Une joie morose

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Mathématicien de formation, je suis aussi passionné tant bien par l'informatique que par littérature. La poésie, la nouvelle et le roman sont les genres sur lesquels je m'essaie  [+]

Il était vingt-et-une heure, le quartier Étoudi était tout calme, plus que d'habitude. On entendait juste le sifflement entrecoupé de longues minutes de silence des véhicules jaunes longeant les rues pour chercher leur gagne-pain. Le quartier tout entier semblait endormi, chose pas de coutume dans un quartier aussi mouvementé que celui-ci. Tout est noir, tout. C'est bien normal, Eneo vient d'offrir une de ses scènes d'interruptions hasardeuses et longues d'énergie électrique. On ne pouvait qu'apercevoir, sans grande difficulté, le joli jeu de lumière, très merveilleusement agencé, juste en face, au palais présidentiel. À un demi mile du marché, se pointe dans une clôture faite de vielles tôles toutes usées et dont le mur de la maison n'attend plus que quelques pluies pour rendre l'âme, la maison de monsieur Tchoffo, ancien gardien des plantations du haut Penja ayant prit sa retraite.

Il fut D'abord l'un des grands planteurs de palmier à huile dans la région du littoral. Il se ventait de ses récoltes records, ce qui guida sa décision de s'installer tout seul à Penja, une commune du département du Moungo. Il avait tout essayé chez-lui à l'ouest, mais hélas tournait à perte avec des rendements médiocres. Dès son installation à Penja, il vu des miracles lors de ses récoltes de poivre qu'il revendait à des prix faramineux. Séduit par ces prouesses, il essaya aussi d'incorporer dans ses cultures le palmier à huile qui jadis produisait à peine dans son ouest natal. Également, il ne reçu que du succès. Il devint alors l'un des plus grands cultivateurs de poivre et de palmier à huile dans le Littoral.
Assoiffé de gain, il prit un crédit ayant en tête de doubler sa production mais, cette saison ne fut point sienne. Il ne réussit à rembourser le prêt et finit par perdre sa plantation. Ruiné, il finit par devenir gardien dans les plantations du haut Penja en abrégé PHP. C'est une société détentrice de plus de la moitié de la production nationale en matière de bananier-plantain. L'implication de cette société dans ce processus s'est fait remarquée par le fait que le pays est devenu le premier producteur de cette denrée en Afrique.

C'est une maison très particulière, tant bien par sa dépravation, mais aussi par sa localisation juste au milieu de deux immeubles commerciaux appartenant aux âmes bien né du pays. Au salon, monsieur Tchoffo est confortablement installé, pieds et bras croisés dans son canapé entièrement usé. Lui au contraire, ne le quitte jamais. Tous sont attentifs et impatients à l'idée d'entendre le bruit d'une tôle se faire entendre, chose qui marquerait l'arrivée de quelqu'un à la maison.

- Jovany, va encore voir si c'est quelqu'un, ordonne le chef de famille. À la seconde où le petit se lève pour accomplir cette mission, on voit une jeune fille, avec encore toute la beauté et l'innocence de sa jeunesse, dévaler la petite descente qui sépare l'entrée du portion à la petite véranda annonçant le début du salon. C'était Brigitte, revenant de l'école.

- Maman... maman j'ai réussi... j'ai réussi.
- De quoi parle-tu Brigitte ? Qu'as tu réussi ?
- Maman c'est fini, enfin j'y suis ajouta t-elle en sautillant de joie.
- Arrêtes avec tes âneries et dis moi d'où tu sors à cette heure, ordonna son père.
- Pa'a je reviens du lycée, j'étais regarder les résultats.
- As-tu vu l'heure ?
- On m'a annoncé que les résultats du baccalauréat étaient déjà affichés. C'est de là que je reviens.
- Ça n'aurait pas pu attendre demain ?
- Pa'a j'ai réussi, j'ai réussi... J'ai la mention...
- Merci seigneur ! ma fille a aussi réussie. Eh Dieu, tu as aussi écouté mes prières. Merci éternel ! Déclara sa mère pétrie d'émotions. C'était pour elle une immense fierté, enfin... Tout le salon était en joie, frères et sœurs vinrent à leur tour féliciter leur aînée qui venait de parachever une étape aux combien importante de sa vie, de la leur aussi car, en tant qu’aînée, elle se devait de vite se caser pour pouvoir, elle aussi, tout comme ses parents s'étaient démené à financer ses études, de financer également ceux de ses frères et sœurs, afin qu’eux aussi puissent avoir un avenir aux promesses intéressantes.
Ce fut à présent au tour de son père de venir féliciter sa fille. Tout en larmes, de joie assurément, il se dirigea au devant de la prunelle de ses yeux, comme il aimait à l'appeler.

- Félicitations à toi mon petit trésor. Aujourd'hui, en ce moment même, seul notre Dieu connaît à quel point je suis fier de toi. J'ai pas pu aller à l'école, faute de moyens. Mes parents, s'en sont allés, prématurément. Ils m'ont laissé fils unique, sans héritage. J'aurai pu t'offrir une vie meilleure, le ciel en a décidé autrement et m'a poussé à prendre de mauvaises décisions. Ma chérie, tu es à présent la plus diplômée de toute notre famille. J'ai confiance en toi, je compte sur toi pour que tu sois ce que je n'ai pu être. Je me suis battu comme j'ai pu malgré mon petit CEPE pour que tu aies ce que moi je n'eus la chance d'avoir. Tu t'en es montrée assez digne jusqu'à présent, j'en suis très fier de toi. À présent ma fille, tu as fais le
premier pas, le pas le plus important mais non le plus difficile car en effet, ce qui t'attends te sera bien plus pénible, mais non pas insurmontable. Je sais que tu es une femme forte, tu t'en
sortiras, comme... comme...

- Papa... Papa... Mais maman qu'est-ce qui ne va pas ? Papa ! Pardon pa'a parle moi, supplia la petite Brigitte.
- Il fait une crise d' AVC, constate sa mère. La petite Brigitte eut beau essayée de pratiquer les gestes de premier secours appris au sein du service civique nationale dont elle était apprenante, mais rien.
- Papa essaye de sourire
- Papa serre les dents et tire la langue
- Papa lève les bras, aucune réaction de sa part. Il était totalement paralysé et n'entendait semblait-il aucun mot. Pendant que sa mère tentait de joindre les secours, la jeune Brigitte était toujours là, occupée à placer son père en position latérale de sécurité.

Au moment où on arriva à l'hôpital de garde le plus proche, la vie s'était éloignée de monsieur Tchoffo, sous les yeux vigilants et impuissants de sa famille. Brigitte était perdue, totalement désorientée et inconsolable. Ce fut pour elle, la première fois qu'elle voyait quelqu'un rendre l'âme, la première fois qu'elle perdait un proche, la première fois qu'elle ne pu porter secours à quelqu'un, à son père de surcroît. Quant-à ses cadets, ils n’appréhendaient même pas encore ce qui venait de se produire sous leur regard attentif et inconscient. Pour Jovany le benjamin, ce fut un jeu, un jeu bien triste et inacceptable, un jeu très injuste et méchant pensait intérieurement la jeune diplômé qui songeait dorénavant à son avenir, et qui souhaitait encore rendre ses parents fière d'elle. Elle se coucha sur le cercueil tout simpliste fabriqué pour son papa. Elle pleurait, hurlait de chagrin au point de se noyait dans ses larmes. Même les femmes pleureuses embauchées pour le sale boulot constataient qu'elles étaient loin d'atteindre son niveau. Brigitte ne voulait et ne pouvait admettre une telle chose. Elle pensait et repensait encore à cette belle triste soirée. Elle revoyait le sourire sincère et plein de promesses de son père, elle ressentait son odeur dans toute la maison, sur elle également. Elle revoyait sa joie de vivre, elle se revoyait dans ses bras, toute concentrée, entrain d'écouter très délicatement ses précieux
conseils. Brigitte refusa de laisser entrer en terre la dépouille de son père ayant alors fait le voyage jusqu'à leur Bandjoun natal. Elle s'y interposa gaillardement, pensant certainement que, si elle le voyait toujours, fut-il ou non dans ce cercueil, elle pourrait de nouveau lui parler, le prendre dans ses bras, écouter ses conseils. Elle ne songeait à oublier les séances de fouets dont elle était l'héroïne mais qui, savait-elle, avaient contribué à faire en sorte qu'elle soit là où elle est aujourd'hui, qu'elle ait ce précieux sésame tant convoité et envié des autres. Brigitte regarda dans ce bain de larmes où elle se trouvait. Elle se jeta dans le caveau alors qu'on y entrait son père, et disait vouloir rester avec ce dernier. Elle ne voulait se séparer de lui, elle l'avait toujours eu à ses côtés, depuis bientôt vingt ans, et n'était guère parée à se séparer de lui aujourd'hui.

Quant-à ses frères et sœurs, ils commençaient peu à peu, à mesure que les mois s’agrainaient, à comprendre que leur père ne reviendra plus jamais, qu'ils n'entendront plus jamais sa voix et qu'ils ne ressentiront plus sa chaleur.
Brigitte elle, n'avait toujours
pas incrusté cela dans sa petite tête. Chaque matin, elle accourait toujours dans la chambre de son père pour lui donner son petit déjeuner, le reste du repas d'hier qu'elle avait amoureusement réchauffé le plus souvent sous le froid sec du petit matin. À midi, elle ne manquait de courir à la boutique de son père, boutique dans laquelle il prenait sa retraite calmement, en attendant son jour, pour lui apporter sa part de repas que toujours, il lui proposait d'en goûter. À chaque fois et ceci depuis plus d'une semaine, elle se
retrouvait à ce petit carrefour avec le petit bol de la bouteille thermos qui contenait son repas, avant de s'en rendre compte qu'il n'y était pas et se mettait alors à pleurer en sanglots. Même lorsque, pour essayer de s'évader de l'atmosphère, pour essayer de se distraire, décidait de regarder
leur gigantesque poste télévisé tout dépassé, elle se retrouvait à mettre les programmes préférés de son défunt père, et s'asseyait près de lui, près de son fauteuil favoris, pour lui tenir compagnie, comme d'habitude. Sa mère eut beau lui rappeler qu'il n'est plus, qu'elle doit tourner la page et essayer de vivre sa vie, Brigitte semblait ne pas être prête à assumer une telle mission.



Du temps avait déjà passé, Brigitte et ses cadets semblaient s'en être fait à l'idée de l'éternel futur absence de leur père. Ils peinaient à poursuivre cette vie à laquelle ils ne furent point habitué, jusqu'au jour où leur mère comme le veut la tradition, devint la sixième épouse de leur oncle. Brigitte en voulait à sa mère pour cela. Elle ne cautionnait guère que juste deux semaines après la mort de son père, que sa mère décide de se remarier, de surcroît avec quelqu'un de la famille, avec leur oncle. Sa mère aura beau expliquée qu'elle n'y est pour
rien, Brigitte ne l'aurait toujours pas comprise si son oncle ne le lui expliquait par lui-même.

- Tonton, mais pourquoi as-tu fais ça ? Ne vois-tu pas que nous n'avons pas fini de faire notre deuil ? Mon oncle, non plutôt papa, car je suppose que je devrais désormais t'appeler ainsi n'est-ce pas ? T'es un homme sans scrupule et méchant.
- Ne dis pas ça ma fille. C'est pas moi qui l'ai voulu, c'est la tradition. Ne m'en veux pas, car j'y peux rien.
- Si, t'es pas obligé de le faire, renchérit la petite.
- C'est la tradition, on n'y peut rien. Dès lors que ta mère eut été dotée par sa belle-famille, elle fait automatiquement partie du patrimoine de son mari. Et, une fois le mari décédé, son patrimoine, ta mère en faisant partie, est automatiquement transféré à sa famille qui en devient propriétaire. Bon gré mal gré, un frère de son défunt mari, moi plus que je suis l'aîné, doit hériter de la veuve. C'est ça qu'on appelle le lévirat. Je n'y peut rien. C'est une pratique bien courante, tant bien dans le nord où les femmes en majorité ignorantes l'acceptent de bon cœur ; ou encore dans la plus-part des pays Africains, surtout en Égypte, super-grand d'Afrique; ou même en Asie.
- C'est une pratique qui vous est plutôt avantageuse. Pourquoi vous en plaignez vous ? Continuait-il. Je m'occuperai de vous comme je le fais de mes enfants. Je prendrai soin de ta mère, vous ne manquerez de rien. Insistait-il encore.
- Et si on ne le veut pas?
- Vous n'avez pas ce luxe là. pour moi, j'ai des femmes et des enfants. C'est la tradition qui m'y oblige, rien d'autre. Si ta mère s'en tête à refuser, elle devra rembourser sa dote et sera rejetée par la communauté. À elle de décider.
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Mikky MUANDALI · il y a
Très beau récit d'une culture dont je n'ai plus que les traces malheureusement. Merci pour ce texte !
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De margotin · il y a
Besu texte
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Valdemar Belloc · il y a
Prometteur. Ça mériterait d'être développé. Que vont-ils devenir, tous ces gens ? J'attends la suite !
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Isabelle Is'Angel · il y a
A la découverte .... d'une culture que je ne connais pas ! Beau texte !
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Nelson Monge · il y a
Images d'une culture qu'elles nous apprennent à connaitre. Très bien écrit !
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Brandon Ngniaouo · il y a
Merci à vous Nelson.
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Georges Marguin · il y a
Belle écriture, belle histoire, beaux vécus. Respectons les traditions. Chez nous, il y en a encore.
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Brandon Ngniaouo · il y a
Effectivement Georges. Ce sont ces traditions qui constituent l'identité d'un peuple.
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Georges Marguin · il y a
Les traditions se perdent, les jeunes aujourd'hui qui croient tout savoir, les taxent de désuets et c'est bien dommage. Moi qui approche du siècle d'existence je me souviens de la joie de vivre et des franches parties de rigolade grâce aux traditions.
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Brandon Ngniaouo · il y a
Hahahaha... malheureusement nous jeunes ne pouvons expérimenter cette joie. La modernité à tout emporté. Tout. Nombreux sont ceux là aujourd'hui en Afrique, qui grandissent en ville et finissent leur vie sans jamais connaître leur village. C'est vraiment dommage avez-vous dit.
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JAC B · il y a
Une écriture spontanée et une autre culture...que je découvre.Merci Brandon.
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Brandon Ngniaouo · il y a
Merci de votre passage.
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Gideon Lincoln · il y a
Quel plume sublime!!! Du vrai de chez nous. Bravo!!!
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Brandon Ngniaouo · il y a
Merci
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Ginette Flora Amouma · il y a
Dépaysant et très instructif .
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Randolph B. · il y a
Encore une fois, un récit captivant, au sein d'une culture autre. Merci Brandon.