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Une journée singulière

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Isamontigny

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Au ralenti... elle court au ralenti... Elle voudrait accélérer, en vain. Son cœur s'emballe, cogne et résonne à un rythme effréné, tandis que ses jambes s'engluent et refusent de se mouvoir en cadence. Elle réussit néanmoins à atteindre la porte, se cacher derrière elle, essoufflée et lasse. La pièce dans laquelle elle s'est réfugiée lui paraît familière mais aussitôt étrange et lointaine. Tout est confus maintenant. Pourquoi s'est-elle retrouvée ici, quelle menace fuit-elle, pourquoi son cœur bat-il à si vive allure ? Elle s'avance vers un reflet qui l'intrigue et l'attire, un miroir sur pied absorbant les rares rais de lumière. L'image qui lui fait face lui sourit, l'invite à s'approcher encore et encore. Elle tend sa main pour caresser ce visage, mais se heurte au verre, dur et glacé. Maman ? Est-ce bien toi ? Où es-tu ? Ses yeux se troublent, des larmes se forment et s'échappent le long de ses joues. Elle les essuie d'un revers de la main et fixe à nouveau le miroir. Pendant un instant, tout est embrouillé, le regard doux, le sourire de sa mère, mêlés à ses propres traits. Puis ce visage insaisissable se volatilise, laissant place à son net reflet. Maman ? Reviens ! J'ai tant besoin de toi !

Ce matin là, Eve se réveilla en sursaut, juste avant que la sonnerie ne se déclenche. Son corps gardait encore trace de son terrible rêve, les cognements dans la poitrine et les jambes tremblantes, une trace humide au coin de ses yeux, tandis que son esprit restait désespérément embrumé, peuplé d'images fugaces et rétives. Plus tard, après le tourbillon des préparatifs matinaux de toute la maisonnée, elle se retrouva seule, la dernière à partir ce jour là, encore étourdie. Elle disposait d'un petit moment à elle pour s'extirper de sa torpeur et trouver l'énergie de la journée à venir. C'est alors qu'elle réalisa que tous l'avaient oubliée et ignorée, chacun perdu dans ses pensées et pressé de partir. Qu'importe, un jour comme les autres... ou presque. Elle le redoutait et le regardait s'approcher inexorablement sur le calendrier depuis plusieurs semaines. Il passerait vite, comme tous ceux qui l'avaient amené jusqu'à lui. Une longue journée l'attendait de toute façon, Eve avait fait en sorte que son agenda soit rempli pour éviter de se perdre dans ses pensées.

Lorsqu'elle enfourcha son vélo, le premier présent qu'elle reçut vint du soleil déjà resplendissant dans le ciel immaculé, de la douce chaleur et des odeurs parfumées des fleurs environnantes. Pédalant sur le chemin bucolique, le vent glissant sur ses bras dénudés, le cœur battant au rythme de ses jambes, elle souriait et s'enivrait de toutes les sensations offertes. Elle s'autorisa une pause, au bord de l'eau, pour prendre le temps d'admirer le paysage si magnifique à cet endroit. Prise d'une soudaine envie, Eve s'allongea dans l'herbe et enfouit son nez dans la pelouse, tout en caressant tendrement les brins d'herbe, les yeux fermés.

Je me souviens... j'aimais m'allonger dans l'herbe, en tout lieu, en tout temps. Je pouvais rester comme cela des heures, malgré l'humidité et le froid qui m'enveloppaient petit à petit. Mon esprit pouvait vagabonder, se perdre et inventer mille histoires. Le sol, la terre, l'herbe et les pâquerettes. Leur odeur, leurs vibrations et leur présence, je les ressentais de tout mon corps. Je troquais avec eux mes peines et chagrins d'enfant contre leur énergie et leur promesse d'une vie simple et joyeuse.
Depuis combien d'années ne m'étais-je ainsi étendue et mise à l'unisson de la Terre ? Je m'efface et laisse émerger la petite fille que j'étais, profitant de cet instant délicieux. Je me promets de lui réserver dorénavant une place de choix, de ne plus la reléguer au fin fond d'une mémoire oubliée.

Après cet instant d'abandon, Eve reprit son vélo. Encore sous l'emprise de sa propre enfance, elle se mit à pédaler à l'envers, les fesses sur le guidon. Le vélo tremblait, son équilibre était précaire et elle ne voyait pas où elle se dirigeait. Elle réussit à avancer d'une dizaine de mètre, triomphante et fière, mais ne put éviter la sortie de route. La chute fut un peu rude et lui apporta quelques griffures et bleus, mais cela la fit rire et rougir, ayant atterri non loin d'un promeneur qui l'avait observée d'un air offusqué. Elle enfourcha sa monture vivement et se dépêcha, elle n'avait que trop flâné. Sa bicyclette accompagna ses efforts d'un son régulier et inhabituel, sûrement une séquelle de sa cascade involontaire.

Demain, j'aurais largement le temps de réparer ce bon vieux biclou. Mettre les mains dans le cambouis, une bonne idée pour démarrer la première journée de ce nouveau cycle. C'est grâce ou à cause de toi que je pédale depuis toujours, que je ne peux me passer de ces moments de plein air et d'efforts physiques, de me fondre dans la nature et les éléments sans craindre les intempéries ni le froid. Merci, papa, de m'avoir transmis cela.

Eve entra dans la salle pile à l'heure, essoufflée, les mains sales et un peu chiffonnée. Elle prit le temps de s'installer et de discuter avec le premier rang, les nombreux étudiants retardataires arrivant après elle. La matinée de cours se déroula relativement vite et lui apporta la satisfaction d'avoir accompli une tâche modeste mais non dénuée de sens. Il y eut des instants fugaces d'osmose entre quelques esprits attentifs et le savoir divulgué, et des moments plus nombreux de communion fraternelle et sympathique entre elle et les groupes d'étudiants. Bien entendu, il y eut aussi les péripéties inhérentes au métier -les craies-chiffons disparus qu'il faut aller chercher quatre étages au-dessous illico, le vidéoprojecteur déplacé on ne sait comment vu qu'il est inaccessible et envoie son image au plafond, la recherche de toilettes non bouchées libres propres avec papier et savon-, et quelques heurts contre des éléments réfractaires avec qui il a fallu négocier et parlementer -le collègue qui débarque dans la même salle que vous sûr de son bon droit, les étudiants qui refusent de quitter des yeux et des mains leur portable, les quelques énergumènes et leurs attitudes irrespectueuses sous prétexte que l'on est à la fac et que l'on y fait ce que l'on veut, la machine à café qui ne consent pas à vous rendre la monnaie-.

Je te revois, maman, dans ta salle de classe heureuse et épanouie, fière de ton métier, fière d'apprendre à lire et à écrire à toute une génération d'écoliers. Je doute d'avoir un rôle aussi important et primordial que le tien, mais j'espère te faire honneur et être à la hauteur de tes convictions passées.

Eve rejoignit ses collègues habituels pour la pause méridienne. Elle réfréna la tentation de choisir au self des mets appétissants et tentateurs, mais bien trop lourds et copieux; une réunion étant en effet prévue en tout début d'après-midi, il n'était pas judicieux de se rajouter un motif de somnolence. Elle avait eu raison puisque ses craintes furent fondées au-delà de ses espérances. Heureusement, le café était à disposition et à discrétion non loin d'elle, et elle était bien entourée. Le Wi-Fi ne fonctionnant pas correctement depuis sa place elle renonça à trier ses mails, mais su trouver une tâche subalterne pouvant se réaliser en toute discrétion, tout en suivant de loin les diaporamas et discours indigestes, ainsi qu'en conversant d'affaires importantes à régler et de choses futiles avec son voisin. Eve réussit à se concentrer suffisamment pour mener brillamment de front ces différentes activités et arriva même à exfiltrer des informations utiles et primordiales de la réunion. Mais cette dernière s'éternisait plus que de raison, et si sa position stratégique dans la salle lui avait été précieuse jusque là, elle ne lui permettait pas de se retirer furtivement.

Je ferme les yeux quelques instants et essaie de faire le vide dans mon esprit. J'ai atteint le point de non retour, je ne désire plus entendre ni voir ni réfléchir ni travailler. Je sens monter l'impatience, la lassitude et l'énervement autour de moi. Je sens des relents d'ennui et d'échauffements. Réunion difforme, rassemblement d'esprits et d'individus reliés par des liens hétéroclites. Je renonce à trouver une finalité et un sens dans cette assemblée artificiellement composée et imposée, pour laquelle il était illusoire d'espérer y trouver sincères échanges et harmonie. J'observe longuement mon voisin qui ne semble pas affecté par l'atmosphère assommante, occupé à griffonner textes illisibles et obscurs dessins sur ses feuilles. Sentant mon regard suspendu à ses gestes, il pause son crayon, se penche à mon oreille, et me susurre une ineptie totalement irrésistible. La petite fille que j'étais, déposée ce matin sur le bord du chemin mais restée à portée, surgit brusquement en un fou rire incontrôlable.

Les regards se tournèrent à l'unisson vers Eve et son collègue tout aussi hilare qu'elle. Les deux complices rassemblèrent en vitesse leurs affaires et sortirent de la salle en toute ostentation. Ils allèrent s'asseoir un moment sur un des bancs attenant au bâtiment, sous le soleil généreux, savourant la douce chaleur printanière et humaine. Après avoir échangé quelques mots, il se quittèrent à regret, chacun ayant ses propres obligations. Pour lui, des tracasseries administratives universitaires qu'il tentait de régler depuis plusieurs jours, pour elle, le rendez-vous médical qu'elle redoutait.

Eve n'entendit pas immédiatement que la secrétaire l'appelait, crescendo. Elle s'était plongée dans un roman dès qu'elle s'était assise dans la salle d'attente, indifférente à l'agitation environnante. Elle pesta intérieurement contre cette interpellation, alors qu'elle était sur le point d'achever un chapitre décisif. Elle alla à contrecoeur se déshabiller dans la petite cabine mise à disposition et s'approcha de la machine à supplice. La manipulatrice installa Eve dans la position règlementaire, puis les deux plaques lui compressèrent le sein droit de façon indécente et perverse. Eve se perdit dans la contemplation de ce bout de chair, écrasé et aplati qui ne ressemblait plus à rien.

Un an que tu es partie, jour pour jour. Mais quelle folie d'accepter ce rendez-vous de dépistage précisément aujourd'hui. Voulais-je conjurer le sort ? Me convaincre qu'il n'y a pas meilleur moyen de commémorer ta disparition que de venir défier cette bête qui t'a dévorée, et constater qu'elle ne m'a pas encore trouvée sur son chemin.
Sous les ordres de la manipulatrice, Eve retint sa respiration, les yeux fixés sur sa poitrine.
Maman, suis-je condamnée par la part de toi qui réside dans mes gènes de tomber malade à mon tour ? Si cela doit m'arriver, aujourd'hui ou demain, donne moi la force d'affronter les épreuves par lesquelles tu es passée. Si tu demeures encore et toujours en moi, dans mon esprit ou ma chair, donne moi le courage d'accepter et de lutter. Que tes mots ta chaleur ton sourire ta tendresse ton amour se déversent et circulent dans mon sang, se répandent et irradient mes organes et mes cellules saines. Que la fusion de nos cœurs de nos âmes et de nos énergies combattent l'ennemi sournois et malin, camouflé et tapi au tréfonds de notre être. Maman, ne m'oublie pas, reste auprès de moi, reste ancrée dans ma mémoire.

Tous avaient levé leur verre pour trinquer, mais Eve retardait l'instant où elle ferait de même, se plongeant avec délice dans chacun de leur visage. Bien sûr, aucun d'entre eux ne l'avaient oubliée, même ce matin - ils avaient réservé leurs souhaits et leurs présents pour cette soirée au restaurant-. « Joyeux anniversaire Eve, joyeux anniversaire maman », déclarèrent-ils tous en choeur. Eve choqua son verre avec les leurs, tout sourire, et les remercia chaleureusement. Elle leva discrètement son verre vers le ciel, et pensa à l'ironie de la situation. A partir de ce jour, chacun de ses anniversaires commémorera la mort de sa mère.

La tête me tourne, l'alcool, la fatigue, le relâchement après la longue journée. Le soulagement en sortant du centre d'imagerie. Les différents examens et les palpations n'avaient rien révélé. Toi, ma fille, tu échappes pour l'instant à ce que j'ai vécu à ton âge. Une mère atteinte par le cancer, amputée, anéantie par les traitements pendant de long mois. Une maladie déchirant mon innocence, abîmant nos liens, malgré une première issue heureuse, une rémission qui allait durer presque trente ans. Je me plonge dans tes yeux rieurs, j'observe ta moue, tes mimiques, tes gestes. C'est fou ce que tu ressembles à ce que j'ai été, mon portrait craché gardé sur ces anciennes photos jaunies par le temps. Quand tu seras devenue adulte, puis quand tu auras atteint quarante-cinq ans comme moi aujourd'hui, me ressembleras-tu encore ? Serais-je encore là pour toi si tu as besoin de moi ? Et vous, mes garçons, mes grands sur le point de devenir des hommes, comment mes gènes se sont-ils révélés, vous qui ressemblez tant à votre père. Quelle part de mon éducation, de mes valeurs, de mes convictions et de mes actions, sera partie intégrante de votre personnalité. Peut-on seulement connaître et imaginer ce que l'on transmet à nos enfants, et ce qui subsistera encore de nous les générations suivantes ?

La soirée se terminait, exceptionnellement douce. Ils s'étaient installés en terrasse, au milieu des plantes et des fleurs dans un recoin tranquille, et ne se résignaient pas à rentrer. Elle sentit la main de son homme qui se glissait dans la sienne, sa douce chaleur, sa tendresse qui remontaient le long de son bras.
Mon amour, mon ami, mon compagnon, après tant d'années communes, quelles peuvent bien être ces marques indélébiles que avons-nous déposées l'un dans l'autre, et qui resteront à jamais gravées dans notre chair ?

Eve leva les yeux vers le ciel étoilé, vers cette immensité, ce vertige des sens et de la raison. Elle se sentait apaisée, heureuse d'être une simple particule, si vivante, si seule parfois, mais tangiblement connectée aux êtres et aux choses dans cet univers déconcertant.
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Elena Hristova · il y a
Cette journée singulière m'a fait accélérer de rythme de lecture. Une sacrée aventure!
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Isamontigny · il y a
Merci de m'avoir lue ! Bon, ce texte a quantité de défauts, mais c'est super d'avoir été appréciée malgré tout !
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