée, sur un sentier bosselé de grosses pierres arrondies. Stéphanie finit par trébucher, faillit se tordre la cheville mais parvint à se rétablir.
— Doucement, du calme, on va arriver à se blesser ! s’énerva Vincent. Il passa devant et repartit de plus belle.

L’atelier fermé, Jean-Luc Desmarty remonta. Personne… Dans la chambre, sur le lit, le couffin était vide. Il s’approcha de la fenêtre, scruta le jardin. Personne. Une vague d’images, de cris du passé le submergea. C’était absurde, pourquoi tout ça recommencerait ? Il ne le supporterait pas.
Une auto se gara le long du trottoir : les Galtieri. « Déjà ! » se dit Jean-Luc. Il fallut descendre, ouvrir la porte, se forcer à sourire.
— Déjà de retour ! Il est encore tôt, non ? prononça-t-il avec peine. Pas tant que ça, trouvaient les jeunes parents. Tendue, Stéphanie ne releva pas et demanda :
— Ça s’est bien passé avec Clémentine ?
— Très bien. Là, elles ne sont pas dans la maison, Madeleine a dû l’emmener en promenade… 
Le cœur de Stéphanie fit des bonds. Un silence glacial s’installa. Vincent, d’une voix qu’il tentait de contrôler, intervint :
— Tout va bien, Monsieur Desmarty ? Où est votre femme ? Où est Clémentine ? 
Jean-Luc fit quelques pas devant la maison, au hasard, s’apprêtant à appeler Madeleine, au jardin, dans la rue… Stéphanie s’agrippa au bras de Vincent. Celui-ci, incapable de se maîtriser plus longtemps, se dégagea, marcha sur Jean-Luc, levant la main pour l’attraper au col de sa chemise.
Son geste resta suspendu au son d’une comptine fredonnée d’une voix douce, provenant d’une ruelle qui longeait le jardin. Tout le monde se tut. Madeleine parut, avançant à petits pas, Clémentine dans ses bras. L’enfant, son visage tourné vers celui de la dame, écoutait. La nourrice salua la compagnie médusée d’un « déjà ! » déçu et résigné.
Pas fiers de leurs soupçons et de leur inquiétude absurdes, Vincent et Stéphanie échangèrent un regard qui en disait long sur leur soulagement… Jean-Luc, qui revivait, les invita à rentrer un instant. Madeleine rendit compte du déroulement de l’après-midi de Clémentine, puis se tut, semblant hésiter à ajouter quelque chose. Stéphanie voulut prendre congé, dit qu’elle ne savait comment remercier Madeleine. Celle-ci déclara alors, un peu solennellement, et timidement :
— C’est moi qui vous remercie… Il y a une chose que j’aurais dû vous dire. (Elle prit une inspiration.) Si j’ai arrêté d’exercer il y a quinze ans, c’est qu’un bébé est mort ici, chez moi… Sa voix tremblait, Jean-Luc lui prit la main.
Elle mit sa main sur sa bouche, fit un effort pour garder les yeux secs. Et elle réussit à dire enfin ce qui la hantait depuis si longtemps : le corps inerte d’un bébé dans son berceau, elle qui appelle son mari avant de sombrer dans une torpeur glacée, Jean-Luc parlant d’une voix blanche au téléphone, le docteur, les gendarmes qui posent des questions, elle incapable de répondre… et cette jeune mère, assise par terre, son bébé mort dans les bras, hurlant, la tête renversée en arrière, la maudissant de toute la force de sa douleur, elle, Madeleine.
— Le médecin a dit que ça arrivait parfois, poursuivit-elle, on appelle ça maintenant la mort subite du nourrisson, je crois. Mais à l’époque il y a eu enquête, les gendarmes, une autopsie du bébé… Et pendant ce temps, les rumeurs…
— Il faut dire, intervint M. Desmarty, que certains qu’on croyait nos amis n’ont pas été… corrects ! Ses poings se serraient machinalement, des poings d’ouvrier qu’il valait sans doute mieux éviter par temps agité.
— Je crois bien qu’il n’y a que le docteur Chantrève qui nous soutenait, reprit Madeleine. Les gendarmes ne pouvaient rien dire pendant la durée de l’enquête, j’ai été interrogée le premier jour, puis les parents, puis il a fallu attendre les résultats de l’autopsie. Pendant ce temps, pour beaucoup, je suis devenue une sorcière, ou une pestiférée, ou… une meurtrière. Jean-Luc m’a sauvée, il s’est fâché avec plein de monde pour me défendre.
Stupéfaits, Vincent et Stéphanie ne savaient que dire. Conscients de ne pas pouvoir comprendre vraiment l’existence de ce couple depuis le drame, ils réalisaient néanmoins combien la vie pouvait parfois réserver de cruautés. Dans son couffin, Clémentine observait le plafond en agitant bras et jambes. Madeleine se pencha vers elle et murmura :
— Merci à toi aussi, Clémentine, tu ne sauras jamais le bien que tu m’as fait…  
Stéphanie se leva, souriante, les yeux humides. M. Desmarty en fit autant, se détournant pour s’éponger le front et les yeux avec son gros mouchoir de tissu. Les deux femmes s’embrassèrent. Raccompagnant le jeune couple, Jean-Luc leur confia son soulagement : leur fils les avait appelés la semaine dernière pour leur annoncer qu’il attendait un enfant, le premier, et ça avait réveillé les angoisses de sa femme. Elle avait peur de ne pas bien se comporter avec ses petits-enfants.
— Mais maintenant, elle sait qu’elle sera une bonne mamie, finit-il, la voix tremblante et du bonheur dans les yeux.

— Quelle histoire ! dit Vincent dans un soupir, en démarrant.
— Oui… répondit Stéphanie, songeuse.
— Qu’est-ce qu’on aurait fait si elle nous l’avait dit tout de suite ? émit Vincent d’un ton hésitant.
— Comment ça, qu’est-ce qu’on aurait fait ? Stéphanie devait s’avouer que la question l’embarrassait plus qu’elle n’aurait voulu. Elle reprit néanmoins :
— On lui aurait laissé Clémentine, bien sûr. Mort subite du nourrisson, elle n’y était pour rien, la pauvre ! Au fond, c’est mieux qu’elle n’ait rien dit, conclut-elle après réflexion.
— D’accord avec toi. Ça nous aurait pourri notre balade, on peut pas dire le contraire… Quoique, je n’en ai pas assez profité. La boulangère, avec son drôle d’air, et puis le vieux à la bergerie…
— Moi aussi ça m’a tracassé, en plus je la trouvais bizarre, Madeleine (le prénom lui vint naturellement).
— Ouais, reprit Vincent, un petit sourire en coin, t’as eu la trouille, j’ai bien vu, après le petit vieux de la montagne !
— N’importe quoi ! C’est toi qui fonçais dans la descente ! T’as cru que c’était une sorcière, Madeleine, à force de lire ton bouquin sur la région, qui raconte ces vieilles âneries…
Elle démarrait au quart de tour, Stéphanie, et Vincent adorait la faire marcher. La chamaillerie finirait par un sourire, au moins.
Le soir, ils dégustèrent enfin leurs éclairs au chocolat. La conversation revint sur l’évènement de la journée :
— Ils ont vraiment dû en baver, les Desmarty… dit Vincent.
— C’est sûr que je n’aurais pas aimé être à la place de Madeleine ! répondit Stéphanie. Le pire, bien sûr, c’est la mort du bébé, mais en plus, voir tes amies te tourner le dos et finir par te sentir coupable…
— Au fond, le vieux berger nous a flanqué la trouille, mais il était du côté de Madeleine…
— En tout cas ils s’aiment, les Desmarty. J’aimerais bien qu’on soit comme eux dans trente ans ! conclut Stéphanie. Elle se pencha par-dessus de la table en souriant et déposa un baiser sur les lèvres de son chéri.

La fin des vacances arriva. Les Galtieri invitèrent les Desmarty à prendre l’apéritif. On ne revint pas sur le malheur de Madeleine, qui, détendue et souriante, prit Clémentine dans ses bras ; l’enfant la reconnut et lui sourit. Vincent et Stéphanie parlèrent de revenir l’année suivante. On se quitta en se disant que Clémentine ferait peut-être la connaissance du petit-fils ou la petite-fille de Jean-Luc et Madeleine.
15
15

Un petit mot pour l'auteur ? 8 commentaires

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Nelson Monge
Nelson Monge · il y a
Une intrigue simple, bien mise en "images" par l'écriture et les dialogues au plus juste.
Image de Doria Lescure
Doria Lescure · il y a
récit particulièrement bien construit, dans un rythme qui rend aussi fluide que prenant le fond de cette histoire. Les personnages sont bien campés, le décor est bien posé et cette histoire fonctionne très bien.
Image de Tnomreg Germont
Tnomreg Germont · il y a
Le regard des autres - le jugement... les méfaits de l'humanité - Très beau texte👍❤
Image de M. Iraje
M. Iraje · il y a
Brouillé par un voile de doute, une histoire qui se lit par le regard de l'autre ...
Image de Keith Simmonds
Keith Simmonds · il y a
Une histoire bien écrite, traumatisante, déconcertante, traitée avec beaucoup de sensibilité et d'émotion ! Mon soutien, Mathieu ! Une invitation à venir accueillir “L’Exilé” qui est en compétition pour le Grand Prix Été 2020. Merci d’avance! https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/lexile-1
Image de Ginette Flora Amouma
Ginette Flora Amouma · il y a
Une très belle histoire qui traite d'un sujet sensible . Le jugement et le regard d'autrui sont dévastateurs quand ils sont frelatés par un doute accusateur
Le traumatisme est bien décrit et le suspense maintenu jusqu'à la fin du texte.
Inconsciemment , on tremble pour le bébé. .

Image de Randolph
Randolph · il y a
Description minutieuse des personnages, de leurs états d'esprit. Un cadre propice. Une belle écriture pour ce récit implacable, une fin apaisante. ..tous les "ingrédients " pour une nouvelle réussie ! Dans un genre différent je vous propose une randonnée également : "La bulle et la carapace ". Votre avis critique serait bienvenu. Bonne journée.
Image de Paul Jomon
Paul Jomon · il y a
C'est une histoire forte et sentie mettant en évidence le traumatisme, l'incompréhension et la culpabilité engendrés par la mort subite du nouveau né, une épreuve dont on ne sort jamais indemne, mais marqué, stigmatisé.
Ce texte, bien mené, documenté, après avoir distillé une angoisse progressive, sonne comme une résurrection ou la levée d'un malédiction.
La fin est heureuse et apaisante, prélude d'une belle amitié.

Vous aimerez aussi !

Nouvelles

Carton

Francis Boquel

On l’appelait Carton. Par métonymie, si on veut. Il n’y avait pas le moindre mépris dans ce surnom : ça lui allait bien et ça rendait bien compte de la réalité de sa vie, c’est tout... [+]