UNE FEMME ORDINAIRE

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J'écris... je m'éparpille... les mots pétillent... et je frétille  [+]

Madame la Présidente est en tournée, sa limousine l’emporte vers la plateforme lointaine d’une usine en grève. Pour cette délicate intervention, elle a revêtu un tailleur stricte de soie grise, tiré ses cheveux en un chignon sévère, et chaussé de fins talons-aiguilles lui assurant hauteur et importance. Son PC-tablette extra-plat ouvert sur les genoux, elle regarde sans le voir le paysage glisser derrière les fenêtres teintées. Elle songe à la corvée qui l’attend et pianote avec ennui la fin du discours qu’elle devra prononcer tout à l’heure devant les grévistes. Mesdames, messieurs,... Travailleuses, travailleurs,...
Travailleuses, travailleurs, mes chers amis, pianote Madame la Présidente.

La fin du discours la tracasse, elle ne l’a pas encore trouvée. Peut-être un - Je vous ai compris... ? Non, non. Madame la Présidente ne comprendra jamais ses soi-disant chers amis qui ne veulent pas prendre de la peine. Le paysage grésillant sous le soleil de midi la nargue derrière la vitre chauffée à blanc. Dieu qu’il fait chaud dans cette limousine ! Putain de sécurité ! Putain de fenêtres blindées qui ne s’ouvrent pas ! Putain de soleil ! Putain de campagne ! Une putain d’envie pressante tenaille Madame la Présidente qui se tortille dans sa jupe trop ajustée, le secrétaire particulier s’inquiète. Arrive fort à propos un petit bois de chênes verts au détour d’un virage.
Venez donc par ici, semble leur dire le petit bois de chênes verts.

La vessie de Madame la Présidente va éclater. Elle somme son chauffeur de s’arrêter, lance à son secrétaire particulier un impérieux j’ai besoin d’intimité !, claque la portière de la limousine, sa précieuse tablette plaquée contre le ventre. Attendez-moi là !, leur dit-elle d’un ton habitué à l’obéissance. Quand les oiseaux et les petites fleurs ont aperçu Madame la Présidente avec son chignon sévère, son tailleur stricte et ses escarpins vertigineux, ils ont eu si peur qu’ils se sont arrêtés de chanter et de bruire sous la feuillée. Ils n’ont jamais vu de Présidente, et se demandent à voix basse : qui est cette belle dame haut-perchée ?
Qui est cette belle dame perchée sur ces incroyables échasses?

La dame haut-perchée retrousse sa jupe sur son ventre d’albâtre, et s’accroupit au pied d’un jeune chêne. Quel est ce bruit ?, se demande le petit monde à plumes. Soulagée, la dame enlève ses escarpins, pose son délicat postérieur sur la mousse, un peu de fraîcheur ne nuit pas, ouvre son PC-tablette, laisse courir ses doigts sur le clavier. - C’est une artiste ! dit la fauvette... C’est une musicienne, renchérit le bouvreuil, voyez comme elle pianote, elle compose...C’est une compositrice ? demande un merlichon à peine sorti de l’œuf,... Mais non, pépie maman merlette qui a chanté une saison entière dans les jardins de l’Elysée, c’est une Présidente ! Et tout le petit bois va chuchotant : C’est une Présidente...
C’est une Présidente, c’est une Présidente, chuchote le petit bois de chênes verts.

Est-ce que c’est méchant, une Présidente, demandent les merlichons. Pas du tout !, répond maman merlette. Et sur cette assurance, les oiseaux se remettent à chanter, comme si la belle dame haut-perchée n’était pas là. Indifférente à tout ce joli tapage, Madame la Présidente referme son clavier et, index levé, commence à déclamer de sa voix de cérémonie : Travailleurs, travailleuses,..., lorsqu’un éclat de rire l’interrompt. Elle lève la tête, outrée, un bel oiseau noir s’est perché sur une basse branche juste au-dessus d’elle. - Akoâbon?, Akoâbon? - rauque le bel oiseau noir. - Comment ça à quoi bon ? - demande Madame la Présidente qui reprend, sévèrement,- Travailleurs, travailleuses...
Travailleuses, travailleurs... reprend pompeusement Madame la Présidente.

Le bel oiseau noir clappe du bec. Les petites fleurs, répondant en cœur à l’injonction, se haussent d’importance sur le bout de leurs tiges et murmurent innocemment : Belle dame, sentez-vous comme nous sentons bon ? Travailleurs... travailleuses... balbutie Madame la Présidente encore deux ou trois fois, travailleurs, travaill... trav... Mais le vent, aidé de l’oiseau noir, emporte au loin les mots, les nuages les suivent de leur divine musique, les oiseaux à l’unisson les accompagnent de leurs plus jolis airs, et les petites fleurs frémissent dans leurs troublantes fragrances. Bref, vous l’avez compris, tout ce petit monde se ligue pour l’empêcher de peaufiner son discours.
Tous conspirent pour empêcher la belle dame d’achever son discours.

Alors, Madame la Présidente, vaincue, se laisse couler sur la mousse, envoyant paître tous les laborieux de la terre du monde et de ses environs. Grisée de parfums, ivre de musique, ne pouvant résister plus longtemps au charme soudain qui la transporte, elle dégrafe son tailleur de soie grise, envoie valser ses escarpins, ôte cette jupe infâme qui lui comprime le ventre et les fesses. Madame la Présidente se laisse enfin aller, une fois n’est pas coutume, à la douceur du temps. Les grévistes n’ont plus qu’à aller se faire voir ailleurs et la Muse des Présidentes n’a plus qu’à baisser ses chastes paupières sur ses yeux vertueux.
Voile-toi la face, ô Muse des Présidentes !

Lorsque, au bout d’une heure, le chauffeur et le secrétaire, travailleurs particuliers ne comptant pas leurs heures au service de la Présidente, très inquiets, osèrent profaner le petit coin discret niché au creux du petit bois de chênes verts, un spectacle inimaginable les fit se reculer d’horreur.... Vautrée sur un tapis de mousse onctueuse, le postérieur à l’air, jambes en croix, largement offerte à l’ombre fraîche de la feuillée complice, les yeux clos, Madame la Présidente suçotait quelques tiges de fleurettes de sa bouche gourmande en flattant de ses doigts blancs un gros oiseau noir lové sur son ventre d’albâtre.
Sur le ventre d’albâtre l’oiseau noir roucoulait : acroâ, bon... acroâ, bon...

... Dans le silence de son cabinet d’aisance Madame la Présidente peaufine son discours d’adieu. Tout à l’heure elle endossera son petit tailleur bien ajusté aux entournures, fait sur mesure par son couturier à voile et à vapeur, si flatteur. Elle dira au revoir aux fastes et aux dorures. Car Madame la Présidente est sur la touche. Demain elle ira faire ses emplettes à la superette de son quartier, elle fouillera dans son porte-monnaie à la recherche de quelques piécettes, provoquant des remous dans la queue des ménagères pressées. Elle ne sera plus qu’une femme ordinaire qu’on houspille pour mieux la faire taire.
Elle leur avait pourtant bien dit qu’elle n’était qu’une femme ordinaire.

Assise dans son cabinet d’aisance, le seul endroit où elle peut laisser son corps s’exprimer sans craindre les regards importuns, Madame la Présidente peaufine son discours d’adieu. Mesdames, mesdemoiselles, messieurs... Elle a beau écrire vingt fois de suite... Mesdames, mesdemoiselles, messieurs... Mesdames, mesdemoiselles, messieurs... la suite ne vient pas. Jupe retroussée haut sur les hanches, slip et collant en tirebouchon sur les chevilles, Madame la Présidente se gratouille l’oreille droite avec le manche de son stylo. Soudain, par la fenêtre ouverte sur les jardins de l’Elysée, un acroâbon roucoulé lui parvient. Alors, la femme ordinaire déchire ses mots en mille morceaux, les jette dans la cuvette, tire la chasse, rajuste son attirail sur son ventre d’albâtre de présidente sortante, et s’en va retrouver l’oiseau.
La femme ordinaire va rejoindre son petit monde au petit bois de chênes verts.
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Thara · il y a
Elle était bien plus inspirée par l'oiseau, que par la tournure de son discours à écrire...
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Yasmina Sénane · il y a
Que du plaisir ! J'ai vraiment aimé cette "rencontre" avec la nature.
"Autour du brasier" à découvrir sur ma page, pour retomber en enfance !

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Paul Thery · il y a
Nevermore ! (traduction française: acrôa bon ! ) ;-)
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Philo lenglet · il y a
Le jour où on aura une femme présidente, j'ai bien peur qu'il n'y ait plus de chênes verts, plus de forêts... il ne restera que des acroâbon, et encore, c'est même pas sûr !
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Fantec · il y a
Ah oui, ces gens ont des envies basiques comme le petit peuple ! Lol.

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