Une ïle

il y a
6 min
13
lectures
2

Déprimé jovial, pessimiste plein d'espoir, passionnément dilatante, activement oisif... Une tranche de rire (jaune) entre les deux faces de ma médaille en chocolat, et je serai momentanément  [+]

Deux jours, deux jours déjà depuis qu’il s’était échoué sur cette grève désolée. Deux jours, et aussi surtout, une nuit ! La nuit la plus terrible de sa vie.
Il était démuni de tout. Ses seuls biens : une chemise en lambeaux, un pantalon déchiré avec dans la poche une boussole inutile, et une liasse de dollars canadiens. Il était affamé. Il avait bien capturé un malheureux crabe qu’il avait envisagé d’écraser avec une pierre avant de le consommer cru, mais l’avait finalement rejeté à l’eau. Il aurait préféré le cuire, seulement pour cela il eût fallu qu’il ait du feu, et du feu, il n’en avait pas !
Durant la nuit, interminable, il avait dû subir les assauts de moustiques gros comme des ptérodactyles qui attaquaient en blitz. Sa peau n’était plus qu’une immense et unique démangeaison, une piqûre sur sa paupière le rendait à moitié aveugle, et une douleur aiguë lui vrillait la tête. S’il avait pu faire du feu, la fumée aurait éloigné les escadrilles d’insectes... mais il n’avait pas de feu !
Si la journée la chaleur était encore étouffante, la nuit il avait grelotté de froid à s’en briser les os. Il s’était bien confectionné un semblant de matelas avec des écorces de bouleau disposées au fond d’une petite anfractuosité, et vaguement protégé avec des brassées de feuilles sèches, rien n’y avait fait, il était transi. Ce qui l’aurait réchauffé c’eût été une bonne flambée. Mais voilà, il n’avait pas de feu !
Il avait au moins trouvé de quoi boire : l’eau un peu boueuse d’une grande mare située au centre de l’île. Il n’avait aucune idée de la provenance de celle-ci : s’agissait-il d’une source, d’un puits artésien ou d’une simple retenue éphémère d’eau de pluie croupie ? Il supposa finalement que le bassin était plus ou moins permanent, car habité par divers batraciens bruyants, et se persuada que l’eau était potable. Mais avait-il le choix ? Il aurait quand même aimé pouvoir la faire bouillir pour plus de sécurité. Mais sans feu...
De plus, il ne possédait pas de récipient. Il aurait peut-être pu en confectionner un avec la glaise qui était assez abondante aux alentours du point d’eau, et même cuire ensuite la terre... s’il avait eu du feu !
Le feu, le feu était le nœud gordien, une condition sine qua non, son ultime préoccupation. Le souci c’est que si l’on peut faire du feu de différentes manières... dans les livres, ici c’était la réalité pragmatique du monde sauvage, et lui n’était pas un sauvage, juste un citadin civilisé peu rompu aux techniques de survie en milieu hostile. Il avait frotté inlassablement divers bouts de bois et autres bâtons jusqu’à l’épuisement, mais n’avait obtenu que des ampoules qui le faisaient souffrir atrocement. Il avait aussi vaguement cherché du silex, mais n’était même pas sûr de savoir reconnaître la pierre s’il la voyait, et de toute façon il lui semblait bien avoir lu quelque part que le silex seul ne suffisait pas, qu’il fallait y associer une autre roche, dont il ignorait tout, ou bien un bout de métal ferreux, qui lui manquait indubitablement.
Et il eut l’illumination : la boussole, bien sûr !
Le premier jour il avait gravi un modeste monticule, point culminant de l’île, et avait constaté à son grand désarroi que celle-ci ne s’étendait que sur quelques malheureux hectares. Tout autour et jusqu’à l’horizon, il n’y avait que la mer verte qui imposait à l’œil l’immensité de sa masse liquide. La boussole au fond de sa poche ne lui serait donc d’aucune utilité dans son petit enfer personnel et il l’avait complètement exclue de ses pensées. Il réalisait maintenant son erreur. En effet elle était protégée par un cadran en verre, et celui-ci allait lui servir de loupe pour allumer un feu. C’était ça la grande idée !
L’ennui, c’est qu’il n’avait pas le moindre outil, pas même un canif, et que le verre était bien serti. La veille, il s’était d’ailleurs déjà posé la question du couteau. Il savait bien que cela lui serait vite indispensable, que ce serait même une priorité à considérer rapidement une fois réglé le problème crucial du feu. Il avait donc tenté de frapper quelques galets pour obtenir des bords tranchants, qui pourraient lui servir à découper une viande... quand il aurait réussi à s’en procurer. Il n’arriva qu’à blesser un peu plus ses mains fragiles. Ce n’est pas demain la veille qu’il allait réinventer le biface ! En revanche, il pourrait se servir d’une pierre pour dessertir le cadran de la boussole — en théorie. Il eut la chance de trouver un rocher pointu dont un bord saillait et qui pourrait faire office de perçoir. Il présenta le cul de l’instrument et tourna en appuyant fermement avec des petits à-coups prudents, pour ne pas risquer de casser le verre. Il força, frotta, gratta ; s’épuisant, s’échinant, suant, pendant des heures, et finit par obtenir un petit trou dans le boîtier en cuivre. Il y inséra en force un petit bâton et l’élargit en poussant précautionneusement. Il réussit enfin à désolidariser le cadran sans le briser. Il avait sa loupe ! Comme la journée était bien avancée, et le soleil déclinant, il allait devoir se résoudre à passer une nuit de torture supplémentaire. Et bien tant pis, car maintenant l’espoir était là, et il savait qu’il allait survivre. Il était décidé à supporter stoïquement les insectes, le froid, la migraine engendrée par le manque de sommeil, et tous les inconforts de sa dernière nuit sans feu. En attendant, il profita des dernières lueurs du crépuscule pour entamer les préparatifs du lendemain. Il sélectionna des brindilles, disposa à côté des petites branches, et un peu plus loin une réserve de bois plus gros. Avec des galets, il confectionna un petit muret qui protégerait le foyer d’une brise inopportune, et satisfait de lui, s’installa du mieux qu’il put, pour la nuit difficile qui s’annonçait. Celle-ci fut comme prévu un calvaire. Cependant, son moral en hausse et surtout une incommensurable fatigue lui permirent de dormir quelques heures d’un sommeil hanté de rêves délirants.
Un peu avant l’aube il se rendit sur la grève où il avait préparé son foyer et attendit le lever du soleil. Il sondait du regard la profondeur des ténèbres quand la mer entière sembla s’irradier, comme si un titanesque volcan surgi des abîmes y déversait sa lave incandescente sur toute la largeur de l’horizon. C’était d’une beauté fascinante : le spectacle magique d’une nature fantasmagorique. Il s’agissait en fait du Soleil derrière l’horizon qui traversait la couche de mer, et l’illuminait de l’intérieur juste avant de se lever. Puis le ciel rougeoya et ce fut une explosion de couleur et de lumière. L’astre du jour apparut dans toute sa majesté, et le pauvre naufragé pleura longtemps devant ce spectacle qui le paralysait d’émotion.
Il sortit un billet de cent dollars qui allait lui servir pour la première flamme, le froissa et le posa délicatement au-dessus des brindilles. Il orienta la loupe de façon à concentrer les rayons solaires en un point fixe. Les mains tremblantes d’excitation autant que de fatigue, il réussit pourtant à trouver le bon réglage. Sur le billet, le petit point de lumière vive se mit à brunir, et de la fumée commença à s’élever. Son cœur battait à rompre les côtes, mais sa main était à présent ferme, et il était d’un calme qui l’impressionnait lui-même. C’est alors qu’il sentit sur le haut de son crâne comme le petit choc de quelque chose de frais... puis sur sa main une grosse goutte tomba, et une autre sur son bras, et finalement une sur le cadran de verre qu’il continuait de fixer. Il leva la tête, tout semblait normal, terriblement normal... mais ce fut soudain le déluge, brutal ! Des torrents d’eau se déversèrent sur la plage. Il courut se réfugier sous le précaire abri des arbres, abandonnant là ses espoirs et son malheureux bout de verre. Un sursaut de lucidité lui fit toutefois rebrousser chemin et il récupéra la loupe qui lui servirait une fois l’averse passée, du moins l’espérait-il.
Par malheur, la pluie dura huit jours ! Huit jours sans la moindre interruption. Huit jours de jeûne presque complet. S’il réussit à tuer d’un coup de gourdin improvisé un des innombrables rats qui peuplaient l’île, il comprit vite que sa chance était due au fait que l’animal était malade. Toutefois, la faim étant plus forte que tout, il le dévora presque entièrement. Comme son estomac ne voulut pas l’accepter, il rendit tout, avec en bonus divers sucs et autres liquides organiques. Ses intestins ne furent pas en reste et il se vida par tous les orifices. Voilà maintenant que paradoxalement, sous ce déluge il risquait la déshydratation ! Malade et fiévreux, il tomba dans un demi-sommeil fébrile, et ne put guère plus bouger de son trou boueux. Quelquefois il s’éveillait quelques minutes et il savait alors que la mort veillait à ses côtés. Il ne savait plus où finissait son corps et où commençait le terrain boueux, il retournait à la terre avant même de s’éteindre complètement. Parfois, il se demandait s’il n’était pas lui-même la pluie, s’il n’était pas liquide dans le liquide. Il se demandait ce qui en fin de compte aurait raison de lui : la fièvre, le froid, la faim, la douleur, la folie... ?
Non ! Il devait réagir, il allait réagir, reconquérir son humanité, diriger son destin ! Il rassembla ses forces ultimes, réussit à se lever, trouva une solide brindille, bien droite, qu’il posa sur une pierre plate et sortit son cadran de boussole. Le plan était simple, il devait le positionner sur la branchette de façon à ce que, quand il appuierait des deux côtés, le verre se casse en son milieu. Il obtiendrait ainsi deux petites lames tranchantes, deux petits scalpels, instruments de sa délivrance. Avec le peu de force qu’il lui restait, il s’en servirait pour s’ouvrir les veines et mettre fin à son calvaire. Il était maître de son destin et refusait d’être une victime. S’il devait mourir, ce serait de sa propre main, de façon autodéterminée, en homme libre, comme il l’avait toujours été. Acerbe, il lança à l’île une suprême invective : « Tu ne gagneras pas, tu n’auras pas ma peau ! »
Il positionna la lentille et appuya. Au lieu des deux demi-disques espérés, il n’obtint que des petits bouts de verre, des esquilles fragiles, dont une qui se planta douloureusement dans son pouce, mais aucun fragment suffisamment gros pour qu’il puisse espérer s’en servir pour s’ouvrir mortellement la veine ! Il pleura ses dernières larmes et tenta de se relever. Peut-être arriverait-il à rejoindre le rivage et à pénétrer dans la mer pour s’y noyer ? Il s’en crut capable et de fait, mû par une volonté surnaturelle il se dressa et se transporta laborieusement jusqu’aux abords de la plage. Il ne put cependant effectuer que la moitié du chemin et s’effondra vidé de toute énergie, vaincu, face contre terre. Il eut alors un affreux moment de lucidité, et réalisa dans son dernier souffle de vie, que la pluie venait de cesser et que le Soleil était au zénith...
2
2

Un petit mot pour l'auteur ? 2 commentaires

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Denys de Jovilliers
Denys de Jovilliers · il y a
Quelle ironie du sort, un aspect de la condition humaine bien douloureux.
Image de Bartho Lomé
Bartho Lomé · il y a
Merci de votre commentaire et aussi d'avoir pris le temps de lire un texte qui n'a pas été jugé suffisamment bon pour être en compétition.