Une petite dame blonde

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Pourquoi on a aimé ?

Dans l’air marin flotte une histoire bien mystérieuse. Cette vieille dame au ton sarcastique est à la fois agaçante et attachante. Réelle

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" Ecrire, c'est une respiration " (Julien Green) "Ecrire, c'est se taire. C'est hurler sans bruit." ( Marguerite Duras) "Cette histoire est vraie puisque je l'ai inventée." ( Boris Vian )  [+]

Image de Été 2018
Je l’avais remarquée le matin. Elle faisait, comme moi, la traversée de Quiberon vers Belle-Île. J’avais perçu sa crispation que j’attribuai à l’angoisse due à la navigation. Elle se tenait au bastingage, tête baissée et les yeux perdus vers les vagues qui berçaient le bateau. Je comprenais sa panique, étant moi-même mal à l’aise quand il s’agit d’aller en mer, et cette apparence de croisière reste aujourd’hui encore une épreuve, bien que je la renouvelle rituellement chaque année.
À peine trois quarts d’heure de mer, de quoi faire sourire les habitués du grand large. On était en juillet, il faisait très beau et l’océan était d’huile. Ma raison l’emportait peu à peu sur l’appréhension et je me détendis, décidée à profiter pleinement de cette journée. J’avais prévu de sillonner l’île à vélo et de rentrer à Quiberon par la dernière navette.

Dans la soirée, je retrouvai la passagère du matin. Arrivée avant moi, elle avait repris la même place au bastingage et gardait à nouveau les yeux fixés vers les profondeurs marines comme si elle cherchait à y découvrir quelque chose.
Je tournai à deux ou trois reprises mon regard vers cette petite dame blonde en proie, me semblait-il, à des affres bien plus éprouvantes que mes propres craintes. Je la pris en pitié et m’approchai d’elle pour échanger quelques mots. Une conversation anodine la distrairait, pensais-je, et lui ferait oublier les désagréments de roulis et tangage.

Il n’est pas facile d’attirer l’attention d’une personne à ce point perdue dans des pensées que je devinais douloureuses. Elle ne recherchait visiblement aucun contact et je me contentai de m’asseoir sur le dernier siège de la rangée, ne voulant me montrer impolie ou trop envahissante. Je déteste par-dessus tout devoir subir le flot de paroles de certains quand je suis dans un endroit d’où je ne peux m’échapper.

C’est elle qui s’approcha de moi au bout de quelques minutes. Le vent avait fraîchi et je la vis s’emmitoufler dans une étole. Je me glissai sur un autre siège, lui laissant la place vacante.
— J’ai horreur de la mer, l’entendis-je murmurer.
Et je fis la sottise de répondre à ce propos par une banalité :
— C’est pourtant si beau...
Elle me regarda étrangement, fixa sur moi un regard froid et fit la moue, ironique :
— Vous êtes du genre à aimer les cartes postales et à croire aux beaux sentiments.

Sa voix sifflait les syllabes avec une animosité fielleuse que rien ne justifiait. Décidée à me taire désormais, j’ouvris un bouquin qui traînait dans mon sac et dont l’utilité était de circonstance. Puisque cette personne était d‘un commerce difficile, je préférais m’échapper dans un roman de gare.

— Moi, je ne lis plus. Il n’y a d’intérêt qu’aux histoires vécues...
— Certes, mais parfois, la vie est si vide... soufflai-je malgré moi.
— Bienheureuse ! je vous envie.

Il y eut un nouveau silence qu’elle rompit :
— Vous êtes la personne idéale.
— Idéale pour quoi ?
— Pour entendre ce que je n’ai jamais révélé à personne.
J’allais lui dire qu’on ne se connaissait pas et que je ne tenais pas à recevoir ses confidences, quand elle déclara distinctement :
— J’ai tué mon mari. Ce séducteur de bazar !
Oh là là ! moi, je n’en voulais pas de ses confidences !
— C’est une vieille histoire... Il y a près de vingt ans...

Le vent forcissait, mais ce n’est pas le froid qui me fit frissonner. Nous étions toutes les deux un peu isolées des autres passagers bien moins nombreux que dans la matinée, de sorte que personne d’autre que moi ne pouvait entendre les propos de cette femme.
Une criminelle, cette petite dame insignifiante d’une cinquantaine d’années ? Ou une mythomane ?

Elle enchaîna, désignant les flots :
— Il est là, quelque part...
Les yeux tournés vers le large, comme parlant pour elle seule, elle poursuivit son récit :
— On n’a jamais retrouvé le corps ; on ne m’a même pas soupçonnée... Pour tout le monde, c’était un accident, un de ces accidents stupides... Ils ont tous gobé ça, policiers et journalistes et jusqu’à l’opinion publique. C’est important, l’opinion publique... On m’a beaucoup plainte et j’ai adoré jouer les victimes.
Elle me scrutait sans un sourire et j’étais comme hypnotisée par son regard glaçant.
— Les gens, Dieu, que c’est stupide, les gens ! La foule suit sans réfléchir ce que d’aucuns croient avoir compris ! Cette masse veule a pris fait et cause pour moi... J’ai joué le rôle de la pauvre femme injustement frappée par le destin et on m’a crue...
— Il voulait vous quitter ?
— Eh oui ! Un cavaleur... Mais il était à moi.

À nouveau, elle plongea vers moi son regard acéré :
— Moi, on ne m’abandonne pas ! Je le voyais faire les yeux doux à la jeune employée de la Poste... La mignonne Aline... Quinze ans de moins que lui. Heureusement pour cette gamine, elle a été mutée, pas loin d’ici d’ailleurs. Mais mon nigaud de mari était prêt à la rejoindre !... Et ça, pas question !
La vieille dame ferma les yeux un moment, à la recherche de ses souvenirs.
— J’ai vu clair dans son jeu... mais j’ai anticipé ses désirs. On était en juin et, la bouche en cœur, je lui ai annoncé un beau jour que je rêvais de connaître la Bretagne... que je n’avais jamais eu l’occasion d’y aller. Il est tombé dans le panneau. Évoquer la Bretagne, c’était comme lui permettre de retrouver sa postière ! J’ai tenté le diable... Je voulais encore croire que je comptais davantage pour lui que cette fille...

Elle monologuait maintenant sans me regarder. Pendant quelques minutes, elle sembla oublier ma présence. Elle prononçait ces mots à haute voix comme pour concrétiser les faits. Une sorte de confession sans repentance.

— On s’est retrouvé à Quiberon tous les deux... Les premiers jours, tout s’est bien passé, on a visité les lieux, on a joué aux estivants comme les autres. Et puis, il m’a dit le lundi qu’il devait se rendre le lendemain à Vannes chez un garagiste, il voulait qu’un spécialiste vérifie la voiture, des voyants rouges s’étaient allumés. « Juste un aller-retour, je serai là pour le repas du soir. » J’étais sur mes gardes, je savais qu’il agirait ainsi. Il avait cité Vannes, ce n’était qu’un nom, il pouvait se rendre n’importe où, il était sur le point de m’échapper... Pour la rejoindre, bien sûr.
Elle soupira, se tourna vers moi, étonnée, comme si elle découvrait ma présence.
— Vous n’avez pas une cigarette ? fit-elle. Ah non ! pas le genre à fumer, décréta-t-elle, sarcastique. La suite... vous voulez la suite de l’histoire ? Le lundi soir, on est allé se promener le long de la côte sauvage malgré le mauvais temps, le vent soufflait en bourrasques, la mer était agitée... L’imbécile ! Il me narguait, il escaladait les rochers, sautait de l’un à l’autre comme s’il avait eu encore quatorze ans. Il ne voulait pas vieillir... Complètement inconscient. D’abord, je lui ai crié de redescendre, que c’était dangereux ! « Regarde, il y a partout des mises en garde ! » Il se moquait de moi, m’appelait « Maman ». Lui qui n’avait pas même été fichu de me faire un môme... Insupportable ! C’est ce mot qui m’a horripilée. Un camouflet ! Une déchirure supplémentaire... Alors, je l’ai poussé, simplement poussé. « Un bon bain glacé, voilà qui devrait calmer tes ardeurs, chaud lapin ! » C’était si facile... Des touristes imprudents, il y en a tous les ans. Je l’ai vu disparaître dans les flots, j’ai attendu avant d’appeler les secours. Et j’ai savouré ces minutes, oui, j’ose le dire... À ce moment-là, j’ai ressenti une ineffable plénitude. Qu’il meure ! Que jamais il n’aille vers une autre ! Qu’il meure ! Ainsi il ne serait qu’à moi... Je ne pouvais tolérer qu’il me quitte.

À nouveau, elle me fixa de ses yeux glauques et je vis la folie dans son regard pénétrant.
— Vous lui ressemblez ! Vous ressemblez à la postière ! s’exclama-t-elle soudain.

Il était temps que la traversée se termine, cette personne que j’avais crue terrifiée par une balade en mer était complètement dérangée et peut-être dangereuse.
C’est avec soulagement que je constatai que nous étions arrivés au port ; déjà les passagers se dispersaient sur le quai.
Je franchis la passerelle à la suite de mon étrange compagne, heureuse que cette épreuve prenne fin. Nous allions nous quitter là, je ne verrais plus cette femme inquiétante. Je lui soufflai un vague au revoir et me dirigeai avec hâte vers la ville quand elle me rattrapa :
— Vous lui ressemblez ! Vous ressemblez à cette Aline ! Vous êtes leur fille, j’en suis certaine ! Mon intuition ne me trompe jamais !
— Mais non ! Ma mère s’appelle Marie... et mon père est bien vivant !
— Non, non ! Vous êtes leur fille ! Leur fille ! Leur fille !
Elle hurlait maintenant, les passants se retournaient vers nous. Je pus enfin lui échapper au détour d’une rue. Mon cœur battait très vite et je ne fus rassurée qu’arrivée au studio que je louais. Ouf ! cette folle m’avait terrorisée. Mais je rentrais à Paris le lendemain, le cauchemar allait s’effacer.

* * *
Je pris effectivement le TGV le lendemain matin. J’allais retrouver mon travail, mes habitudes et oublier cette sinistre confession dont je voulais me persuader qu’elle était sans fondement.

C’est alors que je la vis, assise deux rangées plus loin, ses yeux verts rivés sur moi...

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Un petit mot pour l'auteur ? 207 commentaires

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Meri Bastet · il y a
beau style et belle chute :) j'aime avec retard
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Eva Dayer · il y a
Merci d'avoir déniché cette nouvelle et on a bien le droit de lire à notre guise ...
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Julia Chevalier · il y a
terrifiant et haletant! j'aime!
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Eva Dayer · il y a
Merci ! Peut-être aimerez-vous ''Elle" ou '' Si loin le rêve''...
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Julia Chevalier · il y a
j'avais déjà lu et voté pour Elle qui m'avait tenue en haleine, jusqu'au bout. Je découvre votre talent poétique avec si loin le reve. Bravo
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Eva Dayer · il y a
Un grand merci pour toutes vos lectures !
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Joël Riou · il y a
Excellent portrait d'une personne délirante qui va se trouver une persécutrice à l'occasion d'une rencontre fortuite (ou pas ?) .Le mystère reste entier. L'histoire commence par l'hypothèse d' une phobie de l'élément aquatique et se termine dans l'abîme de la folie et d'un prochain passage à l'acte meurtrier plus que probable . C'est une histoire "hitchcockienne". Bravo
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Eva Dayer · il y a
Un commentaire très complet dont je vous remercie !
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Potter · il y a
Super ton texte !!!!
N'hésite pas à venir jeter un coup d’œil à mon dessin finaliste : https://short-edition.com/fr/oeuvre/strips/poudlard-3?all-comments=1&update_notif=1533195954#fos_comment_2874290

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Eva Dayer · il y a
C'est très sympa de m'avoir lue ...
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Ernestinemontblanc · il y a
De l'anodine balade en mer au cauchemar, une progression réussie.
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Eva Dayer · il y a
Merci beaucoup !
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Isabelle Lambin · il y a
Félicitations pour cette recommandation Eva
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Eva Dayer · il y a
Merci Isabelle !
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Marie Guzman · il y a
euh j'ai 54 ans suis je vieille ? sourires
j'ai cependant apprécié le texte ah la folie ... quand cesse-t-elle d'être douce ?
toutes mes voix

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Eva Dayer · il y a
Bon, d'accord : la vieille dame, c'est maladroit . Ms la jeune dame, ça ne va pas non plus ! Alors ''la moyenne dame '' ? Risible ! La dame d'âge moyen ? ça fait portrait robot...
Disons que cette méchante porte sur son visage le poids de son passé ( psychanalyse de bazar, ms c'est tt ce que j'ai à offrir ! )
Hum ! vs remarquerez, jeunettes, que je tais prudemment mon grand âge ...:))
Merci d'être passées du côté de chez moi !

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Volsi Maredda · il y a
Bonne finale Eva ! Pas accroché avec l'autre mais avec celui-ci oui :)
Petit bémol, peut-être, je ne suis pas encore concernée mais : "une vieille dame d'une cinquantaine d'années" tu vas en froisser quelques unes ici... ha ha ha

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Eva Dayer · il y a
;)) Merci Volsi !
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Bertrand Pigeon · il y a
une nouvelle angoissante
Une femme rendue folle par le souvenir
d'un mari volage ou peut être pas^^+5

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Eva Dayer · il y a
Merci de ta lecture et de ton commentaire, Bertrand !
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Bertrand Pigeon · il y a
merci pour ton texte
à bientôt Eva

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Cordélia · il y a
Il valait mieux la laisser dans ses pensées...ne pas déranger !
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Eva Dayer · il y a
En effet ! merci de votre lecture, Cordélia ...

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