Une nuit d'enfer

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écrire des histoires, mettre son âme à nu, se noyer des jours et des nuits dans une fièvre au bout de laquelle ont pris vie des personnages nés du rêve, pétris de réalité, frémissants de  [+]

Image de Été 2020

À l’heure où, à la fin de l’automne, la lumière tombe trop tôt et floute les contours du paysage, le brouillard blanc qui coiffe les montagnes ternit, grisaille, la terre et le ciel se confondent, et un silence irréel se pose sur le jardin. C’est l’heure où l’on s’affale dans un vieux fauteuil confortable, où l’on ranime les flammes de la cheminée, où un fumet plaisant de soupe chaude chatouille les narines, où les casseroles chantent le bonheur paisible des gens ordinaires, où les oiseaux s’endorment, les taupes se terrent, et les chiens s’étalent de tout leur long sur leurs couvertures au pied de leur maître en rêvant.

Ce soir-là, le vent s’était levé, amenant au-dessus de la maison des nuées sombres. La présentatrice de la météo, aussi jolie que mal fagotée, avait annoncé une tempête dès la veille, mais personne ne l’avait vraiment crue, car de mémoire d’homme, il n’y avait jamais eu trop de vent dans la région. Pourtant, il était bien là, prenait de la force, hurlait dans les champs et assaillait violemment les bois. Il faisait trembler les arbres, brisait des branches, puis, sa puissance étant arrivée à son paroxysme, il déracinait des chênes centenaires et lançait les troncs des trembles et des charmes comme fétus de paille sur les granges, les étables, les maisons. Les vaches meuglaient de peur, et les moutons à cornes, bêlant de terreur, se serraient les uns contre les autres dans les bergeries dont les toits de tôle s’envolaient. Les murs épais, violemment ébranlés, résistaient vaillamment. Dans la cheminée, le feu vacillait, perdait en intensité. Les jolies flammes jaunes viraient au grenat, et éclairaient les visages d’un reflet sinistre.

Les lauzes du toit claquaient les unes sur les autres, et l’intérieur se refroidissait de courants d’air inédits. La télé s’était éteinte après l’arrachement de l’antenne, puis ce fut l’électricité, et je me retrouvai dans le noir avec pour seule lumière celle des éclairs qui perçait les lourds volets de bois par le moindre interstice. À la recherche d’une bougie, on en a toujours quelque part à la campagne, encore faut-il se rappeler où on les a fourrées, je me cognai contre un angle de porte, et je sentis un liquide visqueux et tiède dégouliner le long de mon bras engourdi par le choc.

C’est alors que j’entendis toquer à la porte d’entrée. Trois coups secs. J’habitais seule une grande maison au bout du village à la lisière de la forêt, au pied du col d’Aulus, qui était fermé. Je ne me sentais pas l’âme téméraire au point d’ouvrir par une nuit pareille, forcément à un inconnu, chacun étant chez soi. Et pourtant… Quel chemineau pouvait être stupide au point de se retrouver dehors dans de pareilles circonstances ? Je n’avais même pas de grange où il aurait pu demander à se réfugier ! Trois coups secs à nouveau, je risquai un œil à travers le judas, mais je ne vis personne. Seule, une branche à moitié brisée du pommier s’agitait en vains soubresauts, provoquant vraisemblablement ces bruits inquiétants.

J’ai enfin trouvé des bougies, et j’en ai allumé un peu partout dans la cuisine ouverte sur le salon, pièce où j’avais décidé de me cantonner jusqu’à la fin des hostilités de dame Nature.

Toc, toc, toc ! Encore ? C’est insupportable, à la fin, je sursaute à chaque fois, je vais sortir et finir de briser cette branche, on n’en parlera plus ! Malgré ce beau courage affiché, je regardai encore par le judas. Une ombre plus sombre que la nuit noire se tenait devant la porte. Un homme, sans doute, avec une longue cape comme en ont encore quelques vieux bergers et un chapeau dégoulinant de pluie. Il avait la silhouette courte et trapue des gens du pays, vaguement rassurante, mais il ne s’agissait pas d’une connaissance.

Il était là, immobile et muet, et quand je demandai d’une voix chevrotante « Qui va là ? », il resta planté comme une souche, ce qui m’agaça un peu, malgré mon flegme légendaire. « Qui êtes-vous ? » Silence. « Que voulez-vous ? » Voilà, j’avais posé une question idiote, que pouvait-il vouloir sinon entrer au chaud, se sécher et manger une bonne soupe ? Mais était-ce prudent, d’ouvrir quand on est une femme seule, qui vit avec un chihuahua en guise de chien de garde ? Que pourrait mon mètre cinquante en cas d’attaque d’un rôdeur ? L’inconnu ne bougeait pas un cil. Qu’est-ce que je raconte ? Je ne pouvais pas voir ses yeux, ni son visage, d’ailleurs. Le chat se mit à miauler comme un damné, je tournai la tête pour voir ce qu’il avait, et quand je revins à la porte, l’étranger avait disparu, englouti dans les ténèbres.

Je revins à mes casseroles, et je me servais un bol de soupe quand la maison tout entière se mit à trembler. Presque en même temps, un bruit de canon résonna dans les murs épais qui avaient résisté à tout pendant deux cent cinquante-trois ans. Le sang se gélifia de mes veines, mon cœur se pétrifia, le chien se réfugia dans mon bras valide, je lâchai mon assiette qui éclata sur le pavé, la louche se renversa, répandant son contenu sur le plan de travail et la soupe dégoulina au sol sur les morceaux de faïence brisée. Je me mis à trembler comme une feuille, mes dents claquèrent et je réussis péniblement à me réfugier dans un vieux fauteuil Voltaire pas très confortable, mais à portée de mes jambes qui me lâchaient. Le chat nous y rejoignit, mais il ne ronronnait pas, cette fois. Il avait certainement fait pipi de peur ailleurs que dans sa caisse et l’odeur de son urine flottait dans l’air refroidi.

Je n’arrivais déjà plus à mettre mes idées en place, quand j’entendis des pas lourds sur ce qui devait rester du toit. L’inconnu était là-haut, à la recherche d’un moyen d’entrer. Mais qui était-il, enfin ? Des images terrifiantes s’imposaient à mon cerveau, de serial killer, de croque-mitaine, de loup-garou, de vampire peut-être, qui sait ? À bien y réfléchir, les tueurs en série ne sont que dans les journaux, les croque-mitaines sont des personnages de contes, les loups-garous ne montent pas sur les toits, et les vampires n’existent pas. Du moins, c’est ce qu’on dit, mais qui sait ce qui peut arriver par des nuits de tempête, quand les règles qui régissent le monde deviennent incompréhensibles ? Et puis, il n’y a pas de fumée sans feu, pas question que je laisse entrer qui que ce soit, arrête tes bêtises, les vampires demandent bien l’autorisation d’entrer, n’est-ce pas ? Oui, mais un vampire mal élevé hein ? En voilà, des pensées sans queue ni tête, hé ? Qu’est-ce que c’est que ça, encore ? Une cavalcade sur le toit ? Une armée de rats ? Voilà plus vraisemblable qu’un vampire, mais pas plus rassurant…

Le temps s’étire interminablement, ponctué de frayeurs toutes plus folles les unes que les autres. Le chaos règne en maître sur les alentours et sur mon esprit.

Le froid me réveilla. Le feu s’était éteint, le vent avait faibli. Une pluie diluvienne battait les volets, une grande flaque d’eau s’étalait au plafond, un jour pâle et trouble s’était levé. Je me levai donc moi aussi. J’avais dormi, je n’étais pas morte, et seule la douleur lancinante de mon bras subsistait de ce cauchemar.

Je montai à l’étage, tirai la trappe qui mène au grenier. Le chien était très calme, il n’y avait donc aucune étrangeté là-haut, je pouvais y aller sans risque. Mes articulations me faisaient mal, voilà ce que c’est que de passer une nuit dans un fauteuil inconfortable à ton âge ! Je tirai l’escabeau jusqu’à la fenêtre de toit, et je me rendis compte que la cheminée en briques s’était effondrée, brisant lauzes et voliges. C’était l’explication du bruit épouvantable entendu dans la nuit, mais aussi de la dépense en perspective. Rien d’anormal, somme toute. En regardant autour de moi, je vis que la branche du pommier avait disparu. Ce cher vieil arbre dispensateur de pommes aussi moches qu’acides avait résisté. Un épouvantail, venu de Dieu sait où, était fiché en terre au fond du jardin, presque intact, avec un grand chapeau sur sa tête sans traits et des vêtements informes, trempés et sombres que j’aurais bien pu confondre avec une longue cape de berger.

Parfaitement rassurée, je commençais à rire de mes frayeurs imbéciles, quand un mouvement, entr’aperçu du coin de l’œil attira mon attention en direction du cimetière que mon perchoir surplombait parfaitement. Je dirigeai mon regard de ce côté. Une silhouette vêtue d’un long manteau sombre entrait dans un vieux caveau abandonné dont la lourde dalle, mue de l’intérieur, glissa pour le refermer.

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Françoise Desvigne · il y a
Superbe histoire très bien écrite ! Bravo Elisabeth !
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loup blanc · il y a
quel suspese!!
on ne sait pas si c'est un pauvre bougre qui cerchje un bold oupepour se réchauffer ou bien carrément
Dame Nature qui se déchâine , comme la grande tempête de1999 quia fait beaucoup de dégâts ,même à Paris ou dans le parc du chateau de Versailles !!
o pencherait aussi pour ce personnage d'""épouvantail"dans ce conte américain ,transcrit au cinéma ,pour les enfants ,dans les années 30!!! (over the rainbow !!)

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Elisabeth Deshayes · il y a
ou un vampire ? allez savoir !
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Elisabeth Deshayes · il y a
Pyrénées ariégeoises, tempête de l'automne dernier. Les arbres déracinés glissaient le long des pentes, et pendant tout le trajet, j'ai eu peur que l'un de ces troncs énormes ne s'abatte sur le toit de la voiture.
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Keith Simmonds · il y a
Une belle plume pour cette œuvre bien conçue, bien menée et captivante, Elisabeth !
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Elisabeth Deshayes · il y a
merci infiniment...
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Alain de La Roche · il y a
Excellent.
Un instant j'ai cru que vous alliez nous parler de l'Ankou dont je fais la description dans mon dernier TTC "Le jour où je suis mort".
Je clique sur votre cœur, le mien est défaillant.

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Elisabeth Deshayes · il y a
j'ai lu votre texte. C'est vrai qu'à première vue mon personnage de la nuit ressemble à votre Ankou... Mais non, finalement...
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Elisabeth Deshayes · il y a
merci beaucoup ! l'ankou... c'est breton, me semble-t-il. Je vais lire votre texte ce pas !
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Florence Meta · il y a
Un chef-d'œuvre, chapeau bas.
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Elisabeth Deshayes · il y a
c'est trop gentil ! merci infiniment.
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Emilie Pascolo · il y a
Un soupçon d'angoisse avec une touche de paranoïa, j'ai bien aime votre texte, merci
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Elisabeth Deshayes · il y a
seul, dans une grande et vieille maison, une nuit de tempête, plongé dans le noir, il y a de quoi voir l'imagination prendre le pas sur la raison... Merci à vous
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Patrice DECHAM · il y a
Très beau, bien écrit. Merci pour ce bon moment .
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Elisabeth Deshayes · il y a
merci beaucoup
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Jeanne en B · il y a
Irez-vous lire le/les noms inscrits sur le caveau ? Est-ce cette silhouette qui a planté l'épouvantail ? J'aime bien, votre texte offre à imaginer. Bonne journée :-)
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Elisabeth Deshayes · il y a
peut-être un vampire, peut-être une de ces ombres qu'on aperçoit parfois du coin de l'oeil et qui ne sont rien qu'un effet de lumière, une poussière qui danse... les noms sur le caveau sont effacés depuis longtemps, et seul le vent a planté l'épouvantail dans le jardin. A moins que ce ne soient les esprits de la nuit...
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Yannick FRADIN · il y a
Sympathique micro-nouvelle, merci pour cette lecture.
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Elisabeth Deshayes · il y a
merci à vous
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Lemonnier Frederic · il y a
Joliment écrit : bien, le style indirect libre!
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Elisabeth Deshayes · il y a
style indirect ? au risque de paraître ignorante, qu'est-ce que c'est, rapporté à ce texte ? bonne journée. Je vais voir le vôtre
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Lemonnier Frederic · il y a
Ce sont ces moments dans ce texte où le narrateur parle ou se parle à lui même sans qu’il y ait de verbe introducteur genre : je me dis, je lui réponds : « ... c’est le discours ou style indirect libre... ça a été employé la première fois par Flaubert dans son Mme Bovary...

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