Une heure à mourir

il y a
8 min
1
lecture
0
Histoire inspirée du fait divers de la condamnation à mort par injection létale de Suzanne Basso au Texas, jugée coupable de torture et du meurtre de son conjoint handicapé.

Une heure. Soixante minutes. Trois mille six cents secondes. Il y a quelques temps encore, je n'aurais jamais cru pouvoir quantifier de manière aussi concrète ce qu'il me reste de vie. Et, pourtant je suis là, dans ma cellule, moi, mathématicienne de la mort, à attendre cette fin d'une précision sans faille. Il faut environ sept minutes pour que les différents produits fassent effet. Sept minutes c'est le temps qu'il faut pour manger une tartine de confiture, étreindre passionnément ceux qui nous sont chères, s'engueuler, pleurer, faire un cauchemar, attendre un taxi, lire un poème... Je vais mourir, comme ces mots m'effraient. Ils sonnent comme un acte qui n'arrivera pas, trop improbable pour se produire. Trop impalpable pour comprendre que je ne pourrais pas vieillir. Quand ma peau, mes os et toutes mes idées ne seront plus qu'un souvenir et que le liquide froid s'insinuera dans une douleur sourde, je n'aurais que trop de temps pour penser que je meurs, pour le savoir, pour le sentir. Je ne sais plus. La logique se confond avec la peur. Une peur qui ne peut être atténuée par l'espoir. En cet instant je ne suis qu'un être parmi tant d'autres, mon sang est constitué comme tout les sangs, mon corps est le même que tout les corps, ma fragilité n'est pas différente d'un autre être. Seule ma valeur n'est plus. Elle s'est étiolée au fur et à mesure de mes actions. Je ne sais plus quand est ce que je me suis perdue. Certainement lorsque ce qui parait insupportable dans la conscience collective est devenu une possibilité pour moi. Je crois que c'est pour cela que les documentaires sur les prisonniers sont toujours aussi pauvres. Lorsque l'on leurs pose la fameuse question: "Pourquoi avez fait cela?" Leurs yeux se perdent dans le néant, à la recherche d'une réponse plausible. Mais la vérité c'est qu'il n'y a pas de justification existante quand on fait du mal. On le fait, c'est tout. J'ai torturé, j'ai tué pour aucun autre motif que je n'ai pas vu l'ensemble de mon acte. Comme lorsque l'on se concentre sur le détail d'un dessin sans prendre en compte l'ensemble. J'ai transgressé les règles petits a petit. L'amour s'est éloigné au profit de l'agacement, du dégout et de l'étouffement. Trop de fois, ma conscience s'est perdue et il est tellement simple de basculer quand on a l'ascendant sur quelqu'un. Mon mari est mort mais ce n'est pas lui que j'ai voulu éteindre, c'est l'inexorabilité de ma vie. Je l'ai connu handicapé. Il l'a toujours été. Et comme tout volontaire bénévole, j'ai été pleine de courage et de ragaillardie. Du moins, les premier temps. Ma force s'est étiolée à chaque bavoir souillé, à chaque toilette raté, à chaque crise de tétanie, à chaque crissement du pneu droit du fauteuil qui roule dans le salon. J'avais un enfant qui ne grandirait jamais, cette situation ne changerait jamais. Jamais. Et c'est ce mot qui cognait contre les rebords des verres d'aspirines diluées, qui me désabusé chaque fois que je m'endormais à coté de l'homme que j'avais couché, dont je façonnais la vie. Sans moi, il n'était rien d'autre qu'un être figé.
Quarante-cinq minutes. Quelles seront mes dernières pensées? Qu'est ce qui sera assez important pour accompagner mon esprit pendant sept minutes? Peut être qu'il n'y aura rien. Que lorsque que l'on sait que l'on va mourir, on ne pense qu'à la mort. La salle sera grise, l'encadrement de glace transparente, seule preuve qu'il existe encore un monde en dehors de cette prison, ne me montrera qu'une absence de visage. Aucune personne saine d'esprit n'aurait envi de venir assister à la mort de quelqu'un. Ca serait comme regarder une fin bâclée au théâtre. Surtout la mienne. Il y a deux groupes de personnes dans mon entourage: ceux qui me détestent pour ce que j'ai fais, et ceux qui m'aiment trop pour me voir mourir. Alors je serais face à cette personne qui exerce des gestes mécaniques et qui ne voudra pas une quelconque proximité avec moi, si courte soit-elle. Rien pour se concentrer, juste moi dans un néant chaotique. Je suppose que ce que le système judiciaire et carcéral attendent de mon esprit, c'est que la culpabilité m'assaille dans mes derniers instants. Que le fantôme de mes actes reviennent me terrasser à la manière d'un ouragan. Et pourtant, je sais d'avance que je ne penserais pas à mon crime. J'ai lu dans les journaux mon histoire. J'ai lu ce que j'étais sans y croire. Parfois, il y a un gouffre entre les faits et ce qu'il finit par arriver. Je ne remet pas en cause la brutalité de mon geste. Je sais ce que j'ai fais, mais je sais aussi pourquoi je l'ai fais. Mon crime n'a pour autre justification qu'il en est un pour le reste du monde. Et ma mort n'a pour autre but qu'il est une justification pour le reste du monde. D'ailleurs, pourquoi faudrait-il que je pense à ma souffrance ou celle que j'ai infligé aux autres? Je sais que se sera l'absence contrainte des choses aux pouvoirs de satisfactions infiniment petits qui me serrera le cœur dans cette salle vide. Boire un café me manquera, le vent caressant ma nuque me manquera, dévaler les escaliers pour atteindre le métro à temps, se disputer, lire, retenir ma respiration sous l'eau, appuyer sur l'interrupteur pour allumer la lumière. Autant de moments auxquels je n'avais jamais pensé avant qui me submergent à présent. J'ai couru vers une liberté à laquelle je ne pourrais jamais accéder. Elle était là, toute dispose, à m'attendre, comme une salve d'espoirs qui m'assaillait parfois de loin. Je me souviens, j'avais tellement peur d'aimer autrefois. Je regardais les autres avec une maladresse mêlée d'envie et de dégout. Et puis, il est arrivé dans ma vie, ou plutôt je suis arrivée dans la sienne. Si inoffensif, si rassurant... Il aurait toujours besoin de moi, il ne me quitterait jamais. Et ce lien qui autrefois se justifiait par lui-même est devenu au fil du temps mon bourreau. Je m'étais jurée de ne pas y penser et pourtant mon esprit ne cesse de se tourner vers le fantôme qui ma conduit jusqu'ici. J'ai tué quelqu'un qui ne pouvait pas comprendre qu'il devait mourir. Alors je l'ai fais lentement, comme pour lui expliquer mon geste, comme pour le justifier. J'ai regardé son agonie interminable pour être sur de ce que j'entreprenais. Je n'ai pas eu peur, je n'ai pas eu mal. Lui si. Je mérite mon sort. Voilà. Juste un quart d'heure de plus et je mérite de mourir. Juste un quart d'heure de moins et j'y vais de mon plein grès. Je gratte le joint entre le bord du lavabo et le mur. Le bruit m'est désagréable mais la sensation du vieux silicone qui s'enfonce sous mes ongles à quelque chose de relaxant. Cette cellule n'était pas la mienne à l'origine. On m'a transférer ici il y a une semaine. C'est la cage dont le murmure imprononçable te crache à l'oreille que tu es la prochaine vache à passer à l'abattoir. L'air sent l'humidité, la sueur remplie de la peur de mes prédécesseurs. Sur les murs, certains ont écrit leurs noms, seule trace de leurs existence. Pointage d'un désespoir lattant. Je ne veux pas être un nom sur une surface. Je suis une femme. Je suis née. J'ai hurlé de toute mes forces, j'ai couru de tout mon souffle, j'ai ris à en pleurer, j'ai écumé les désillusions. Non. Je ne suis pas juste un avis de passage. J'existe. Et le peu de temps encore qu'il me reste, je ne veux pas me sentir déjà morte.
Trente minutes. Aurais-je mal? Vais-je ressentir chaque veine, chaque artère, chaque organe qui me constitue? Peut être est-ce cela en fin de compte une mort parfaite: connaître son corps avec la même intensité qu'à la naissance. On va me tuer. Je prononce ces mots dans le vide et ils résonnent à mon oreille comme un appel à l'aide qui n'atteindra jamais personne. Ai-je bien vécu? J'ai connu des hommes, des femmes. J'ai goutté leurs corps avec une dévorante avidité. Mais avec le temps, il n'y a plus rien à apprendre des autres, on les regarde parler avec toujours cet intéressement feint. On les salue de loin au détour d'une rue. Le silence devient un ami et la seule personne qui peut encore nous surprendre, c'est nous même. Je me souviens qu'étant enfant, rien ne m'atteignais, je transformais les boites de conserves vides et les bâtons de bois en chevaliers, les cartons en cabanes, les insectes en dragons. J'étais invincible. Je slalomais entre mes imaginaires sans voir mes parents se déchirer, sans vouloir comprendre la pourriture environnante. En grandissant, je suis devenu ce qu'il était inexorable que je sois. Juste une autre qui ne pourrait pas espérer mieux. Je faisais partie de ceux dont on devine le milieu auquel ils appartiennent rien qu'en les regardants. J'ai appris à me méfier des autres au fils des déceptions. Personne ne trouvait grâce à mes yeux. J'écumais les relations en reproduisant les mêmes échecs. J'avais l'impression de créer quelque chose de grisant chez les hommes, que tomber amoureux était aussi simple que de me quitter. Je ne créais pas de lien durable, je décortiquais leur psyché et trouvais leurs failles pour mieux cacher les miennes. La vérité c'est que personne n'a eu envi de me sauver. Les hommes sont opportunistes. Ils prennent sans se rendre compte que c'est tout ce qu'il vous reste. Et quand ils en ont fini avec vous, il vous crache à la figure que vous ne les écoutez plus, alors qu'il ne se sont jamais rendu compte qu'il ne vous avez jamais entendu. J'aurais dû me sauver moi-même, mais j'aurais tant aimé que quelqu'un est le cran de se battre pour moi. J'ai fini par arrêter de croire que quelqu'un viendrais. Les chevaliers de mon enfance sont redevenus ce qu'ils étaient: des boites de conserves vides. Mon mari ne me sauverait pas mais il avait pour imparable excuse qu'il n'était pas en capacité de le faire. Il n'avait rien à me prendre, je lui donnais tout. Je n'avais rien à cacher, comment pourrait-il ne serait-ce que remarquer? Désormais je devrais compter les mots que je n'ai pu lui dire en sanglots. J'ai façonné un monstre empaqueté dans une jolie maison bienveillante sans me rendre compte que le monstre, c'était moi.
Quinze minutes. Je n'ai plus assez de temps pour penser mais suffisamment pour attendre. La peur gonfle ma gorge et m'étreint la poitrine. Une plainte s'échappe de mes lèvres tremblantes. C'est donc cela la véritable mort, cette interminable agonie avant de savoir ce qui nous attend. Et si la procédure ne se déroulait pas comme prévue? J'avais lu une fois qu'un homme avait mit quarante-cinq minutes à mourir. L'abdomen est censé se gonfler, ce qui entraine le blocage du diaphragme et arrête ainsi la possibilité de s'alimenter en oxygène. J'ai terriblement peur que la vie s'accroche à ma peau comme un enfant que l'on cherche à séparer de sa mère. Un gardien m'apporte un plateau abondant de nourritures. Je me perds dans la contemplation de tout ce gâchis. Comme ci la vue de ce repas avait quelque chose de réconfortant. Cela m'importe peu de me remplir la panse à m'en étouffer pour mieux me déposséder de mon corps par la suite. Est-ce cela qu'il a ressentit toute sa vie? Cette incapacité de ne pouvoir éprouver que ce que ses propres limites lui imposaient? Juste retour de bâton pour moi, le bourreau. Je découpe un bout de saucisse que j'approche de ma bouche. Le contact de ce met salé à mes lèvres me donne presque les larmes au yeux. Un tel délice n'est plus qu'un interdit, un rappel de ce qui me sera bientôt impossible. Finir sans air. Les poumons brulants. Les artères hurlants leurs douleurs à une cadence affolée. Les extrémités bleutées, perdant leurs vie sous mes yeux exorbités. J'ai peur. J'ai peur. Je me recroqueville sur le lit. En fermant les yeux, des larmes se forment et s'échappent à toute vitesse telles des torpilles de regrets désormais inutiles. J'essais de m'imaginer dans mon jardin, un symbole de paix et de liberté même à l'époque où je l'étais. Comme je l'aimais ce jardin, sentir l'herbe se rabougrir sous le poids de mes pieds, l'eau perlant sur les toiles d'araignées après la rosée. La nature est toujours fascinante pour les personnes tourmentées. Elle est parfaite à sa manière et le reste. Car chaque changement n'est rien d'autre qu'un changement. Mon esprit se tourne brusquement vers toute les choses que je ne ferais plus. Tout les baisers qui ne seront jamais donnés, tout les rires qui ne se briseront jamais en milliers d'éclats, toutes les bouffés d'airs et les regards tournés vers le ciel. La question ne se pose plus, je suis passée à côté de ma vie. Je l'ai vu chaque jours, dans tout mes espoirs, à chaque arrêt de bus qui n'est jamais passé, elle m'a fait signe poliment de la main sans jamais s'approcher. Je l'ai dévisagé avec méfiance comme l'on fixe un chien dangereux. La réalité, c'est que j'aurais du lui sauté au coup et l'embrasser avec passion. Mais je suis restée pétrifiée devant cette nymphe, pantelante de désillusion. Moi, la désamoureuse de l'existence. J'ouvre les yeux avec difficulté. La fièvre a recouvert mon front d'une fine pellicule de sueur. Nul besoin de graver mon nom dans ces murs, mon odeur s'en ai chargé, s'ajoutant à celle d'autres sans que je n'ose l'en dissuader. Je me redresse lourdement. J'entends le tintements des clefs du gardien qui se soulèvent à chacun de ses pas. Le bruit s'arrête devant ma porte qui s'ouvre lentement. Mécaniquement, je me lève et tend mes mains. L'homme me passe les liens de fer avec une précision calculée. Il me voit sans me voir. Je ne suis plus une personne pour lui. Juste quelque chose qui ne sera plus dans quelques minutes. Son regard reste muet. Le mien est un chrono qui cadence mes ascensions dans la couloir de la mort au rythme de ces mots: sept minutes, sept minutes, sept minutes...
0
0

Un petit mot pour l'auteur ? 0 commentaire

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,