Une promesse

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Une histoire touchante, empreinte de délicatesse, qui travaille avec finesse la relation entre un grand-père et ses petits-enfants. Avec beaucoup de

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Image de Hiver 2020

À 78 ans, c’était la première fois de sa vie qu’Albert prenait l’avion. Jules, son petit fils, l’accompagnait. Dans le hall de l’aéroport, ils attendaient que la porte d’embarquement de leur vol s’affiche sur le grand tableau noir aux écritures jaunes. Albert, attentif, levait la tête avec étonnement dès qu’une destination s’insérait entre les lignes dans un grand cliquetis de lettres. Ils se regardèrent sans parler, échangèrent un sourire discret. Jules caressa la main de son grand-père. Ce voyage-là ne ressemblerait à aucun autre, ils le savaient au fond d’eux-mêmes.



Il fallait vider le grenier. Déménager, dans une maison de repos, allait de pair avec l’obligation de faire du tri. Jules et Mélanie, étaient venus prêter main-forte à leur grand-père. Seul il n’y arriverait pas, tant par l’effort physique que le peu d’envie de remuer des moments de vie que les années avaient complaisamment dissimulés sous une épaisse poussière, occultant les joies disparues et les peines endormies. Le rez-de-chaussée et l’étage étaient en ordre. Emmaüs avait emporté les gros meubles ; savoir qu’ils auraient une seconde vie, que d’autres mains pourraient les toucher, adoucissait l’idée du départ. Quand, rarement, il ouvrait la porte du grenier, il n’apercevait que des formes sous des draps, des objets recouverts de l’uniforme gris tissé par temps. La couleur appartenait au passé, tout comme sa vie.
Il voulait oublier que dans des cartons à chaussures, se trouvaient rangés les carnets en moleskine de sa chère Madeleine. Des pages remplies de sa fine écriture de maîtresse d’école, de ses poèmes et ses dessins de fleurs sauvages, de ces instants de vie dont elle aimait noircir les feuillets, de sa plume légère qui crissait sur le papier pendant qu’il écoutait la radio. Ne plus se souvenir de ces coupes gagnées de l’époque où il pédalait comme aucun autre dans le département, des victoires, des soirs de fêtes, du flonflon des bals, des cheveux gominés, des bons copains. Ne pas voir le moulin à café manuel Peugeot, celui que l’on coince entre ses jambes en tournant la manivelle grinçante, pour moudre les grains qui remplissent d’une douce odeur la cuisine heureuse du dimanche. Ne rien savoir de la machine à coudre Singer, qui a toujours été là, qui devait appartenir à la tante Marthe, qui était dans le salon et sous laquelle les enfants pouvaient se cacher quand elle était recouverte d’un épais tissu de velours violet. Et les jouets en bois. Et cette commode remplie de vieux Paris-Match piqués par les moisissures. Et dans tout cela, malgré une belle existence, la sensation de n’avoir pas vécu pleinement ; un goût d’inachevé, une amertume qui ne vous quitte jamais, même au cœur des jours heureux. Tout doit disparaître. Alors, il faut s’efforcer d’oublier.

Bien calé dans son fauteuil aux larges accoudoirs, Albert regardait les flammes danser dans la cheminée. Ce confort lui manquerait. Il s’était habitué à vivre seul, et si ses jambes lui étaient encore fidèles, son cœur lui imposait désormais d’être accompagné. À quelques mois près, ce ne serait pas chez lui qu’il fêterait l’année 2010. Il entendait l’escalier en bois craquer sous les pas de Jules et Mélanie qui s’affairaient à remplir la camionnette de location. Il faisait déjà nuit. L’automne allait bientôt faire place à l’hiver. Il n’y pouvait rien.
L’entrée dans le salon de ses petits enfants le sortit de ses pensées. Mélanie tenait dans ses mains une boîte en bois verni fermée par un petit crochet en bronze. Il avait été soigneusement conservé dans un sac de toile épaisse fermé par un cordon doré. « Papy regarde, on a trouvé une poupée miniature en tissu rouge et un mot d’enfant sur un bout de feuille tout jaunie. » Elle ouvrit le petit coffret devant Albert. « Elle appartient à une certaine Judith, mais je n’arrive pas à lire le nom de famille. Qui est cette Judith papy, tu sais, toi ? » Mélanie approcha le papier du visage de son grand-père qui ferma brusquement les yeux. Il demeura muet pendant de très longues minutes. Jules et Mélanie, surpris, respectèrent son silence. Puis il articula  : « C’est Judith… Judith Stein. »
À l’invitation de son grand-père, elle referma la boîte et la posa délicatement sur ses genoux. Il demanda à Jules de lui mettre sur les épaules l’épaisse couverture à carreaux posée sur le lit à sa droite, et de jeter aussi deux grosses bûches dans le feu. « Je veux bien aussi que vous me réchauffiez un peu de soupe » leur demanda-t-il. « Ce soir, je vais dormir dans mon fauteuil, revenez demain matin mes chéris. »

Quand Jules et Mélanie arrivèrent le lendemain, il y avait trois bols, du beurre et de la confiture de fraise posés sur la table ronde du salon. Ils avaient apporté du pain frais. Albert finissait de passer le café en prenant garde de toujours arroser la mouture d’une eau juste frémissante. La baguette, encore un peu tiède, croustillait sous les dents. Seules quelques paroles banales ponctuaient le petit déjeuner. Albert savait qu’il faudrait qu’il leur dise. Il les regarda avec tendresse, posa ses mains à plat sur la table et s’adressa à eux.
« J’étais gamin, j’allais à l’école à Pontieu. Il n’y avait qu’une seule primaire, enfin un seul bâtiment central, avec deux ailles par lesquelles se faisait l’entrée. Un côté fille et l’autre garçon. Durant la récréation, seule une petite barrière ajourée nous séparait des filles. Nous jouions en même temps, mais chacun de notre côté. C’est là que je l’ai aperçue la première fois. Elle n’était pas comme les autres, elle aimantait mon regard. J’étais admiratif de tous ses gestes. Je les conservais dans mon esprit pour le reste de la journée, et si je ne l’apercevais pas à la sortie de quatre heures, je maudissais chaque minute qui m’éloignait du retour en classe. À la fête du village, sa grande sœur, trop occupée avec un garçon de son âge, lui avait laissé quelque liberté ; moi mes parents étaient prisonniers de leur épicerie. Alors, c’est là qu’on s’est parlé pour la première fois. Elle aussi m’avait remarqué. À la pêche aux cadeaux j’ai gagné une bague que je lui ai offerte. Elle l’a mise à son doigt. Nous avons passé une année à nous faire des signes chacun depuis sa cour, à nous envoyer des messages par dessus la barrière, à échanger quelques mots pleins de sourires lors de nos brèves rencontres. On s’était promis de passer toute la journée ensemble à la fête foraine de l’année suivante. Nous trouvions de plus en plus d’occasions de nous croiser. À la fin de l’année, un peu avant les vacances, à travers le muret de la cour, à l’abri des regards, elle m’a dit : tu m’as donné une bague et moi je te confie ma poupée fétiche. Si tu me la rends après les vacances, je te ferai un bisou. C’est juré, aussi vrai que je m’appelle Judith Stein. Tu sais Albert, une promesse, c’est une promesse ! Et elle partit rieuse en courant. J’ai mis la poupée dans la poche de ma blouse grise.
Mais la guerre se moque bien des promesses d’enfants. Elle fut arrêtée avec sa sœur, et ses parents. Et puis les camps, comme tant d’autres. Seul son frère échappa aux Allemands. Il est rentré dans la résistance et après plus aucune nouvelle. Voilà qui était Judith. » Puis, du fond de la gorge il lâcha : « Un amour d’enfant… un grand amour tout de même ».




La porte d’embarquement du vol pour Tel Aviv venait de s’afficher.
« Tu fais quoi toujours avec ton téléphone ? » demanda Albert. Jules souriant regarda son grand-père : « Tu sais papy avec internet il est possible de parler à des gens à travers le monde. Tu peux faire un tas de choses. Je suis en contact sur une application avec quelqu’un qui vit à Jérusalem. On va peut-être se rencontrer. 
— Tout ça me dépasse, tu sais. C’est trop moderne pour moi. »
Jules, la gorge nouée, posa son bras sur les épaules de son grand-père et le serra contre lui.

Sur le chemin entre Tel Aviv et Jérusalem, à travers la fenêtre du bus, Albert observait les trottoirs, scrutait les passants, peut-être y verrait-il Judith, dont il s’autorisait maintenant à laisser l’image resurgir librement dans son esprit. Et si elle était là, assise sur un banc ou à l’ombre de cet arbre à jouer à la marelle, dans cette boutique où l’on mange des glaces, ou bien devenue femme ? Sans y croire une seule minute, il acceptait désormais ses pensées ; fantasmer un autre destin était sa manière à lui de faire un pied de nez à la vie. Le chauffeur le fit revenir à la réalité : « Voilà messieurs, vous êtes arrivés à Yad Vashem. »

Albert et son petit-fils, tous deux silencieux, rentrèrent dans le mémorial. On leur indiqua la « Salle des noms » où se trouvait le Yizkor de Judith, une petite boîte noire qui signifie « qu’il se souvienne » et qui renferme un témoignage, une feuille qui retrace l’identité et le destin des victimes juives de la Shoah. Un feuillet écrit par un proche, une connaissance, un témoin, pour dire que Judith avait été une petite fille rieuse, débordant de vie, pleine d’insouciance et de rêves d’enfants. Des écrits pour que cette période ne se résume pas à un simple chiffre, six millions ; pour se souvenir que chaque disparu était unique, fait de chair, d’une histoire personnelle, de désirs, de projets. Des prénoms, des noms, des mots, des photos parfois, pour dire à tous qu’ils avaient vécu, pour vaincre cette autre mort, plus ultime encore, qu’est l’oubli.

Albert, ému et digne, fit glisser son index sur les lettres hébraïques du nom de Judith, puis d’un geste lent et mesuré, posa ses doigts à plat sur le coffret et resta un long moment sans bouger. Quand il ôta sa main, le rouge de la petite poupée de chiffon contrasta soudain avec le noir du Yizkor.
Il s’assit sur un banc face à tous les noms gravés. La tête baissée, il resta un large instant immobile. Puis il se redressa ; il regarda Jules d’un regard apaisé.

Albert sortit croché au bras de son petit fils. Comme ils quittaient l’édifice, les rayons chauds du soleil commençaient à les envelopper. Une jeune femme qui semblait les attendre vint à leur rencontre. Jules fit des présentations sommaires. Il stipula juste : « tu sais papy, la personne d’internet, celle de mon téléphone ». Albert lui demanda son nom.
« Je m’appelle Judith, Judith Stein, comme la petite fille que vous avez connue, je suis sa petite-nièce. Jules m’a retrouvé et m’a raconté votre histoire. Nous avons beaucoup échangé. »
Judith s’approcha d’Albert et posa ses mains sur ses épaules, il passa ses bras autour de sa taille. Lentement ils se rapprochèrent. Elle se pencha à son oreille et, se permettant de le tutoyer, lui murmura : « Voici un baiser de Judith. Tu sais Albert, une promesse, c’est une promesse ! », puis elle l’embrassa sur la joue. Il éprouva un maelström de sensations, sans joie ni tristesse, juste un grand souffle de vie.
Il entendit les cris des enfants jouant dans la cour, le son du ballon qui rebondit, le bruit de la corde à sauter, sa voix cristalline. Et ses cheveux aussi, flottant au vent léger.

Il avait dix ans. Elle était, enfin, revenue de vacances.

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Tnomreg Germont · il y a
Magnifique ! mon soutien
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Eric diokel Ngom · il y a
J'ai beaucoup apprécié.un texte structuré et original .. un style particulier.. une écriture fluide . Merci de me soutenir avis et voté si sa vous tente https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/au-commencement-etait-lamour-2 Éric
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Burak Bakkar · il y a
Bravo Pierre ! Belle plume ! Toutes mes voix !
Je t'invite à lire le mien https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/plus-noir-que-le-noir-2
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D Rd · il y a
Ma maman a fait son baptême de l'air à 63 ans... :) Bonne histoire ! Continuez
pour me lire à votre tour
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/presence-26

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Chantal Sourire · il y a
Bravo !
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Constance Delange · il y a
superbe, d'une infinie délicatesse ,beaucoup de pudeur sur un sujet où beaucoup se seraient fait engloutir par le pathos.Bravo
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Mohamed Laïd Athmani · il y a
Je viens de découvrir votre page.
J'ai aimé et je me suis abonné.
Ah, mes points, votre texte les mérite bien.
Texte très émouvant !
A votre tour tour soutenez : "" DIGOINAISES CORPS ET ÂME"

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Mohamed Laïd Athmani · il y a
MERCI à toi aussi par avance.
Je repasserai.

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Chantane P. · il y a
BRAVO
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Paul Royaux · il y a
dubitatif...juste parmi les justes?
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Dranem · il y a
Beaucoup d'émotion dans ce texte... toutes mes voix !
Je suis aussi en finale avec ce TTC... une autre histoire d'amour sous l’œil du cyclone : https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/le-gardien-7

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