Une princesse insomniaque > Le Mouton numéro six

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En compétition

Bonjour. Je m'appelle Nili Roberts. J'aime griffonner des histoires dans les cafés d'Osaka. Je suis venue au Japon il y a 15 ans pour étudier un art martial. Je viens d'Istanbul—Paris—Londres  [+]

Image de Été 2020

Un mouton un soir refusa de sauter la barrière. On avait beau dire, on avait beau faire, IL-NE-VOU-LAIT-PAS.

Au-delà des bocages et des monts vivait la princesse du royaume. Trois choses lui empoisonnaient la vie : un bouton noir qu’arborait son nez ostensible ; l’absence de prince charmant qu’elle attribuait au bouton noir ; enfin, une insomnie incurable qu’elle attribuait à l’absence de prince charmant.

Aigre et maigre, elle avait essayé beaucoup de méthodes pour remédier à son insomnie : elle avait compté les fleurs du papier peint de sa chambre, les portes et les fenêtres de son château, ses cousins germains, les vaches, les nains de jardin qui jonchaient le parc alentour, les carpes de l’étang… Seulement, sa marâtre l’avait maladroitement conseillée. Elle lui avait dit que le comptage de choses et d’autres le soir l’aiderait à s’endormir, mais elle ne lui avait pas précisé que l’opération devait se dérouler en imagination, au lit, les yeux fermés. La princesse, n’ayant ainsi rien compris au conseil, vaquait à droite et à gauche et comptait diverses entités tous les soirs. Je vais vous raconter ce qui se passa la fois où elle décida de compter les moutons du bocage en les enjoignant de sauter une barrière qui séparait les terres du royaume de celles du voisin.

— Un, deux, trois, quatre, cinq, six, six, six… Alors, le six ! Qu’est-ce qui t’arrive ?! Saute ! C’est un ordre royal !

Le mouton secoua énergiquement la tête pour signifier son refus catégorique.

— Je ne suis pas un numéro, Princesse, je suis un mouton libre.

La princesse, qui ne trouva pas du tout surprenant d’entendre parler un mouton, se fâcha tout rouge. La moutarde lui monta au nez. Elle ne se laisserait pas intimider par un tout petit mouton de rien du tout, elle, la grande princesse du royaume (elle était en effet très grande de taille), elle qui serait un jour couronnée reine (aussitôt que sa vieille marâtre rejoindrait feu le roi son père au domaine où l’on mord les pissenlits et les pâquerettes par la racine sous les pâturages).

La princesse s’assit sur l’herbe auprès de la barrière, et, plaçant son menton sur ses poings fermés et ses coudes sur ses genoux pliés, se mit à réfléchir, mais d’une manière si intense que son visage vira du rouge colère au bleu pétrole pour passer au vert, puis au violet et enfin à l’orange. Tout à coup, elle fit un bond d’un mètre cinquante. Elle venait de trouver une idée de génie. Elle dit aux moutons de ne pas bouger (le numéro six marmonna dans sa barbe frisée qu’elle pouvait être bien tranquille de ce côté-là…). Elle courut aux cuisines du château pour y dérober une belle carotte qu’elle fixa à l’extrémité d’un manche à balai à l’aide de fil à retordre. Cette ingénieuse invention fut tendue au mouton afin que celui-ci, succombant à l’irrésistible légume, sautât enfin la maudite barrière.

Le mouton, découvrant soudain cette carotte suspendue au-dessus de sa tête telle l’épée de Damoclès, prit peur et recula d’un pas. Il secoua de nouveau la tête.

— Je ne suis pas un âne, je suis un mouton. Nous autres, moutons libres, aimons les carottes cuites à la vapeur et servies avec beaucoup de crème Chantilly. Nous n’aimons pas les pots-de-vin en revanche, même à la crème Chantilly.

La princesse se sentit humiliée, inculte, manquant de savoir-vivre. Toute complexée, elle repensa au bouton noir au milieu de son visage. Elle était riche, elle était presque reine, mais reine de quoi ? Reine de rien ! Même les moutons lui manquaient de respect. Elle changea d’approche et attaqua la bête d’un ton cajoleur cette fois :

— S’il te plaît, fier mouton, saute cette barrière de plein gré. Je ne peux en effet m’endormir que si tu me fais cet honneur et ce sacrifice.

Mais les moutons ont historiquement horreur du mot « sacrifice » et le troupeau entier fit un pas en arrière. Elle continua cependant :

— Apparemment, je dois compter des choses – libres ou non – le soir avant d’aller au lit pour chasser l’insomnie.

— Je ne suis pas une chose, je…

C’en était trop. Le mouton numéro sept l’interrompit tout sec. Cela faisait trois bons quarts d’heure qu’il attendait son tour. La moutarde lui était montée au nez. La coupe était pleine. Le vase débordait. Le numéro sept écumait.

— Dis donc, numéro six, tu m’exaspères à la fin, saute ou je te botte le derrière.

Le numéro six se tourna vers le sept et lui dit sur un ton très calme :

— Sais-tu ce qu’il y a au-delà de la barrière ?

Il fit une pause pour plus d’effet, et il cracha le morceau :

— L’abattoir.

Une enclume géante tombant du ciel sur le troupeau n’aurait pas produit un choc plus grand. Des clameurs s’élevèrent de part et d’autre de la barrière, et les moutons qui avaient déjà sauté, les numéros un, deux, trois, quatre et cinq, se bousculaient pour repasser vite fait de l’autre côté.

— Aïe, aïe, aïe ! Mes pauvres oreilles !

La princesse se plaignit ainsi, de plus en plus aigrie par son rôle de quantité négligeable dans un conte de fées sans fées qui semblait donner la vedette à un mouton et où il n’y avait pas la plus petite trace de prince charmant. D’ailleurs, l’auteure n’avait qu’à changer le titre de l’histoire, elle s’en fichait bien. L’auteure, également exaspérée, s’était en vérité déjà exécutée — vous avez dû le remarquer, non ? Ah ? Allez donc vérifier, je vous attends ici : X

Le six reprit :

— Notre condition moutonnière est insoutenable. On est compté et pffft ! on disparaît à jamais pour que mademoiselle, non contente de ses privilèges royaux, puisse s’abandonner mollement aux bras de Morphée et déranger tout l’univers par ses gras ronflements. Je ne sauterai jamais cette barrière. Je ne me laisserai jamais compter. Je m’octroie le droit à la différence et la désobéissance pacifique. Princesse, va donc compter les renards, les loups, les théières et les fourchettes. Laisse-nous.

— J’ai déjà compté toute la vaisselle et toute la coutellerie du château. J’ai aussi déterminé le nombre de loups dans le royaume : c’est simple, il n’y en a aucun. Vous avez beaucoup de chance, je trouve, de vivre dans un royaume sans loups. Quant aux renards, eux, ils sont TOUS individualistes, alors je ne m’occupe plus d’eux.

L’aube pointait désormais son nez rose et violacé. Toute la nuit, loin de remplir leur fonction soporifique, les moutons avaient ainsi tenu la princesse en éveil. Celle-ci réfléchit encore et s’adressa une nouvelle fois au mouton séditieux :

— Très bien, très bien, je promeus les moutons de ce royaume au rang d’excitants. Vous remplacerez désormais la douche écossaise du matin, le savon Zest, le thé et le café. Ça vous va ?

Il y eut un autre secouement de tête énergique. Pauvre princesse, cet entêtement digne d’un âne était intolérable.

— Tu me fatigues à la fin, mouton-euh !

Les moutons, elle ne les compterait plus jamais, ingrats somnifères qu’ils étaient. Elle irait dire un mot à leur berger, tiens.

— Si je te fatigue, va donc au lit, Princesse. Ce n’est pas en vaquant toute la nuit par les champs et les prés que tu vas régler ton histoire d’insomnie. Cela ne t’embellit pas non plus de rester éveillée, soyons honnêtes.

Cette phrase assaillit la princesse comme une dague et elle se mit à sangloter.

— Ah ! Comme je suis triste et lasse ! Comme je suis seule ! Comme je suis laide avec ce bouton étrange sur mon grand, grand nez !

Lorsque le mouton entendit ces lamentations, il la fixa de ses yeux ronds soudain pleins de compassion.

— Et alors ? Personne n’est parfait. Je vais te faire un aveu. La vérité est que je n’ai jamais réussi à apprendre à sauter une barrière, et j’ai un énorme complexe à ce niveau-là.

À son air penaud, la princesse cessa tout à coup de voir en lui un mouton énervant et s’attendrit. Elle s’élança elle-même par-dessus la barrière qui les séparait pour déposer un baiser sur la tête frisée de l’animal. Rouge de confusion et secrètement très satisfait, le mouton dit :

— Je ne suis pas un peu trop… mouton pour être ton ami ?

— Trop peu mouton, tu veux dire. Un mouton, ça ne se pose normalement pas autant de questions existentielles et c’est beaucoup plus obéissant.

Quelque chose de prodigieux survint alors. Lorsqu’elle baissa la tête, elle vit à la place de deux pieds élégamment chaussés quatre pattes de moutons. Et lorsqu’elle voulut dépoussiérer sa belle robe de soie de damas, elle vit qu’elle était toute noire, frisée et laineuse. Les moutons lui racontèrent que le roi et la reine du royaume n’ayant pas eu d’enfants avaient transformé un agneau de leur troupeau en princesse. Mais la reine, médiocre sorcière, n’avait réussi qu’à produire une princesse insomniaque, tourmentée par son identité.

— Est-ce que j’ai encore ce méchant bouton noir sur le nez ?

— Non, tu es simplement une belle brebis noire, ma princesse ovine.

Ils s’en allèrent loin de la barrière brouter l’herbe fraîche du matin.

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Tnomreg Germont · il y a
Très beau conte - entre mouton et bouton il n' y a qu"un BBBBBBBBBB
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Marie Lacroix-Pesce · il y a
Un conte vraiment charmant
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Laure PELBOIS · il y a
Bravo pour votre très joli conte remarquablement écrit, pétillant d'humour et au dénouement surprenant qui donne son sens à l'ensemble. J'ai beaucoup apprécié.
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Nili ROBERTS · il y a
Merci infiniment, Laure! :)
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Benítez Laura · il y a
Bravo Nili!!
Tu es formidable! J'adore la Nili auteure aussi 😘

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Nili ROBERTS · il y a
Laura! C’est super de te retrouver ici! Merci de ton soutien!🥰 Va voir aussi les textes des autres auteurs, il y en a de drôlement chouettes.✨
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Lune Deleandre · il y a
J’adore !!
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Nili ROBERTS · il y a
Un grand merci! :)
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Gari Gari · il y a
Je lis plus bas dans vos réponses que vous savez à peine dessiner. C'est quoi exactement savoir dessiner sinon véhiculer une idée, une émotion au moyen du trait, de la couleur éventuellement...Etes vous sûr que vos traits ne peuvent rien signifier ? Admettons que vous dessiniez comme vous écrivez et vous aurez sans doute d'autres retours positifs des lecteurs. vous avez au moins deux étoiles pour vous éclairer sur ce point: l'oeuvre de Jean Cocteau et celle de Saint-Exupéry...Moins connue, l'oeuvre écrite de Picasso: si je ne me plante pas il a écrit du théâtre, de la poésie et autres littératures...troisième étoile ! Et vous verrez qu'il en existe beaucoup d'autres qui ont illustré leurs oeuvres, celles des autres parfois aussi et qui ont transporté beaucoup de monde dans l'univers de la lecture sans être forcément des as du dessin.
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Nili ROBERTS · il y a
J’aime beaucoup ce que vous dites. J’essaierai peut-être!
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M. Iraje · il y a
Un véritable coup de 🤍 pour ce conte aromatisé par un humour subtil
Délicieusement tendre comme l'herbe des prés.

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Nili ROBERTS · il y a
Ah merci, merci! J’irai voir vos écrits aussi. :)
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Gari Gari · il y a
Deux lectures possibles pour cette histoire au dénouement original, béhéhé, il faut poursuivre !
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Nili ROBERTS · il y a
Merci beaucoup. C’est encourageant. :)
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Amandine B. · il y a
Ube très jolie histoire qui en a beaucoup sous la patte, il y a vraiment deux lectures, c'est très bien écrit ! Poetique, visuel, enfantin et avec des résonances très actuelles !
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Nili ROBERTS · il y a
Merci infiniment. Vous me faites un grand compliment. :)
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Isa D · il y a
Oh que c'est mignon tout plein ! Et cela change du crapaud qui redevient prince... là c'est la princesse qui redevient mouton..
Une jolie histoire que je verrais bien illustrée.

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Nili ROBERTS · il y a
Un grand merci! C'est drôle que vous parliez d'illustration car j'ai des images très claires des personnages dans ma tête. C'est dommage que je sache à peine dessiner. :)

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