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Un transit sans culotte

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Cannelle&Cumin

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Le décalage horaire m'a tuée. C'est ce que je pourrais écrire dans mon carnet, si j'étais certaine qu'on n'y touche jamais. 36 heures d'avion, deux aéroports ; j'arrive à Atlanta et là, rien. Enfin, pas tout à fait rien. Mais pas d'avion. Le VOL 763 à destination de Minneapolis était annulé, non suspendu, reporté au lendemain 08H12 ; et évidemment, nous n'avions pas d’hôtel. Juste une nuit à poireauter dans l'un des plus gros hubs planétaires. 
Le fret d'humains est infini. 
Il faisait une chaleur étouffante. J'avais mon Ipod qui grésillait ; il me fallait un port USB pour le recharger, et mon portable avec. Je ne cherchais pas. Au fond, j'appréciais cette parenthèse. Une nuit qui serait hors du Réseau, jamais enregistrée sur Insta, à cause de la batterie. Je pourrais y faire ce qui me chante. Prendre une douche. Il n'y avait pas de douches, il n'y avait pas de lit non plus dans ce F***ing terminal. J'aurais mieux fait de ne jamais partir de Sidney. Je ne m'étais pas changée depuis 26, non 31 heures. C'est plus que mes fesses ne pouvaient le supporter. Je suis allée aux toilettes, j'ai retiré ma culotte et je l'ai fourrée dans mon sac à dos de voyages, coincée entre ma couverture (j'avais un oreiller) et les revues débiles que j'avais récupérées à Sidney. 
Je me suis retrouvée sans culotte à errer à travers l'aéroport et c'était une occupation en soi. La marche sans culotte, je recommande. C'est effrayant, au début. Il faut faire attention aux courants d'air, tout particulièrement quand on change de salle. Je me suis retrouvée devant l'entrée de l'aéroport. Il devait être onze heures du soir, mais pour moi, c'était un milieu de journée après deux nuits blanches. L'air brûlant m'a conduit à rejoindre l'intérieur. Je me suis mis à suivre le tout-venant au hasard. Je ne faisais aucune discrimination. Ils pourraient se plaindre d'avoir été suivi dans l'aéroport par la folle sans culotte. J'avais filé un petit vieux, deux copines qui voyageaient ensemble et maintenant, j'étais l'ombre d'une grande italienne – j'avais aperçu son passeport. C'est ce détail qui m'avait fait la suivre. Elle transpirait. Elle supportait mal la chaleur, elle aussi. La climatisation devait dysfonctionner. L'italienne, manifestement dégourdie, s'est adossée contre un pilier, a passé une main rapide dans son dos, puis a dézippé par le haut un justaucorps vert en nylon et a retiré discrètement son soutien-gorge qu'elle a rangé dans son sac, avant de se zipper. Pendant la manœuvre, j'ai brièvement aperçu un sein. Elle a rangé un superbe modèle de soutien-gorge grand et violet. Elle semblait soulagée. Je pensais qu'elle serait au stade où elle allait s'habituer à la situation ; elle prenait déjà la chose avec naturel ; que l'on observe la pointe de ses seins à travers son justaucorps n'était pas un problème. Je me suis sentie petite, vexée comme si je n'avais rien inventé du tout. Une pensée terrifiante m'a traversée : si ça se trouve, elle n'a déjà plus sa culotte, et d'ailleurs, c'est un string violet qu'elle a glissé plus tôt dans son sac à main. Il devait trôner quelque part entre un tube de parfum Chanel acheté en duty-free, un masque pour dormir et une brosse à dent de voyages. Elle avait l'habitude et se promenait déjà, l'air de rien, entre les piliers.
Je  devais l'admettre : il y avait de la concurrence. J'ai passé quinze minutes à détester cette italienne que je suivais de loin et qui me renvoyait une image de débutante. Elle s'est acheté une salade et je suis certaine qu'elle s'est laissée reluquer par le serveur et qu'elle a pris tout son temps. Ça m'énervait, mais je devais reconnaître qu'elle m'impressionnait. Je crevais d'envie de savoir si sous son short noir, elle portait quelque chose. J'imaginais lui piquer son sac pour vérifier. Elle m'a coulé un regard qui me jaugeait. Je n'étais pas une menace, a-t-elle dû se dire. Je m'égarais sous le ressentiment. Il fallait reprendre le problème à la racine, s'aligner sur la concurrence, puis se tailler des parts de marché. Je me suis dirigé vers les toilettes et soudain, j'ai eu un flash : jamais l'italienne n'avait été aux toilettes. Elle avait retiré discrètement son soutien-gorge. En public. Je portais un débardeur, ce n'était pas la même chanson. J'ai mis mon pull et puis, j'ai retiré mon tee-shirt. Mon cœur battait, j'ai eu un doute : vu ma poitrine, ça allait se remarquer très vite. J'y suis allée quand même allée et, en deux temps trois mouvement, hop, j'avais rangé mon soutien-gorge dans mon sac.  J'étais nue maintenant, sous mon pull et ma jupe, une unique et si fine épaisseur. Je pris un certain temps avant de m'habituer. Dans une vitre, mon image me rassura. Certes, mon pull flattait tendrement les volutes de mes seins, mes tétons tiraient sur la maille ; selon l'éclairage, on pouvait  d'ailleurs distinguer nettement leur forme et dans le détail en plus, mais outre cette considération, j'étais on ne peut plus décente. J'allais m'acheter une salade. Je pris tout mon temps pour choisir : avec ou sans poulet ? Est-ce que le maïs avait été traité ? Les couverts en plastiques étaient-ils servis avec ? Et la sauce ? Assaisonnée ? Les yeux du serveurs se tournèrent rapidement vers moi.  De l'autre côté du restaurant, l'italienne m'épiait. J'ai mangé ma salade en l'ignorant méchamment. Elle avait l'air dépitée. Je revenais en force dans la cour des grandes. J'étais assise sur un tabouret et je surveillais le serveur qui devait sans doute attendre qu'on termine pour nettoyer et partir. En attendant, il nous jetait de bref regards et vint plusieurs fois nous demander si tout allait très bien.  Tout allait très bien, en effet.  L'italienne finit tranquillement de dîner. Une poubelle était près d'elle, mais elle vint déposer ses restes dans la poubelle qui se trouvait derrière moi. Je n'ai pas fait attention sur le moment. Ses deux mains glissèrent le long de ma jupe. J'aurais pu crier, appeler au secours. La gifler. Non : il n'y avait aucune menace, aucune agression dans ce geste. Elle était soit kiné, soit masseuse, c'est tout ce que j'ai pensé pendant qu'elle caressait mes fesses à travers le tissu. Une caresse qui dût durer quelques secondes tout au plus. Ce fut très court et très long en même temps. C'est là que j'ai compris. Elle vérifiait. 
Elle est partie sans me regarder. Ce n'était pas la peine. Le respect y était.
J'ai déambulé longuement entre les salles. Le flux diminuait, les gens attendaient, certains cherchaient une place pour dormir. Des enfants jouaient ou pleuraient de nervosité ; des parents excédés se relayaient pour les surveiller et se reposer. Un garçon devait avoir quinze ou seize ans. Son air de vieux sage chinois au milieu de sa famille bruyante, tous vêtus de couleur criardes, m'a interpellée. Il avait l'air résigné et lisait une revue people que j'ai immédiatement reconnue : je l'avais lue entre Singapour et Francfort. C'était plus qu'un torchon bourré de clichés volés par des paparazzi : il y avait une véritable ambition journalistique, un louable effort de mise en scène, une audace neuve qui m'avais touchée. J'étais reconnaissante que ce soit cette revue-là qu'il lisait. Le titre s'étalait sur la première page : LES RACINES DU MONDE DE LA NUIT. Cette revue, et c'était son intérêt premier, restait élégante, discrète, car très érotique. Sous les apparences de se cultiver, ce minot s'envoyait des photographies de première classe et, entouré de sa petite sœur (quel alibi!) matait du nichon de stars. C'est pour cacher ces choses qu'il vous donnait son petit air de chinois résigné. Il y avait une place libre sur des bancs à une dizaine de mètres. Assise, j'ai sorti la même revue et je me suis mise à le dévisager. Le garçon ne m'a pas repérée tout de suite, et j'ai pu mieux comprendre la situation. Son père dormait. Sa mère tâchait de calmer son petit frère et de le débarbouiller. Sa petite sœur jouait avec son smartphone. Il était seul à lire cette revue, ou plutôt, nous étions seuls, mais est-ce correct de dire que nous étions seuls ? Je remontais ma jupe. Très lentement. D'une manière machinale, je lui lança un œil dégourdi et ravi, puis je remontais encore. Le tissu s'accrochait à son regard en même temps qu'il caressait mes jambes. J'ai pris mon temps. J'ai attendu qu'il s'habitue à moi. Je croisais les jambes. J'ai levé ma jupe comme il faut et je les ai décroisées. Ses yeux se clouèrent sur place. Je suis partie sans me retourner. Je venais de lui offrir l'expérience authentique du paparazzi. J'aurais voulu voir son visage, mais mes joues me brûlaient.  L'italienne souriait et son sourire était pour moi. 
J'ai marché longtemps. Jusqu'à l'autre bout de l'aéroport. J'avais besoin de me fuir ;  j'avais ressenti une excitation formidable et franchement excessive. De la peur, de la transgression. Un délicieux sentiment d'impunité. Celui aussi d'avoir remis les choses à leurs places. J'étais aussi fière que paniquée : j'avais repoussé mes limites. La marche m'a rendu une sérénité et, comme sous l'empire d'une drogue dont l'effet est de trop courte durée, j'en ai voulu plus. Immédiatement. Sans limites. Je voulais un nouveau shoot d'adrénaline. Le pouvoir absolu sur quelqu'un pendant une ou deux secondes. Déjà, mon exploit m'apparaissait dérisoire. Ce n'était qu'un jeune garçon. Je voulais piquer un homme du dard de l'excitation. Rester subtile, mesurée. J'avais besoin de l'italienne. 
J'ai mis du temps à la retrouver. Elle était restée dans la salle près d'un petit vieux dont les yeux ne la lâchaient pas. Elle lisait et à la regarder, l'on aurait cru à l'Innocence, incarnée dans un hall d'aéroport. Le petit vieux semblait aux anges, elle le tourmentait en se redressant de temps en temps, au prétexte d'un changement de position, de la fatigue, d'une raideur dans la nuque ou que sais-je. La petit vieux croisait ses jambes. Il bandait sûrement, pensais-je. Avec le garçon, j'avais été dans le choc, la surprise totale. L'italienne jouait la lenteur, la progressive montée du désir. J'ai repensé à ses mains contre mes fesses. Chacun son style, chacun son sillon. Je suis repartie contente. J'allais explorer mon créneau. Je repasserais plus tard pour voir où elle en était avec son petit vieux. J'explorais d'autres occasions. Le cadre supérieur qui marchait lentement ? Je passais devant lui et d'un geste rapide, remontai ma jupe et lui laissait distinguer les rondeurs de mes fesses. Puis, je me retournai – je voulais voir son visage cette fois. Il riait comme un merci à la providence. J'avais égayé son transit. Confirmée dans ma lubie, j'étais heureuse ; loin de perdre mon temps, je faisais de rapides progrès. Seulement, je m'excitais aussi terriblement, et c'était très fugace. Déjà, mon cœur ne battait plus aussi fort. J'avais besoin de quelque chose qui me permettait de faire durer. J'ai repensé à l'italienne, mais je ne voulais pas l'imiter. Rester dans mon style : le choc, la surprise, une légère indécence. J'espérais susciter le regret de ne pas avoir assez vu. Le temps de réaliser ce qu'on a sous les yeux, il est déjà trop tard. Mettons que le prochain qui passe, je soulève ma jupe deux secondes ? Non, ce serait trop long. Je visais la surprise, pas l'exhibition. Il me fallait créer une surprise plus grande. Je comprenait lentement le potentiel de mon activité. Je n'étais qu'au commencement. J'avais montré fugacement mes dessous. La belle affaire ! J'avais fait exploser un pétard dans leur tête. Il me fallait un dispositif astucieux et qui ne m'attire aucun ennui. J'ai entendu l'aspirateur. C'est là que ça a commencé à devenir amusant. J'allais devenir une bombe. L'homme de ménage, afro-américain, poussait son véhicule-aspirateur à travers le couloir et tournait autour de chaque pilier. Il était seul. J'ai étudié sa trajectoire. Lorsqu'il a tourné autour du quatrième pilier, je l'ai croisé en sens inverse. Ma poitrine était à l'air libre. Quand il est passé de l'autre côté du pilier, j'avais remis mon pull. Par dessus mon épaule, je l'ai vu me lancer des regards incertains. Il avait rêvé. Forcément ! 
C'était une cible facile, mobile, mais clouée à une trajectoire définie. Je le laissais à sa rêverie gourmande. J'avais d'autres projets, de plus grandes ambitions. Je devais l'admettre, je devenais carriériste. 
L'écran du terminal affichait 23h50. Je ne me sentirais pas fatiguée avant 04 ou 05 heures du matin. J'avais tout mon temps. Je voulais exploiter le potentiel du tapis-roulant. J'ai repris le long-couloir côté sud. Il devait y avoir quatre cent mètres d'un tapis-roulant à deux voies. Je l'ai pris. Quand j'arrivais à la hauteur d'un homme seul, ado, adulte, homme mûr, vieillard, peut importe, mais seul, toujours seul, – je ne voulais pas m'attirer les foudres d'une hystéro-jalouse-en-plein-jet-lag-et-qui-voudrait-décompresser – dans les dernières secondes, je remontais mon pull en travers de ma poitrine, exhibant un sein et je tournais la tête de l'autre côté. Puis, je me penchais et je regardais si le type réagissait. Plusieurs n'ont pas fait attention ; j'ai dû améliorer ma technique ; je remontais  brièvement mon pull à vingt mètres, puis je jouais l'indifférence et au dernier moment, hop, je déballais à nouveau la marchandise, toujours flegmatique. J'ai obtenu de sacré résultats. Les types se retournaient en se contorsionnant, histoire de vérifier, d'être certain, de pouvoir raconter que c'était réel, qu'une nana leur avait bien montré ses nichons, rien qu'à eux. Que c'était fait exprès, ou qu'au contraire, elle n'avait rien calculé. Bref, que quelque chose leur était arrivé... Leur réaction était souvent très drôle et l'un m'a même lancé :
— Congrats for your boobs !
J'ai cligné de l’œil. C'était un moment de complicité dans un monde rempli de tapis-roulants. J'ai  essayé le sein découvert et la jupe coincée dans le pull à l'arrière. Si le type se retournait, il avait mon cul en prime qui s'éloignait de toute la vitesse des deux tapis. C'était très rapide, très amusant également. J'avais mes baskets prêtes à courir si quelque chose se passait mal, mais il n'y avait aucun risque. Quand j'avais un doute, je n'y allais pas. L'un d'eux, qui portait une grosse casquette noire m'a même adressé en s'éloignant un : 
— Again ! Please, again !!!
Je l'ai ignoré. Un autre a eu le droit que je me retourne. Je lui ai montré mes deux seins en souriant. Cela dépendait de mon bon-vouloir, de ce que le type m'inspirait comme générosité, de sa demande, si je le sentais véritable amateur, quelqu'un qui apprécie, ou au contraire, si je sentais que j'avais affaire à un véritable goinfre visuel. J'avais choisi un couloir où les gens embarquaient ; Ils n'allaient pas faire demi-tour... Je distribuais à travers le monde des cargaisons de types émoustillés jusqu'à l'os et qui se rappelleraient longtemps de cette escale à l'aéroport d'Atlanta. Quand je sentis que je maîtrisais l'exercice et que j'avais envoyé assez de type à rêver autour de la planète, je décidais de passer à la suite. 
J'ai décliné ma tactique sur l’escalator où j'ai traumatisé une poignée d'adolescents dont certains me jetèrent des yeux choqués. J'ai retrouvé l'homme de ménage et il me vit traverser le couloir cul nu. Je revins sur mes pas. Il se grattait la tête, ne sachant sans doute que penser. Je m'éloignais rapidement. Je sentais qu'il y avait d'autre coups à jouer, d'autres partitions. J'ai retrouvé la salle. L'italienne était assise à côté de son petit vieux. Elle faisait semblant de lire et son vieux était rouge tomate. Ce qui me manquait, c'était peut-être une cible durable. Je déclenchais une explosion de surprise, je pensais déjà en termes de terrorisme érotique. Cela ne durait qu'un instant. Devais-je m'aligner aux méthodes de l'italienne ? Je m'y refusais. En me voyant, elle se leva et abandonna le garçon. 
— Alors, me dit-elle ? Est-ce que tout va bien ?
Elle parlait un français impeccable, avec une simple touche d'accent méridional. Je lui ai fait signe de me suivre. Je lui ai montré le tapis-roulant et ce que je savais faire. Elle a ri dès que le premier type s'est retourné. Celui d'après s'est retourné aussi, et elle a soulevé sa jupe en riant. Le type a semblé illuminé devant nos deux paires de fesses en mouvement. Nous sommes parties en fou-rire, puis elle a dit :
— Je te paie un coffee.
Devant la machine à café, elle m'a demandé combien de personnes j'avais traumatisées. 
— Je ne compte plus, ai-je répondu avec une touche amusante d'arrogance.
La vérité, c'est que je ne savais pas où elle en était exactement. Était-elle allée plus loin ? A l'évidence, elle était plus âgée, mais cela ne voulait rien dire. 
— Et le petit vieux avec sa revue, ai-je demandé ?
Elle a souri, comme si j'entrais sur son territoire.
— J'ai rendez-vous avec lui. A trois heures.
J'ai regardé mon smartphone. J'avais oublié que je n'avais plus de batterie.
— C'est dans quarante minutes, fit-elle. Montre-moi qui tu as traumatisé.
J'ai réfléchi, et nous sommes retournées voir l'homme de ménage. Il lavait les couloirs au sud. Il n'y avait personne d'autre.
— Qu'est-ce qu'on fait, a-t-elle demandée ?
— On crée la surprise, fis-je.
Assis sur sa machine, il traversait les longueurs infinies du terminal qui, de toute façon, semblait impeccable. Rien à dire, cet aéroport était propre surtout parce qu'il n'avait pas le temps d'être sale.  Nous nous sommes mises d'accord. C'était un exercice de synchronisation. Je me demandais si elle allait jouer le jeu. J'avais mis le paquet, je voulais l'impressionner. A 02H30, le laveur a fait demi-tour et est venu nettoyer entre deux rangées de piliers, les piliers où nous avions laissé tous nos vêtements ! Nous, nous étions chacune derrière un second pilier, nues ! Nous avions huit ou neuf pas à parcourir. C'est peu, mais quand vous êtes nue au beau milieu d'un aéroport, c'est le bout du monde. Il était facile de se cacher et à cette heure, c'était désert dans ces couloirs. Mais tout de même, si le courage consiste à maîtriser sa peur, je me considérais comme héroïque. A 02h33 - et ça m'a semblé interminable -, il remontait exactement les deux rangées, là où nous l'attendions. Mon cœur battait à tout rompre, plus fort qu'il n'avait jamais battu. Le calme de l'italienne – elle s'appelait Fiona – me rassurait. Je n'y serais pas arrivé sans elle. C'est elle qui a donné le signal. A 02h35, il vit apparaître derrière deux pilier deux femmes toutes nues qui passèrent devant lui en sens inverse avant de disparaître à nouveau. Tandis qu'il hallucinait sur son véhicule de ménage à une vitesse proche de un ou deux kilomètres à l'heure, comme des petits rats d'opéra, nous avons rapidement renfilé jupe, pull ou justaucorps. Quand il nous a revue, nous étions tranquilles, en pleine conversation. Parfaitement habillée. Il nous regardait avec de grands yeux exorbités: sa ligne de ménage fit un détour qu'il fut obligé de rattraper ; nous l'avons laissées et sommes allées près du centre commercial pour nous remettre de nos émotions.
J'ai entraînée l'italienne vers le tapis roulant. Nonchalamment j'ai relevé ma jupe et laisser les courants d'air chauds circuler. Ces mêmes courants d'air aiguisaient la pointe de ses seins. Nous étions prêtes. Il ne manquait plus que le public. Le tapis roulant était désert. Il n'y avait pas de jeune cadre dynamique en voyage d'affaires, pas de jeune mec bien bâti en partance pour une ONG avec des idéaux plein la caboche. Nous étions seules. Seules sur le tapis roulant qui nous faisaient avancer. En travelling. Je me rajustais. A l'extérieur, le tarmac était désert. Les lumières nous renvoyaient notre reflet, celui l'insouciance, celui de deux femmes qui ne savent rien l'une de l'autre, si ce n'est l'envie de se débarrasser de ses dessous dans un aéroport le temps d'un transit. Un transit sans culotte. Nous arrivions vers la fin du tapis roulant, j'étais curieuse de savoir ce qui allait arriver. Je me demandais comment l'italienne allait opérer. Mes réflexions furent brutalement interrompus par le reflet dans la vitre du sexe du garçon à la revue. Il nous imitait. Le jeu en miroir prenait une autre tournure : il ne s'agissait plus du corps de deux femmes. C'était une harmonie. Une danse. Deux corps féminin. Un corps de jeune homme.
On a rejoint le garçon. Le principe était simple : tout l'aéroport était pour nous : le premier qui se montrait devenait chasseur. Nous avons erré dans l'aéroport et tantôt, je levai ma jupe, je dégainais un sein, tantôt j'apercevais les fesses de Fiona, les seins de Fiona, tantôt, le pénis et les couilles du garçon. C'était qui montre gagne. Nous perdîmes le compte vers quatre heures du matin.
—Et maintenant, demanda le garçon, après nous avoir coursé et dégainé un pénis très érigé plusieurs fois de suite sans que nous n'ayons le temps de réagir.
Fiona utilisa son sourire énigmatique qui m'avait tant plu. A l'évidence, elle était la pierre angulaire de notre tribu nocturne.
—Nous ne sommes pas assez. Recrutons !
— Et ton rendez-vous, fis-je ?
Elle haussa les épaules et dit :
—Ce que nous allons faire est plus important qu'un rendez-vous.
J'ai ouvert des yeux ronds. Le sommeil commençait à me travailler, mais c'était hors de question d'être hors du coup. 
—Qu'est-ce que nous recherchons, demanda le garçon ?
S'il était déçu de ne pas se servir de son pénis, il n'en montrait rien ; je crois que Fiona le divertissait pour qu'il oublie jusqu'à cette possibilité. Moi, je ne l'oubliais pas, mais il y a un temps pour tout : si j'attrapais le garçon seul, il fallait voir. Il était sans doute puceau. Il plaçait beaucoup d'espoirs en nous deux, ça se voyait. Je craignais qu'ils ne soit finalement déçu. J'espérais aussi que Fiona ne s'écarterait pas trop de ma doctrine du terrorisme érotique et je lui fis la remarque.
—En suis-je sortie une seule fois, me demanda Fiona pour me rassurer ?
Je lui accordais toute ma confiance. Et puis, je ne voyais pas où elle voulait en venir avec son histoire de recrutement. Est-ce que Fiona comptait former un club ponctuel d'exhibitionnistes dédié à écumer l'aéroport d'Atlanta ? Elle rejoignit un trio de jeunes femmes, sans doute encore étudiantes. Elle leur parla cinq minutes sans que je en sache ce qu'elles leur disaient, mais elles nous suivirent. Elles nous suivirent jusqu'à ce que Fiona retrouve le laveur. Il lavait les carreaux avec un énorme râteau en mousse dans un couloir fréquenté. Sans se soucier du monde qui passait, ces filles sont allées parler avec lui. Elles ouvrirent leur chemise progressivement jusqu'à se retrouver les seins visibles. Le type, noir, devint rouge. Il partit en jurant des oh my god et en secouant la tête quand l'une d'elle releva sa jupe et lui exhiba un string jaune fluo. Ensuite, elles revinrent vers Fiona qui leur accorda leur billet d'entrée dans le club des givrées. Fiona parla de quelque chose d'intermédiaire entre une performance artistique et un féminisme « à bon droit » à deux autres femmes, dont l'une devait être proche de la cinquantaine et semblait flattée qu'on lui propose. Elle n'eut pas à se donner du mal pour la convaincre. Avec une femme de cet âge, nous devînmes crédibles. Au total, nous étions neuf, le garçon inclu. Huit femmes, c'était le minimum selon Fiona. Je réfléchissais à ce panel représentatif de la diversité du féminin et je me disais que Fiona aurait pu devenir une femme politique d'envergure. Fiona nous conduisit à l'extérieur de l'aéroport. 
La chaleur avait diminuée. Il était cinq heures et le soleil se lèverait dans une heure. J'avais les yeux qui piquaient, mais il n'y avait aucune chance pour que je m'endorme. Je voulais en être. Je n'aurais manqué ça pour rien au monde et le plus étonnant, c'est que toutes ces femmes suivaient Fiona. Si on savait à quel point il était possible de déshabiller les femmes lors des transits, les aéroports seraient bardées de caméra. C'est là que j'ai pensé aux caméras. Tous nos exploits de la nuit avaient été forcément filmés. Pourquoi personne ne nous avait arrêté ? La réponse surgissait d'elle-même : le terrorisme érotique ne devait pas les gêner tant que ça. Je comprenais mieux notre pouvoir. Fiona s'entretenait avec des chauffeurs de taxi. Elle a obtenu, Dieu sait comment, qu'ils  montent tous dans une seule voiture. Les trois hommes semblaient ne pas comprendre ce qui arrivait. Elle dit :
—Light on ! Please, light on !
Le chauffeur braqua ses phares contre le mur du bâtiment. Nous étions éblouies, mais ce n'était pas le moment de se dégonfler. Il y a eut un doute dans nos rangs. Fiona déjà sous les phares, soulevait son chemisier et remuait ses seins ronds comme des melons. Elle fut rejointes par la dernière recrue qui fit tomber son haut, retira son soutien-gorge et abandonna au spectacle des seins relevées et fusiformes. Je m'y collais aussi et enroulai mon pull autour de mon cou, laissant ma poitrine à l'air libre à la vue de ces inconnus qui, dans leur voiture, applaudissait. Heureux chauffeurs ! Le trio se joignit au mouvement et on revit le string jaune fluo accompagné de deux strings rose fluo. Ce n'était pas mon style… et d'ailleurs, je soulevais ma jupe et montrait qu'à l'évidence, je ne portais ni culotte, ni string…  Les dernières se décidèrent et bientôt, huit paires de seins - toutes les formes étaient représentées, fermes, ridées, pointues, bombées, agressives, douces, larges du mamelon… - s'affichaient et presque autant de culs. Les filles en strings, elles, gardèrent leur string. Même le garçon agita son paquet, sous des exclamations amusées. Bientôt, l'espace se vida et nous partîmes se réfugier dans l'immensité de l'aéroport sous les klaxons qui en redemandaient. Certaines m'expliquèrent que c'était trop de la balle, very interesting ou encore so politicaly incorrect but so incredible ! Fiona restait silencieuse et je crus comprendre que ce n'était pas fini. Je la rejoignis. Elle proposa un verre : ces femmes avaient absolument besoin de se parler. C'est ça qu'avait vraiment réussi Fiona : jamais elles ne se seraient adressées la parole autrement. Elles n'étaient ni des mannequins, ni des stars. Certaines devaient être des mères de famille. Jamais elles n'auraient pris l'initiative, mais là, après ce show improvisé, elles en avaient besoin. Les premières à nous quitter furent Christèle et Tse-Toun qui prirent le vol de 06H02 pour San Francisco avec des regrets en nous quittant. Le trio des strings fluo, Chloé, Astrid et Jenna, les suivit et finalement, vers 07h40, il ne restait que le garçon, Fiona et moi. La garçon rejoignit sa famille qui se réveillait. En guise d'adieu, Fiona lui mit une main aux fesses qui l'amusa et je lui fis un hug. Ce sacripant pelota mes seins, en souvenir. Je vis Fiona sourire. 
—Alors, c'est la fin, fis-je.
— Faut voir, dit-elle.
—Ça m'étonnerait qu'on se recroise.
Je lui ai tendu une main qu'elle a prise et elle a dit :
—Au revoir, ma copine.
Puis, je suis partie attendre l'embarquement. Les nuits blanches, c'est facile quand on est jeune, mais dès qu'on passe soixante-dix années, même si on rigole bien, c'est plus dur de s'en remettre.

FIN
1

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