Une bonne poire

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Pourquoi on a aimé ?

Ah ! le coup de l'arroseur arrosé... Déjà vu ? Oui, et pourtant on ne s'en lasse pas. Après tout, quand c'est bien mené, quand c'est bien écrit

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Et que ne durent que les moments doux  [+]

Image de Été 2020

Le mercure affichait « 37° 2 » le matin et c’était pas du cinoche ! Les médias entonnaient la même antienne : hydratez-vous ! Dans les établissements, on surveillait de près les vieux, on redoutait l’hécatombe. Par endroits, l’asphalte commençait à fondre. Dans la rue, les chiens haletaient, se traînaient en quête d’un coin d’ombre puis finissaient par s’aplatir, sonnés, les yeux rougis et la truffe entre les pattes. En début de soirée, le soleil éclaboussait encore les terrasses où d’affolantes créatures croisaient puis décroisaient leurs jambes, on se serait cru dans un concours d’arabesques. Au festival des cannes, Mona avait remporté la palme. Dans son short en denim et son débardeur rose, elle éclipsait la concurrence. Je tentai ma chance et lorsqu’après avoir agité quelques mojitos nous convînmes qu’il serait agréable d’aller prendre une douche, je fus parcouru d’une onde similaire à celle qui me traversait lorsque ma mère m’emmenait au manège et que je décrochais le pompon. C’était l’éclaircie, la parenthèse enchantée comme il en arrivait parfois, même dans la vraie vie !

Je venais d’interrompre une mission de travail temporaire (une manière élégante de dire que je m’étais fait débarquer sans préavis). Il s’agissait d’aller de porte en porte pour fourguer serrures, blindages, caméras de surveillance et autres systèmes d’alarme. Un arsenal de défense pour nantis, ceux qui avaient prospéré et voulaient protéger leurs biens. Grâce à un ami d’enfance, lassé des petits boulots et qui, en désespoir de cause, avait fini par signer chez les poulets, je bénéficiais des adresses de récentes victimes d’effractions. Du coup, j’avais réalisé de bons chiffres, jusqu’à ce qu’il obtienne une mutation à Beauvais, la ville natale de son compagnon. En moins de temps qu’il n’en faut à un poussin de batterie pour finir en nugget, il avait bouclé ses cartons et asséché mon carnet de commandes. Du coup, vendredi dernier, lors du rendez-vous hebdomadaire avec le Directeur, je m’étais fait drôlement secouer. Comme je ne voyais pas comment je pourrais redresser la barre, à moins de faire quinze heures par jour et risquer de me faire bouffer par tous les clébards qui gardaient les pavillons, j’avais envoyé Monsieur Salin sur les roses. Et puisqu’il insistait, « Faut vous ressaisir mon pt’it Franck ! », vu qu’il touchait un beau pourcentage sur mes ventes, j’avais fini par lui balancer le gros catalogue dans la gueule, histoire d’effacer son rictus méprisant. Évidemment l’entretien était clos. Je me retrouvais sans un rond et bien obligé d’oublier les recommandations de mon banquier qui avait sué comme un cochon lors de notre dernière entrevue. Était-ce la chaleur estivale ou le solde de mon compte qui l’avait fait dégouliner autant ? Voilà la question qui bizarrement me turlupinait, à l’heure où Mona se révélait insatiable et s’évertuait à redresser mon affaire.


Dès le lendemain, après m’être offert un repos mérité, je me suis rencardé sur sa situation, car vu la superficie du studio, elle ne faisait sûrement pas partie de ce que le Président de l’époque appelait les premières de cordée. Elle occupait un espace d’à peine vingt mètres carrés, incluant douche, commodités, réfrigérateur et évier. Le canapé déplié, fallait une sacrée maîtrise de l’esquive pour circuler. Côté décor, seules quelques affiches de films étaient accrochées aux murs. Je patientais sous le regard halluciné d’Al Pacino dans « Un après-midi de chien » tandis que l’odeur de l’arabica emplissait la pièce. Restait l’atout majeur, car si Mona avait fini par accepter les conditions d’un bailleur sans scrupules – mais n’est-ce pas un pléonasme ? — c’était pour le petit patio privatif et ombragé qui jouxtait la pièce. Nous nous y étions installés et détendus, nous fumions, nous devisions. Lorsqu’elle m’apprît qu’elle venait aussi de se faire virer, j’y vis comme le signe d’un destin sur lequel nous avions une sérieuse revanche à prendre. Elle avait tiré une semaine dans une boutique de prêt-à-porter haut de gamme sur l’artère principale et cela avait suffi à la propriétaire pour se rendre compte que ce qui semblait un argument s’avérait au final un handicap insurmontable. Mona, dont la cambrure des reins aurait ébranlé la foi du plus pénétré des séminaristes mesurait un mètre soixante-quinze pour cinquante-sept kilos. Si bien qu’à chaque fois qu’une cliente se risquait à passer la même robe qu’elle, voire quelque chose d’approchant, le verdict ne se faisait pas attendre : « Non… ça ne me va pas aussi bien… » De face comme de profil, le miroir renvoyait la moue dubitative et l’air désappointé. L’échec était consommé. Mona avait beau tenter la diversion en présentant d’autres modèles, enjoindre de porter des talons légèrement plus hauts et ce serait parfait… rien n’y faisait ! Aucune vente, si bien que la patronne n’avait pas pris de moufles pour lui montrer le chemin de la sortie. Voilà comment elle m’avait résumé sa dernière déconvenue.

Bref, nous suivions la même trajectoire et faute d’avoir les coudes pointus et les crocs acérés, nous irions de contrats éphémères en jobs de subsistance où l’on rencontrerait des salopards qui se serviraient sur notre dos. On n’échapperait pas à la condition de ceux que l’on désignait ainsi : les précaires, les petites gens.

Sauf qu’au cours d’une conversation et tandis qu’elle s’envoyait une assiette de farfalles à la napolitaine que je lui avais mitonnée, Mona a éveillé ma curiosité.

— Tu te rends compte, vendredi, le jour où la mère De Conti m’a viré, elle en a reçu pour près de cent mille balles !

— Cent mille balles de quoi ?

— De came ! Des sacs à mains, des pochettes, des porte-cartes, porte-monnaie, tout l’attirail quoi !

— Je croyais que c’était une boutique de fringues !

— Elle fait aussi la maroquinerie et quelques paires de chaussures. Que des grandes marques, y’a des sacs qui coûtent un SMIC !

— Hum… Je reprendrais bien une goutte de grappa moi, t’en veux ?

— Plus tard dans la soirée, alors que je continuais à descendre la bouteille de gnôle, elle s’est mise à me questionner au sujet de mon dernier emploi :

— À vendre des alarmes, des caméras et tout le bazar, t’as dû en apprendre un peu sur le sujet non ?

Lorsqu’elle s’est mise à insister, à m’interroger sur les différents types de capteurs, ceux qui détectent et enregistrent les mouvements ou ceux qui gueulent quand on fracasse les serrures, j’ai commencé à trouver ça curieux. J’avais l’impression de passer un entretien d’embauche. En tous cas, mes réponses ont dû lui convenir, car elle est devenue soudain très câline ! Mais malheureusement au moment précis où elle me priait instamment de la rejoindre dans une extase partagée, je fus victime d’un léger malaise. Était-ce dû à l’excès d’alcool ? Pas sûr, car au lieu de contempler ses adorables fesses, je ne pouvais détourner mon esprit d’une image qui m’obsédait. Et cette image, vraisemblablement à l’origine de ma « débandade », c’était celle d’une myriade d’étiquettes à mille-cinq-cents balles accrochées à des fermoirs dorés.

Quelque peu déconfit par cette partition inachevée, j’étais en train de me calmer en grillant une cigarette lorsqu’elle est apparue dans l’encadrement de la douche. Et tandis que d’un geste gracieux elle emprisonnait sa lourde chevelure dans une serviette blanche, elle m’a lâché sans détour :

— Juste avant qu’elle me vire, j’ai piqué le double des clés. Tu te débrouilles pour neutraliser le système d’alarme et on embarque le stock. Faut pas traîner, on fait ça cette nuit. J’ai les contacts pour écouler la marchandise.

Elle était drôlement belle, à poil avec son turban sur la tête, on aurait dit une princesse orientale. N’empêche, à partir de là, je me suis quand même demandé si notre rencontre était tout à fait fortuite…

La mère De Conti n’avait pas dû claquer beaucoup d’oseille pour protéger sa boutique. Deux caméras et une sirène à débrancher, pas besoin d’être un cador ! Le temps de localiser l’unité centrale et c’était réglé, on pouvait circuler peinards. Mona avait bien gambergé l’affaire. On a stationné la fourgonnette devant l’issue de secours qui donnait sur l’arrière du magasin, c’est par là qu’on est entrés. C’était une rue bien tranquille, parallèle à l’artère commerçante. J’étais déjà en sueur, car le thermomètre ne descendrait pas encore cette nuit et la climatisation était coupée. J’avais déjà raflé toutes les fringues sur les portants et les boîtes d’escarpins quand Mona a réclamé de l’aide du fond de la réserve. On a sorti les sacs des cartons d’emballage et fait plusieurs voyages, à pleine brassée. Il fallait juste espérer qu’un insomniaque n’ait pas repéré le manège. Le chargement effectué, elle a remisé le trousseau de clés et comme le bâti autour de la porte était en bois, même pas renforcé à l’acier, j’ai mis une bonne pression au pied de biche pour l’éclater et simuler l’effraction. Voilà, c’était terminé ! On est repartis, tout en contrôle, pas trop vite, pas trop lentement non plus. Nous nous sommes garés sous sa fenêtre et elle m’a gentiment proposé un café avant que l’on se mette au boulot…

Je dois être une bonne grosse poire, car la dernière réflexion qui me revient en mémoire, alors que je sombrais dans une torpeur accablante, prélude à la perte de conscience, c’est « Merde… elle va devoir décharger toute seule ! »

Ah le con ! Ah la chienne ! J’ai la tête prête à exploser, des vertiges qui me filent la nausée et c’est tout juste si mes guibolles acceptent de me porter jusqu’à l’unique fenêtre. Je l’ouvre, prends trois bonnes bouffées d’air et constate évidemment que la camionnette, tout comme ma princesse orientale, s’est volatilisée.

Il y a également ce petit mot posé sur le guéridon :

« Merci pour ton dévouement. Tu es chez une amie qui s’est absentée pour quelques jours et n’est au courant de rien. Ne traîne pas, son copain est un nerveux qui pourrait mal le prendre… J’ai mis les clés dans la boîte aux lettres, tu n’auras donc qu’à claquer la porte en partant. N’essaie pas de me rechercher, tu perdrais ton temps. Je quitte la région. Je te laisse un exemplaire en peau de lézard comme souvenir. Pour tout le reste, un conseil, oublie-moi, oublie tout ! »

Le lendemain je suis passé voir Monsieur Salin. Lorsqu’il a entrebâillé la porte, je l’ai vu blêmir, il a dû penser que je revenais pour le deuxième service… J’ai dû insister, l’amadouer pour qu’il me laisse entrer, car l’enflure avait les jetons et ne voulait rien savoir. C’est quand je lui ai assuré que j’avais une installation complète à placer qu’il a changé d’attitude. J’avais bien dans l’idée d’assaisonner la mère De Conti et lui faire signer le devis de l’année ! C’est ça qui finalement l’a décidé ! On y revenait, comme toujours, l’appât du gain ! Ça ne changerait donc jamais !

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Paul Jomon · il y a
Un registre populaire et une gouaille affirmée siéent bien au texte. L'histoire se laisse découvrir avec plaisir.
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Viviane Fournier · il y a
Une histoire vivante et bien trouvée ! ...j'ai aimé .. simplement !
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Nino De La Negra · il y a
Viviane,
Merci de votre passage. Votre commentaire me fait "tout simplement" grand plaisir !

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Viviane Fournier · il y a
Alors tout va bien ..et belle fin de journée à vous !
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Volsi Maredda · il y a
Assez classique mais agréable :)
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Nino De La Negra · il y a
Merci de votre passage Volsi !
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Micka HB · il y a
Merci pour ce bon moment de lecture :-)
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JACB · il y a
Un style vif et une histoire menée tambour battant, un vrai plaisir de lecture, merci Nino. 5*
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Nino De La Negra · il y a
Merci JACB !
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Guy Aïchouba · il y a
Très très bonne nouvelle ! plus pour Mona que pour lui. En tout cas pour moi, je donne mes 5 voix.
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Nino De La Negra · il y a
Merci de votre visite et de ce commentaire Guy !
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Lililala · il y a
Bien dynamique et succulente histoire ! Le ton y est. On s'y croirait ! +5
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Nino De La Negra · il y a
Lililala,
Je vous remercie de votre visite et de ce commentaire si sympathique !

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Fred Panassac · il y a
J'ai dégainé aussi vite que mon ombre pour voter pour ce thriller des familles si truculent, et il n'est resté aucune balle dans le barillet (de la serrure).
Bravo et très jolie finale !

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Nino De La Negra · il y a
Fred,
Je reçois cette rafale de mitraillette en plein coeur, mille mercis !!!

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Fred Panassac · il y a
Mais une mitraillette qui ne lance que des fleurs ou des cœurs !
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SEKOUBA DOUKOURE · il y a
Bravo pour ce beau texte ! Vous avez mes 4 voix'.

ET merci de passer faire un tour chez moi et soutenir mon texte si vous avez le temps. 🙏🙏
*Le lien du vote*
👇👇👇👇.
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/le-village-doukourela

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Randolph B. · il y a
Je découvre...avec plaisir ! Le ton y est, la construction est prenante (à mon humble avis), bref, on vous suit dans cet excellent polar. Mon soutien (une sixième voix pour le regard d'Al Pacino !).
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Nino De La Negra · il y a
Merci Randolph. Venant de vous, qui avez écrit "La bulle et la carapace", inutile de préciser que votre commentaire me comble ! Merci également pour la sixième voix ))
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Randolph B. · il y a
A bientôt sur nos pages, Nino !

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