Une petite tête de souris

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Avec ce soleil-là, la mer est sombre et le ciel éclatant. L’air vif du printemps frôle la peau d’une fraicheur discrète. Depuis que Thomas et Claire ont emménagé sur la Côte Bleue, le temps a été maussade mais aujourd’hui, le vent du nord a chassé les nuages et l’horizon dessine une ligne franche entre le bleu tendre du ciel et celui, plus dense, de la mer. Claire est assise sur la terrasse, elle surveille son Smartphone, elle attend que Thomas réponde à son SMS. La mer, elle la regarde, avec ses récifs et la petite crique où sont amarrés des bateaux. Pas de touristes, encore. La complicité tranquille des résidents à l’année. Le printemps s’installe. Thomas ne répond pas. Il est parti à l’aube pour un rendez-vous important mais il avait promis d’appeler dans la journée. Il y a des voiliers au large. Claire ne veut pas penser, c’est pour cela qu’elle voudrait que Thomas lui réponde, pour n’être qu’aujourd’hui, maintenant et avec lui. Un léger fourmillement dans le bas de son ventre lui rappelle qu’elle est enceinte. Elle ne sait pas si elle a le droit d’être heureuse. Elle apprend à s’extraire du malheur. Hier elle est allée au groupe de parole de S. Chaque personne raconte son histoire, chaque histoire est poignante, c’est un chapelet de drames et le sien en devient même presque banal. La psychologue parle d’une voix douce, comme si rien n’avait d’importance et les personnes racontent, la gorge nouée, leur impuissance, leur désespoir. Est-ce que cet exercice peut vous guérir de la douleur ?
Le téléphone reste muet. Claire va à la cuisine, elle se sert un verre d’eau. Elle revient sur la terrasse et s’appuie à la rambarde. En bas, sur le chemin des douaniers, bordé de coronilles en fleurs, les promeneurs s’échangent des propos railleurs, elle entend les cris et les éclats de rire. La mer a changé de couleur, elle est striée de bleu sombre et d’argenté. Les rochers sont ourlés d’écume. La lumière est intense et la fait cligner des yeux. Est-ce qu’elle dira à Thomas ce qui la hante ? Est-ce que Thomas pourra l’entendre ? Sa souffrance à lui, aussi. En tenir compte. Et ce petit frémissement encore, cette présence discrète en elle. Elle regarde la mer, elle cherche..., toujours, elle cherche... Une petite chose qui flotte, comme une tête de souris...
Puis le SMS arrive enfin. Il vient, il pense à elle, il l’aime. « Fais vite », elle répond. La maison est à flanc de colline et surplombe la mer. Un grand pin parasol ombrage le jardin. Partout, le jaune des coronilles fait penser aux genêts. Elle entend le léger coup de klaxon qui annonce Thomas, elle est sur le pas de la porte. Il est là ! Mais qu’avait-elle de si urgent à lui dire sinon l’angoisse, l’impossibilité d’être seule, le désordre de son esprit. Il l’entoure de ses bras, elle s’apaise.
Au début, ils ont pensé qu’il fallait fuir la mer, que sa vision leur serait insupportable. Ils se sont installés à Paris, dans un appartement qu’on leur a prêté au sixième étage, avenue Daumesnil. Thomas travaille en ligne, où il veut. Pour faire ce tour du monde à la voile, Claire avait pris une année sabbatique. Il s’est terminé plus tôt que prévu. Mais Paris n’apaise rien, au contraire. Le bruit, l’agitation, l’urgence et puis surtout l’indifférence. Entre eux, c’est le silence aussi. Ils ne parlent de rien. Ils se serrent l’un contre l’autre, éperdument, mais ils ne disent rien. Rien à dire. Chacun a sa manière de souffrir. Thomas travaille. Claire est dévastée, ressorts brisés, anéantie.
Au début du printemps, ils sont partis à la montagne à C. dans le Queyras. Ils ont loué un petit chalet avec une vue magnifique sur la vallée. L’air y est vif, le soleil franc. Les jours rallongent et la neige commence à fondre. Claire respire. Toute cette beauté, d’un coup ! Elle enfile ses chaussures de randonnée et marche dans la montagne. Elle marche, elle marche comme si de s’épuiser, elle pourrait s’arracher les images de la tête, comme si de s’imprégner des sommets enneigés, elle pourrait effacer la mer. La fatigue lui a fait retrouver le sommeil. Elle se blottit contre Thomas, elle a retrouvé sa peau, son odeur et une sorte de force commence à sourdre en elle. Ce n’est pas qu’elle oublie. Impossible. Mais elle émerge de sa douleur et voilà que renaît en elle le désir de la mer.
Comment expliquer ce vertige ? Ce besoin d’aller à la source de sa douleur ? La montagne, elle n’en veut plus. Elle dit à Thomas « Partons ». Thomas pense qu’elle n’est bien nulle part. Il tergiverse. Lui non plus n’est bien nulle part mais il s’accroche, il travaille. Partir encore ? Et puis, la mer ? Est-ce qu’il pourra la voir encore, lui ? Il aime voir le jour décliner sur la vallée alors que la neige des cimes brille encore au soleil. Il voudrait se poser, ne plus penser, pleurer, c’est tout. Ici, ils sont bien pour cela. Le village est paisible et la nature, radieuse. Est-ce que cela permet d’oublier ? Qu’est-ce qui permet d’oublier ? De toute manière, lui comme elle, ils sont transpercés à vif et même l’enfant qu’ils attendent ne fait qu’accentuer l’absence. « Partons » dit Claire « j’ai trouvé une location sur la Côte Bleue, sous les pins, face à la mer. »
Ils bouclent une fois de plus leurs valises. Ils ne possèdent pas grand-chose. Ils sont en errance. Tout est dans la voiture, quelques heures de route et ils quittent les paysages enneigés pour rejoindre la plaine où fleurissent les amandiers. L’appartement qu’ils ont loué est à flanc de colline. De la terrasse, on voit la mer, grise aujourd’hui car le vent est au sud et ramène la pluie. Au large, l’écume borde les vagues. Pourquoi la mer exerce-t-elle sur eux un tel attrait ? Même aujourd’hui ?
Claire avait pris une année sabbatique, Thomas était connecté, son travail le suivait. Alors, une année de voile, c’est ce qu’ils ont décidé. Tant que Raphaël était encore un bébé nourri au sein, c’était possible. Ils sont partis tous les trois, une belle aventure. L’Espagne, le Maroc puis les îles du Cap Vert où l’harmattan soufflait si fort qu’un sable fin venu du Sahara s’insinuait jusque dans leurs couchettes. Trois jours d’un horizon bouché puis la pluie a lavé l’espace et ils ont traversé l’Atlantique. Ils craignaient trouver la navigation monotone mais bien au contraire, tout est changeant, tout est surprise : jamais le même vent, jamais la même couleur de l’eau, jamais le même ciel. Raphaël est bercé par les vagues, c’est un ange aux yeux clairs, il se coule dans le balancement de la houle, il dort, il tête, il dort. La mer lui va, pas de pleurs, pas de cris. Il gazouille, regarde ses mains dont les doigts se tortillent, gigote des pieds. C’est un bébé facile, rieur, au sommeil tranquille. Tantôt Claire le porte en écharpe, tantôt il dort dans son berceau attaché par une ceinture de sécurité au bateau. Le voilier file à 10 nœuds, le vent est bon. La mer des Caraïbes approche. La petite équipe cabote de plage en plage, d’île en île dans la douceur humide des tropiques. Les cocotiers se penchent sur le sable, les palmes balancent sous la brise de mer. Thomas et Claire vivent l’instant, la lumière, le bonheur, leur amour.
Parfois Thomas pêche. Il voudrait attraper un vivaneau. Il a planté un morceau de bonite à l’hameçon et lance la ligne au loin sur une mer brillante. Un temps d’attente, le plomb descend, touche le fond, il ne reste plus que quelques mètres de fil dans le moulinet. Thomas sent la vibration dans le fil quand le poisson mord. Quelques coups de manivelles et la canne se plie. Il faut le remonter de quelques mètres et là, le vivaneau est sans défense, sa vessie natatoire se gonfle. Il ne reste plus qu’à croiser les doigts pour qu’un requin ne passe pas par là pour lui voler sa prise pendant qu’il la ramène à bord. Le poisson n’est pas gros, trois ou quatre kilos peut-être, il est d’une belle couleur rouge et brillante et sent bon la mer et l’iode. Thomas vide et écaille la bête. Claire donne le sein à Raphaël. Le bateau, à l’ancre, tangue doucement sur une mer calme.
Parfois le vent se lève et la houle devient forte. Il est prudent qu’ils s’attachent tous les trois au voilier. C’est à cause de cela. Qu’est-ce qui s’est passé ce jour-là ? C’est arrivé si vite, une vague forte qui a déstabilisé le bateau. Ils l’ont vu, Thomas et Claire, le petit bonhomme, éjecté de son berceau par-dessus bord. Ils ont détaché leur sécurité, ils ont plongé dans la mer, là où l’enfant s’est engouffré dans les vagues. A bout de souffle, ils remontent à la surface, se cherchent. « Tu l’as trouvé ? » « Tu l’as trouvé ? » Ils replongent dans l’eau troublée par la houle, dans l’immensité sous-marine où rien ne ressemble à un bébé sombrant dans l’infini. Ils replongent encore et encore. Ils sont terrifiés. La mer est sans limite et l’enfant a disparu.
Maintenant, ils savent que c’est fini, que Raphaël a été mangé par la mer. Ils remontent sur le bateau, grelottant de tous leurs membres. Il n’y a rien à dire. Ils regardent la mer, là où le petit a été englouti, et surgit de l’eau une petite boule blanche comme une tête de souris et un petit tissu qui se met à flotter. C’est le doudou de Raphaël.
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Mohamed Laïd Athmani · il y a
Ah, que j'aime à être le premier à tendre ma main.
J'aime, faute de plus.
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