Une bulle de champagne

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Le futur n'est pas encore écrit, il le sera en fonction des choix que nous faisons dans le présent  [+]

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La vie nous réserve parfois des surprises inattendues, une parenthèse enchantée dans la banalité du quotidien, une bouffée de bonheur comme une bulle de champagne qui éclate et monte à la tête, éphémère et inoubliable en nous laissant la saveur du charme du moment.
Cette sensation d'être importante, de compter pour quelqu'un, ce sentiment de plénitude et de bien-être, parfois coupable mais si rassurant que chacun de nous souhaite ressentir un jour dans sa vie.
Je me suis souvent demandé ce qui se serait passé si je n'avais pas franchi la porte ce jour-là, si j'étais juste restée dans la voiture à l'attendre.
Ma fille Julie avait 17 ans, l’âge magique qui donne le droit de vivre pleinement, intensément, avec les amis, plus qu'avec ses propres parents. Je me souviens avec nostalgie de cette période pendant laquelle j’avais davantage l'impression de servir de taxi que de mère à ma propre fille.
Je l’attendais dans la voiture depuis plus d'une demi-heure, lorsque je décidai d'aller la chercher à l'intérieur du bâtiment.
Je me sentis aussitôt déplacée dans ce lieu luxueux, et j'espérais secrètement que personne ne m'avait aperçue, lorsqu'un homme, élégant, un sourire aux lèvres s'approcha en me tendant la main.
Vous devez être la maman de Julie ?
Oui, c'est ça, je suis sa maman.
En prononçant ces paroles, je me sentis un peu ridicule, comme si je plagiais la réplique d'une mauvaise actrice de cinéma.
Je suis Alexandre Lagrange, le tuteur. Votre fille est vraiment formidable. Ce n'est pas souvent que nous avons la chance d'avoir une stagiaire comme elle.
Julie balaya ces compliments avec l'arrogance de ses 17 ans et son comportement me mit mal à l'aise. Je sentis la chaleur m’envahir et mes joues s'empourprer.
Je restai un instant, un peu gauche, ne sachant plus quoi dire à cet homme qui me dévisageait avec une insistance un peu indécente.
Alicia Demers ? reprit-il alors, tu ne te souviens pas de moi ? Alex Lagrange.
Alex...
En effet, ce nom me disait quelque chose tout à coup. Il semblait ressurgir, tel un écho du passé du tréfonds de ma mémoire.
Nous étions ensemble au lycée.
Alex ! Oui, je me souviens maintenant. Ça alors, si je m'attendais à te revoir ici, c'est marrant. Qu'est-ce que tu deviens ?
Comme tu vois, je travaille ici, et toi ?
Oh ! Moi... Je travaille chez Raylord industrie.
Je passai sous silence le fait que j'étais mariée, mais il devait bien s'en douter puisqu'il connaissait Antoine et Julie. Il n'en parla pas non plus.
On pourrait aller prendre un verre. Je connais un petit bar à deux pas d'ici.
Je croisai le regard de Julie et compris aussitôt que celle-ci n'avait absolument pas envie de prendre un verre avec son maître de stage.
Une autre fois peut-être, répondis-je sur un ton désinvolte.
Cette réponse ne reflétait pas vraiment ce que j'avais envie de faire, mais comme Alex n'insista pas, j'éprouvai un petit pincement au cœur.
À demain peut-être ? dit-il en me serrant la main, un peu plus longtemps que nécessaire.
Le soir à table, j'aurai voulu parler de cette rencontre inattendue, mais comme à son habitude, Julie nous abreuva d’anecdotes qui avaient peuplé sa formidable journée. Je m'isolai dans une bulle de solitude, l'esprit ailleurs, perdu dans de vieux souvenirs.
Au lycée, Alex n'avait rien du garçon séduisant qui faisait craquer les filles. Il était légèrement enrobé, blond, les yeux marrons, parlant avec un léger zozotement que je trouvais attendrissant. J'aimais bien discuter avec lui le matin sur le chemin qui menait de l’arrêt de bus au lycée. À peine quatre minutes qui suffisaient à éclairer ma journée.
Le lendemain, je reçus un appel, un numéro inconnu qui s'afficha sur l’écran de mon portable, tel un intrus dans ma petite vie bien rangée.
Alicia ? c'est Alex.
Alex ?
Je feignis l'étonnement.
Oui, tu sais le maître de stage de Julie.
Quelque chose ne va pas avec elle ? demandais-je avec inquiétude.
Non, je voulais juste t'inviter ce soir à aller prendre un verre.
J'avais vraiment envie de lui répondre oui, mais était-ce bien raisonnable ?
Après tout que pouvait-il y avoir de mal à passer la soirée avec un vieil ami que je n'avais pas revu depuis longtemps ? Je pris alors la décision qui sur le moment me parut la plus appropriée.
Oui, répondis-je sur un ton neutre, même si cette réponse sonnait faux, comme une trahison envers Antoine.
Super ! Alors, à ce soir, Alicia.
En rentrant du travail, je me précipitai sous la douche, mais au moment de choisir mes vêtements, j’hésitai, je ne devais pas en faire trop.
Au bar, Alex était déjà arrivé, il portait un élégant costume bleu acier et je me sentis en décalé avec mes baskets et mon pantalon en toile, je m’installai en face de lui.
Il commanda une bouteille de champagne, les bulles me montèrent rapidement à la tête, je me sentais bien, riant et parlant de tout et de rien.
Un moment de pur plaisir et de bonheur intense que les années n'ont jamais effacé de ma mémoire.
Alex était à l'écoute, prévenant, drôle, il voulait tout savoir sur moi. Je me sentais importante, spéciale à ses yeux qui pétillaient sous la lumière tamisée du lieu.
Il ne parla pas de femme ni d'enfants et je n'osai pas aborder le sujet, redoutant sa réponse.
La soirée passa comme une brise légère qui me laissa un sentiment de vide et de manque indéfinissable lorsqu'elle prit fin.
Quand il me raccompagna, il déposa un baiser sur ma joue, un seul, sensuel et envoûtant, qui me laissa perplexe et troublée. Je le regardai s'éloigner sous la pluie.
À la maison, Julie et Antoine n'étaient pas encore rentrés, ce qui me permis de savourer encore un peu ce que je venais de vivre dans le silence de l'appartement.
Mes pensées étaient confuses, teintées de culpabilité, j'avais du mal à comprendre ce qui m'arrivait.
Puis tout s'enchaîna, je rencontrai Alex chaque jour, au supermarché où il venait faire ses courses, à la boulangerie puis à la station service. Nous étions restés toutes ces années à vivre l'un près de l'autre sans jamais nous rencontrer et voilà qu'à présent le destin prenait un malin plaisir à mêler les fils de nos vies.
Un samedi soir, je me retrouvai seule à un spectacle du lycée auquel Julie m'avait un peu traîné de force. Elle présentait une pièce de théâtre répétée durant des semaines entières. Il était donc inconcevable que je n'y assiste pas. J'oubliai ma fatigue de la journée pour l’accompagner au spectacle.
Alex était là également, discutant avec un jeune garçon, certainement son fils.
Je l’aperçus immédiatement mais pris soin de l'éviter, n'ayant aucune envie de croiser sa femme.
Dans l'ombre de la salle, peu avant que le spectacle ne commence, je sentis une présence à mes côtés, les effluves d'un parfum que je connaissais trop bien m'enivra tout à coup. Je n'osai tourner la tête pour ne pas succomber à l'ivresse de cet instant.
Bonsoir, murmura une voix avec une douceur sensuelle.
Mon cœur sauta un mouvement dans les battements désespérés qu'il faisait pour ne pas trahir mon trouble.
Je tournai la tête et me perdis un instant dans ces yeux qui m'ensorcelaient. J'étais incapable de bouger, de parler.
Je ne savais pas que Julie était dans la même classe que Maxence, me dit Alex, rompant le charme qui m’emprisonnait dans le silence. Maxence est mon neveu, précisa-t-il aussitôt comme s'il avait peur que je me fasse de fausses idées à son sujet.
Je ne sais pas pourquoi, mais cette révélation me soulagea aussitôt, me plongeant à nouveau dans un état de plénitude et de bonheur que je ne saurai décrire.
Nous avons passé la soirée côté à côté, sans d'autres mots, sans d'autres gestes, applaudissant ou riant au fil du temps, marquant les actes de la pièce de théâtre.
À la fin du spectacle, profitant de la liesse générale, Alex m’enlaça tout à coup et déposa un baiser sur mes lèvres, me fixant intensément de ses yeux pétillant de sensualité.
Je restai là, immobile, perplexe, étonnée par ce geste tellement inattendu et déplacé. Il semblait attendre, une gifle, un sourire ? Que devais-faire ? Je choisis la fuite, détournant le regard et fixant le bout de mes chaussures, espérant ainsi effacer les trois dernières minutes de mon existence.
Mais au lieu de le repousser, ma réaction le conforta dans son désir.
J'ai envie de toi, murmura-t-il à mon oreille.
Cette phrase me fit fondre, je voulais lui répondre que moi aussi, que je pensais à lui chaque jour, chaque nuit depuis notre rencontre. Mais il y avait Antoine, Julie, ce n'était pas possible, pas possible.
Non, je ne peux pas faire ça.
Je lâchai sa main avant de m’enfuir.
Dehors, la pluie inonda mon visage écarlate, le rafraîchit, j’avais honte des sentiments coupables que j'éprouvais pour un autre homme, honte de l'avoir laissé croire qu'il pouvait me posséder.
Je m'enfermai dans la voiture puis envoyai un texto à Julie lui indiquant où me trouver.
Une demi-heure plus tard, ma fille se précipita dans la voiture.
Tu as vu, il y avait Alex au spectacle.
Qui ça ? demandai-je d'un ton faussement neutre.
Alexandre Lagrange, mon maître de stage.
Ah ! Lui ? Non, je n'avais pas vu.
Pendant les jours qui suivirent, j’évitai chaque endroit qu'Alex fréquentait, faisant mes courses ailleurs, déjeunant au bureau d'un simple sandwich. Je m'enfermai dans le travail, les soirées sans sorties, les nuits sans sommeil. Ni Antoine, ni Julie ne s’aperçurent de mon changement de comportement, J’étais devenue transparente, inexistante à leurs yeux. J'avais l'impression d'être un fantôme évanescent évoluant au milieu des vivants.
Alex m'envoya des textos que je bloquais rapidement, m’interdisant de répondre, affolée par l'idée qu'Antoine ou Julie puisse les voir, les lire.
Ma vie était devenue un enfer.
Un matin, monsieur Raylord, mon patron, me fit venir dans son bureau, il voulait que je reçoive un nouveau client, un gros investisseur ayant besoin de nos services.
En entrant, je restai pétrifiée devant l'homme tout sourire qui me fixait d'un air mutin.
Alicia, je vous présente monsieur Lagrange, je voudrai que vous gériez son dossier de contentieux
Monsieur Lagrange, je vous présente madame Gram, c'est notre meilleure juriste, elle fait des merveilles.
Je n'en doute pas, répondit-il d'un ton mielleux que je n'aimais pas du tout.
C’est ce jour-là que tout a vraiment commencé entre nous. Les soirées, en secret, les repas au restaurant quand Julie et Antoine n’étaient pas là.
Un week-end en Irlande, pendant lequel nous avons fait la tournée des pubs, une vie de rêve, en pointillés, en mensonges, en faux semblants. Des sourires de façade, des messages cachés, échangés dans le secret de nos nuits.
J'avais l'impression d'être une princesse enfermée dans une prison de convenances. Mais, pendant combien de temps encore, ce bonheur éphémère allait-il résister à la pression de ma conscience ?
Ce fut Alex qui précipita la fin de notre idylle.
Je n'oublierai jamais l'odeur de citron et de lavande qui se dégageait de son appartement ce jour-là, ni le soleil se déversant sur les tomettes de carrelage comme un liquide brûlant.
Ce n'est pas comme ça que je voulais le faire, mais bon tant pis, je me lance, commença-t-il sur un ton mystérieux.
Je le regardai d'un air intrigué, attendant la suite sans trop comprendre.
Il s'agenouilla devant moi en sortant une petite boîte de velours rouge de sa poche.
Alicia, veux-tu m’épouser ?
Je regardai l’écrin dans lequel se trouvaient les deux alliances et pris la plus petite entre mes doigts, la faisant rouler doucement. Elle était si belle, gravée avec nos deux prénoms, finement ciselée. Je la passai à mon annulaire gauche au dessus de mon autre alliance. Le contact entre les deux bagues me fit frissonner et comprendre les implications de cette question.
J'avais été trop loin.
Oh ! Alex, elle est si belle !
Je l'embrassai en le serrant tendrement dans mes bras.
Alors ?
Alors quoi ?
Ta réponse.
C'est si inattendu....
Cela fait un moment que j'y pense.
Je ne peux pas t'épouser, je suis désolée, je suis mariée.
Je veux que tu divorce. J'en ai assez de cette vie de mensonges, dans l'ombre de ton mari, assez que tu passes tes nuits avec lui. Je veux me réveiller à tes côtés le matin, tenir ta main dans la rue sans crainte d'être vu par d'éventuels amis ou voisins. Passer mes vacances avec toi. Vivre chaque instant pleinement.
Je ne peux pas, Alex.
Tu ne m'aimes pas ?
Si... mais... tu ne peux pas comprendre...c'est dur, pour moi aussi.
J’ai accepté une mission caritative à Abidjan, continua-t-il en changeant complètement de sujet, je partirai le mois prochain, viens avec moi.
Non, Alex.
Il se dirigea vers la porte, tout avait été dit. Nous marchâmes côté à côté sans échanger un seul mot.
Je voulu l'embrasser pour lui dire au revoir, mais il me repoussa en me lançant d'un ton cinglant:
Non, quelqu'un pourrait nous voir.
Je restai un instant sur le parking, le regardant s'éloigner, j’avais envie de pleurer, de crier, de mourir. J'étais en colère contre le mal que je venais de lui faire. Mais, avais-je vraiment le choix ?
Le mois suivant, je reçu un dernier message de lui.
Je pars demain pour Abidjan, j'ai pris deux billets pour le vol de 15h30, viens me rejoindre à l'aéroport si tu as changé d'avis.
Ma valise était prête, mais au moment de parler à Julie, mon courage disparu comme neige au soleil. Je ne pouvais pas la quitter, c’était inconcevable.
Je restai assise dans le salon de l'appartement regardant l'heure défiler, 14 heures, puis 15 puis 16. Voilà tout était fini. Envolés mes rêves d'une nouvelle vie, la promesse d'un bonheur éternel, il ne restait plus que des cendres de notre trop belle histoire d'amour.
Les années ont passées, Julie m'a quitté pour se marier, puis Antoine, de séminaire en séminaire, de rencontres en rencontres, éphémères, d'un jour, d'un mois, d'une année, jusqu'à celle qu'il n'a pas pu quitter.
Nous avons divorcé sans vraiment le regretter, partant chacun de notre côté.
Il m'avait effacé, balayé d'un revers de main comme une simple pièce sur l'échiquier de sa vie. Mais mon amour pour Alex n'était pas éteint, il couvait dans mon cœur comme la lave d'un volcan en sommeil, qui jamais ne sortirait.
Je me suis engagée dans des missions caritatives, parcourant le monde dans l'espoir de le croiser au détour d'un chemin, au hasard d'une escale de fortune.
Et puis le mois dernier, je l'ai rencontré au supermarché de son quartier dans lequel il habitait toujours.
Alicia !
Je me retournai au son de cette voix qui me fit frémir.
Alex !
Cela fait si longtemps ! Comment vas-tu ?
Ça va, répondis-je en passant sous silence que je vivais seule, et toi, qu'est-ce que tu deviens ?
Il me détailla rapidement d'un regard absent, dans lequel il n'y avait plus cette lueur de passion qui me faisait fondre autrefois.
Une femme s'approcha de nous avant qu'il n’ait pu répondre.
Je te présente Cynthia, mon épouse,
Bonjour répondis-je, le cœur au bord des larmes.
Nous n'avons pas échangé d'autres paroles, chacun est reparti de son côté, poursuivant le chemin de sa vie, l'un sans l'autre, l'un près de l'autre mais pourtant si loin.
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