Une première aventure du chat Pyrrhus qui, s'il avait été piteux et pataud, ce serait appelé chat Pitaud

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Auteur pour Nectar d'Acide (compagnie de théâtre toulousaine). Théâtre à disposition sur http://theatreajouer.f  [+]

Pyrrhus vivait l'existence paisible des chats pantouflards amusés par le ballet incessant des humains. Affolés, ceux-ci se précipitaient en tous sens, les yeux dans leur poche, occupée à leur indiquer la gravité de leur retard, le souffle court, le regard plissé, la carcasse entière éperdue de sommeil. Ces humains vraiment. Des bien piètres êtres s'il en fut. Ils avaient cependant l'avantage d'être des serviteurs volontaires et bienveillants quoi que parfois geignards.

La vie d'un chat, comme celle d'un humain, n'a de secret pour personne. Où l'un s'affaisse, l'autre s'affaire. Où l'un mange, l'autre range. Et quand les souris dansent, l'humain tance, en vain, le félin qui s'est éclipsé au gré d'une envie passagère de conquérir le monde ou de poursuivre un papillon. C'est d'ailleurs à cette activité que s'adonnait Pyrrhus. Avoir le monde entre ses griffes ne l'intéressait pas, le canapé du salon lui suffisait pour se les faire. Et le monde avait la fâcheuse manie d'être peuplé d'humains, ce qui était suffisamment ennuyant sans qu'on ait, en sus, l'envie de régner sur eux. Chaque chose en son temps.

Le papillon avait d'ailleurs plus d'attraits que le monde car il n'était pas strié d'autoroutes, ni ne courrait à sa perte. Il y voletait, ce qui est plus élégant. Celui qui occupait notre matou voletait tant et si bien qu'il le fatiguait en galipettes invraisemblables. Un adversaire de haut voletage, à la différence du monde, ennemi de haute tension. Mais Pyrrhus n'était pas chat à s'avouer vaincu en quelques passes d'armes, il faudrait l'épuiser ou s'écraser.

« Tout ça c'est bien beau, mais tu pourrais pas me laisser tranquille ? s'exclama soudain le papillon.
- Par la moustache de mes coussinets, un papillon qui parle ! s'exclama Pyrrhus en retour.
- Oh ça va, pas de quoi fouetter un ch... enfin c'est pas grand chose quoi, s'exclama le papillon un poil gêné.
- Je n'ai jamais rencontré de papillon qui parle, c'est proprement extraordinaire ! s'exclama Pyrrhus ébahi.
- Parce que les chats qui parlent ça court les rues peut-être ? s'exclama le papillon par souci du comique de répétition. »

Cela laissa Pyrrhus pensif. Le papillon en profita pour butiner une fleur qui passait par là et, toujours méfiant, garda ses distances avec le félin songeur.


« C'est qu'on m'a toujours conseillé de ne pas parler aux inconnus, finit-il par dire.
- Moi pareil, mais les inconnus ne sont pas aussi collants d'habitude. C'est quoi ton problème matou ? asséna, brutal, le papillon.
- Je ne faisais que jouer.
- Eh bien moi, jouer, je n'ai pas le temps, il faut que je butine, asséna, brutal, le papillon.
- Pourquoi faut-il que tu butines ?
- Parce que c'est comme ça, les papillons, ça butine, asséna, brutal, le papillon.
- Quelle drôle d'idée.
- Écoute la fourrure, j'ai pas passé des semaines à cheniller et des mois à chrysalider pour qu'on m'empêche de butiner, asséna, brutal, le papillon.
- Et combien de temps tu vas papillonner ?
- Si j'ai de la chance, un an et demi. J'ai des amis dans le Sud qui ont des collègues qui papillonnent depuis deux ans, asséna, brutal, le papillon.
- Comment tu es au courant ?
- On s'envoie des Snap, chat, asséna, brutal, le papillon.
- Et tu vas passer ce temps à butiner ?
- Évidemment, asséna, brutal, le papillon. »

Pyrrhus, comprenant bien que le papillon n'était pas d'humeur volage, décida de poser une question plus innocente :

« C'est quoi ton nom ?
- Tu sais pas lire ? C'est Brutal, le papillon, asséna Brutal, le papillon.
- Drôle de nom pour un machaon, ça vient d'où ?
- De Mauviette la larve et Hargne la chrysalide.
- T'as dû en baver pour en arriver là.
- Tu me traites de limace ?
- Loin de moi cette idée.
- Bon, le félidé, j'ai pas de temps à perdre avec un gros minet comme toi, alors laisse-moi travailler tranquille.
- Pardon mais vraiment, ça m'étonne que tu passes le temps qu'il te reste à butiner.
- J'ai travaillé toute ma vie pour en arriver là, je ne vois pas pourquoi je m'arrêterais.
- Mais quand est-ce que tu te reposes ?
- Le jour de ma mort ! »

Cette réponse vint au papillon comme un réflexe enfoui au fond de son être. Mais à l'exprimer ainsi, tout haut, elle lui sembla sonner faux. Le chat, toute boule de poils qu'il était, n'avait peut-être pas tort. Cependant, le papillon avait du mal à accepter la remise en question.

« C'est comme ça et puis c'est tout, renchérit Brutal, je ne sais même pas comment l'on fait pour se reposer.
- Rien de plus simple, s'exclama Pyrrhus, tu fais comme d'habitude sauf qu'au lieu de faire tout ce que tu fais, tu ne fais rien.
- Ça a l'air plus facile de faire comme d'habitude.
- Peut-être, mais c'est moins reposant. »

Le papillon, bien que borné, n'était pas lépidoptère à ne pas reconnaître un raisonnement imparable quand il en entendait un. Il se posa cependant sur une autre fleur afin d'y enfoncer sa trompe pour en extraire le suc dont il se régala. Pyrrhus observa, quelques instants, sans broncher Brutal se délecter puis, sans crier gare, il se jeta sur lui, toutes griffes dehors. Le papillon fit une violente embardée pour se dégager de l'assaut meurtrier avant de se stabiliser.

« T'es complètement fêlé félin !
- Fallait filer, t'as filé, facile.
- Facile ? La belle affaire ! Tu as failli m'estropier !
- Je veux juste jouer, pas te faire du mal.
- Alors joue sans tes griffes moustaches.
- Si je les rentre, tu voudras bien t'amuser avec moi ?
- De toute façon, si je refuse, c'est pas pour autant que tu vas me lâcher la grappe, hein ? »

Pyrrhus haussa les épaules, montra ses pattes au papillon et rentra les griffes avec un regard interrogateur. Brutal acquiesça d'un signe de tête et le matou se jeta sur lui. Mais le machaon était vif et passa sous le chat qui ne put arrêter son élan. Celui-ci fit une pirouette que les juges n'approuvèrent pas puisqu'elle n'obtint qu'une note de 4,7/10. La prouesse du rétablissement in extremis, qui lui avait empêché de se retrouver la tête enfoncée dans l'herbe fraîche, fut la seule chose qui l'empêcha d'obtenir une note éliminatoire.

Mais Pyrrhus ne se laissa pas aller au défaitisme face à l'affront subi et se contenta de lécher sa patte avant gauche d'une façon à la fois indolente et dédaigneuse. Brutal en fut vexé malgré lui, et il s'approcha de la boule de poils pour lui expliquer sa façon de penser. Alors le chat bondit une nouvelle fois, et ce fut seulement de justesse que le papillon sut s'extraire de l'assaut. Toutefois, il avait compris que le jeu ne se déroulerait pas selon les règles de la courtoisie, et, dès lors, il ne se laissa plus surprendre.
D'assauts en pirouettes, de pirouettes en cabrioles, de cabrioles en esquives, d'esquives est là en est-ce qu'Yves est ici, les deux compères laissaient peu à peu échapper leur gaieté mais aussi leurs forces. Et, alors que leur hilarité commune arrivait à son paroxysme, Pyrrhus, déjà en train de rouler par terre en se tenant les côtes, s'arrêta essoufflé sur le dos pour contempler le ciel. Le soleil radieux était à l'image de sa félicité.

Négligemment, le papillon vint se poser sur le ventre poilu et médita un instant le bonheur qu'il ressentait. Il était envahi d'une douce fatigue mêlée à un sentiment de plénitude qu'il n'avait jamais ressenti. Étrange. Mais si agréable. Il alla même jusqu'à s'abandonner au point de baisser sa garde. Cela ne lui causa aucun préjudice puisque Pyrrhus s'était endormi, tout entier tourné vers la dégustation de sa quiétude acquise au prix de cette joute acharnée. Brutal s'endormit lui aussi mais il fut bientôt réveillé en sursaut par un sentiment de culpabilité immense.

Quoi, lui ? Un papillon ? Refuser son devoir ? Jouer avec une espèce inférieure et paresseuse plutôt que de s'acquitter consciencieusement de sa tâche ? Quelle mouche l'avait piqué ? Il s'envola en proie à une immense fièvre travailleuse et se jeta sur la première fleur qu'il vit sur sa route. Il butina comme jamais il n'avait butiné, passant de fleurs en fleurs avec une envie et une énergie renouvelées par le jeu. De temps en temps, il jetait un coup d’œil au chat qui ronronnait d'aise dans son sommeil et qui agitait parfois ses coussinets, sans doute occupé en rêve à quelque jeu passionnant de son invention.

Le papillon ne savait pas vraiment quoi penser de ce nouvel ami. Certes, cette initiation à la détente avait été fort agréable, mais ne serait-il pas déçu de le voir butiner en se réveillant ? Et si tel était le cas, que lui répondre ? À mesure qu'il réfléchissait, butinant toujours, l'évidence vint peu à peu s'immiscer dans les pensées du machaon : il aimait vraiment ce qu'il était en train de faire. Il adorait butiner. La routine le lui avait fait oublier sans doute, mais il y avait en lui ce désir immense de butiner toutes les fleurs du monde s'il le pouvait. Mais comment le faire comprendre au gros matou paresseux qui lui avait servi de guide ?

Il n'eut pas à se poser longtemps la question car le dit matou était éveillé et en train de le regarder, visiblement amusé et un brin gourmand.

« Ça a l'air sacrément bon ce que tu avales.
- Exquis.
- J'aimerais bien pouvoir butiner aussi.
- Et j'aimerais bien qu'on me serve à manger deux fois par jour sans que je n'aie rien à faire pour cela.
- Être aussi mignon que moi, c'est tout un art.
- Tu exagères.
- Oui. Il suffit d'avoir des poils et d'accepter les caresses.
- Ces humains vraiment...
- Je sais, mais ce ne sont pas de mauvais bougres, ils sont simplement stupides.
- Tu dis ça parce qu'ils te nourrissent.
- Oh tu sais, la nourriture qu'ils me donnent, ça n'a pas l'air de valoir ces fleurs que tu butines.
- C'est vrai ?
- Juré. »

Brutal prit le temps de savourer la fleur dont il était en train de tirer la sève et une nouvelle fois l'évidence le frappa de plein fouet. C'était tout bonnement délicieux. Il finit consciencieusement son repas et se tourna vers le chat, toujours sur le dos, occupé à l'étudier attentivement.

« Tu sais quoi, la boule de poils ? Tu m'as appris un truc aujourd'hui.
- Quoi donc ?
- Qu'il ne faut jamais baisser sa garde. »


Et le papillon fit une embardée en direction du chat, qui se jeta en arrière de toutes ses forces dans une roulade incongrue, trop surpris pour se rendre compte qu'aucun mal ne pouvait lui être fait de la part d'une si légère créature. Dans son élan désespéré, il avait perdu de vue Brutal, et ne put pas plus le trouver une fois rétabli. Il entendit pourtant un rire venir de derrière lui et se retourna vivement, mais rien à faire, le papillon n'était nulle part.

« Je comprends pourquoi les humains t'aiment bien, fit la voix du papillon dans son dos, qui se ressemble s'assemble ! »

Pyrrhus feignit de se tourner sur sa droite avant de se retourner sur la gauche afin de surprendre son ami, mais rien n'y fit, le papillon n'apparut pas. Seulement le même rire, toujours derrière lui. Alors le chat comprit et entreprit de se rouler par terre pour déloger le papillon de son dos, ce que celui-ci fit sans encombre.

« Bravo, tu as pigé plus vite que je ne l'aurais cru.
- Je ne suis pas né de la dernière pluie.
- De l'avant-dernière peut-être ?
- Non, je n'aime pas l'eau.
- Bien vu, le félidé, bien vu. »

Mais après cet échange, un nuage de mélancolie envahit nos compagnons car le ciel s'assombrissait. La journée s'achevait et l'heure de se séparer approchait. Ils restèrent silencieux quelques minutes. Sans doute rendaient-ils les respects qui lui étaient dus à leur bien-être du jour, tranquillement occupé à aller voir ailleurs s'ils y étaient. Enfin Brutal prit la parole :

« Je dois te remercier mon cher matou, tu m'as ouvert les yeux. Je m'enfermais dans une routine apprise par cœur, sans y trouver une satisfaction particulière. Tu m'as rendu libre. Libre d'être exactement celui que j'étais avant, mais en toute connaissance de cause. En comprenant le plaisir que je peux tirer de mon existence. Tu es un fin philosophe fieffé félidé.
- Pour le coup, je suis désolé de t'apprendre que tu ne m'as rien appris, mais on s'est bien marré.
- C'est vrai, on s'est bien marré, comme tu dis. Allez à une prochaine, gros matou.
- À la prochaine Brutal. Je m'appelle Pyrrhus d'ailleurs.
- Je n'en ai rien à fiche boule de poils. »

Et sur cette dernière pique, il s'en alla voleter ailleurs, cherchant un endroit où la nuit serait moins fraîche. Pyrrhus, quant à lui, s'en alla trottiner vers la nourriture dont le tintement familier contre son auge semblait l'appeler au loin. Il n'était pas mécontent de retrouver ses humains domestiques à l'emplacement où il les avait laissés. Ce soir, il n'allait pas prétendre être câlin pour extorquer de la pâtée aux bipèdes. Ce soir, lui aussi avait un grand besoin de caresses. Le petit papillon lui manquait déjà. Cette nuit serait triste, mais elle passerait.

Et le lendemain serait chantant car tous les matins chantent pour les chasseurs de papillons.
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