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Une belle journée de septembre

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Maurice Stencel

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La ville était pratiquement vide. Seuls quelques passants, des étrangers à la ville vraisemblablement, déambulaient sur la grand place le mouchoir à la main, et se frottaient le visage et le cou tant le soleil de midi les faisaient transpirer.
Le podium sur lequel allaient se produire les candidats avait été installé le matin même. Le tissu rouge qui l’entourait dissimulait les tréteaux qui soutenaient le plancher. A l’arrière un escabeau de plusieurs marches permettait d’y accéder.
Les ouvriers qui l’avaient installé, avant de partir avaient sauté dessus de nombreuses fois afin de s’assurer que le plancher ne risquait pas de s’effondrer.
- S’agit pas que quelqu’un passe à travers.
Erigé sur le côté de la place, les sièges encore empilés les uns sur les autres, le tout avait un air incongru que les lumières des projecteurs allaient sans doute transformer le soir même.
Une annonce avait paru dans le quotidien local selon laquelle un crochet destiné à des amateurs de chansons aurait lieu dès le coucher du soleil après qu’un animateur ait chauffé l’auditoire.
C’était Festi-Chanson qui avait organisé la première attraction populaire et culturelle parrainée par le grand magasin du haut de la ville. Si elle s’avérait positive, elle se reproduirait l’an prochain avec un cérémonial plus spectaculaire. Dix rangées de sièges avaient été prévues.
- Et si les spectateurs sont plus nombreux ?
L’organisateur avait rassuré le responsable communal.
- Dieu vous entende. Ils se serreront contre la barrière.
Ils furent plus nombreux. Ils s’étaient serrés contre la barrière et quand le feu s’était déclaré deux spectateurs avaient été écrasés par des fuyards affolés. Ils étaient venus séparément, seul le hasard les avait réunis.
Le journal du lendemain les réunit à nouveau dans une seule et même manchette : « Deux de nos concitoyens sont décédés, écrasés par la foule, lors d’un incendie fortuit mais spectaculaire. Le substitut du procureur Ernest Duliere a ouvert une enquête ».
Avant de préciser la cause du sinistre, le plus simple avait été l’identification des victimes. Ils étaient munis l’un et l’autre de leurs pièces d’identité.
- C’est le destin. Pour une fois, qu’il se passe un évènement culturel.
Il avait fait appeler l’inspecteur Fernand Delrue , un officier de la police judiciaire.
- Tu t’occuperas des victimes, Fernand. Qui sont-ils ? Etc. Le rapport habituel.
Valérie Dumonceau, une des deux victimes, une jeune femme âgée d’une trentaine d’années, une jolie fille, s’était levée tôt. Elle le faisait tous les jours. Son cerveau était incapable de distinguer le dimanche des autres jours de la semaine.
Cela n’ennuya pas Valérie, la température s’annonçait chaude, le soleil brillait déjà. Elle avait l’intention de se promener dans le parc et de mettre des vêtements légers. De ceux qu’on met sur la plage en été.
Le dimanche les souvenirs reviennent. En marchant dans le parc municipal souvent vide ou assise sur un des bancs, le bras pendant derrière le dossier. Elle n’avait pas toujours été la jeune femme seule et réservée que ses voisins connaissaient à peine.
- Bonjour.
- Bonjour.
En se laissant tomber sur le banc, Pierre demanda s’il pouvait s’asseoir. C’est en éclatant de rire qu’elle répondait.
- Je vous en prie.
Le même manège se reproduisait tous les dimanches depuis deux mois. Il était en short, la chemise largement ouverte. Un jour il avait eu le courage d’aborder Valérie. Il avait dit qu’il était à court d’haleine, qu’ils seraient ridicules tous les deux si dans ce parc vide, il s’asseyait sur un autre banc.
Il s’était présenté :
- Pierre Mullier.
Il travaillait dans le bâtiment qu’on pouvait apercevoir au bout du parc. Celui qui rassemblait les services techniques de la ville. Il tendit le bras.
Un peu plus loin au fond de l’impasse ; dit-il, c’était le domicile de l’ingénieur de la ville. Un ingénieur qui était mort peu de temps auparavant et qu’il était appelé à remplacer.
- La maison est encore occupée par la veuve. Je ne vous ennuie pas ? Je sais que je suis bavard. Regardez. Vous l’avez déjà vu peut être ?
Un homme sortait de la maison. Il avait à la main un sac en plastique dans lequel se trouvait une boite en carton marquée «  pâtisserie Moulard ».
- Tous les dimanches, c’est pareil. C’est monsieur Duliere, le procureur. Il va acheter une pâtisserie pour sa femme et il en profite pour en apporter une à sa maitresse. Leurs maisons sont contigües par l’arrière. Vous n’aimez pas les cancans ?
Il y avait longtemps qu’elle n’avait ri de si bon cœur.
Jean Duthoit, l’autre victime, n’était pas encore levé. Tous les dimanches c’était le même combat qui se livrait entre son corps engourdi et son cerveau. C’était toujours son cerveau qui triomphait et Jean finissait par se lever.
La veille, il avait traîné dans les cafés de la ville où il avait ses habitudes. Dans l’un il avait joué aux cartes, dans un autre il avait bavardé avec le patron. A la fermeture, il avait hésité avant de rentrer chez lui. Il avait l’esprit brumeux, ce n’était pas désagréable.
Un dimanche matin, alors que le cerveau avait triomphé plus tôt que d’autres dimanches et qu’il arpentait le parc municipal, il aperçut un cycliste à qui il ne manquait que le casque pour ressembler à un coureur professionnel. Il avait laissé tomber son vélo, il s’était assis lourdement sur un des bancs, et discutait en riant avec une jeune femme d’aspect assez quelconque.
Sinon que parce qu’un autre homme semblait se plaire auprès d’elle, Jean lui trouvât du charme. Deux dimanches, il avait assisté au manège en se promenant autour du kiosque à musique. Deux dimanches, il lui avait trouvé du charme.
Mais c’est un autre dimanche qui allait les unir elle et lui. Le dimanche de leur mort.
Ce dernier dimanche, il avait dormi longtemps pour ne pas interrompre un rêve dans lequel il tenait Valérie dans les bras. Mais peut être que ce n’était pas Valérie.
Il connaissait son nom et son adresse. Non pas en rêve mais en réalité. Il l’avait croisée un jour de semaine, il l’avait suivie jusqu’au siège d’une société de comptabilité, il s’était renseignée à son sujet. Discrètement, avait-il pensé.
-J’ai l’impression, Valérie, que tu as fait impression sur un jeune homme sympathique. Il passe souvent devant les bureaux.
- A vélo ?
Une des secrétaires, celle dont le bureau donnait sur la rue, s’était étonnée.
- Tu connais quelqu’un qui fait du vélo ?
Elle répondit non mais elle pensa à Jean Mullier, son ami du dimanche matin.
- Viens vite, Valérie.
Trop tard. ! Le temps d’arriver, de se pencher à la fenêtre, on n’apercevait plus qu’une silhouette déhanchée. Qui, de Pierre Mullier, l’amoureux du dimanche ou de l’inconnu dont elle ne connaissait pas le visage, Valérie souhaitait-elle que soit le cycliste qui passait devant le bureau ?
Pierre Mullier avait pris la résolution de lui parler dès le prochain dimanche. Il ne sert à rien de faire trainer les choses. L’amour a ses exigences, pensait-il. Pierre était mûr pour le mariage.
La veille il avait reçu des organisateurs de Festi-Chanson une requête précise quant au matériel nécessaire. De quoi construire un podium et de disposer de dix rangées de chaises.
Le beau temps aidant, cette fête culturelle, patronnée par le Grand Magasin de la ville, s’annonçait comme un futur succès.
Lorsque la veille du fameux dimanche Valérie avait pénétré dans la brasserie située place de la gare, un homme avait levé les yeux vers elle. Pourquoi avait-elle eu la certitude qu’il s’agissait de l’inconnu qui passait et repassait devant les bureaux ? C’était Jean Duthoit en effet. Il eut un mouvement soudain. Celui de quelqu’un qui se décide.
Elle aimait l’atmosphère de cette brasserie. Il y avait du monde. Personne ne semblait se connaitre. Tout à l’heure, lorsque le train sera prêt à partir, chacun rejoindra son destin.
Le lendemain matin, le dernier jour de sa vie, elle s’était rendue au parc. Elle vit le substitut du procureur sortir, un sac à la main, de la maison de feu l’ingénieur de la ville que Pierre Mullier était appelé à remplacer.
Pierre Mullier vint la rejoindre.
- Je n’ai pas beaucoup de temps, Valérie. Il y a fête ce soir à la Grand Place. J’ai des choses importantes à vous dire. Vous viendrez ?
Que dire d’autre ? La mort de Valérie et de Jean était due à la fatalité. Reste qu’il s’était agi d’une belle journée de septembre.
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