Un si charmant compagnon

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Depuis le jour de notre première rencontre, Nathalie et moi partagions un bonheur sans nuages, dans l’appartement confortable qu’elle avait hérité de sa grand-mère. Chaque matin, j’attendais patiemment qu’elle ait terminé son petit déjeuner, composé d’un bol de céréales, de brioches à la confiture et de tartines beurrées, puis je la regardais fasciné actionner le verrou de la porte d’entrée. Il nous fallait encore patienter deux ou trois minutes à l’intérieur de l’ascenseur, pousser la lourde porte en bois sculpté de l’allée avant de remonter gaiement la rue qui menait à notre terrain de jeu favori : le parc de la Renardière. Arrivés là, nous marchions pendant de longues minutes, prenant le temps de contempler les paysages, de humer l’air frais du petit matin. Nous assistions ensemble à l’éveil de la nature, nous émerveillant d’un rien, d’un écureuil, sautant de branche en branche, du chant d’un oiseau, de l’éclosion d’une rose. Nathalie riait parfois lorsque nous croisions des hordes de coureurs à pied, le maillot trempé de sueur, le visage crispé par l’effort. Tous les deux nous prenions notre temps. Je marchais fièrement à ses côtés, profitant de chaque seconde passée avec elle.
A neuf heures moins dix elle partait prendre son bus, me confiant la garde de l’appartement jusqu’à son retour. A la belle saison, elle laissait la porte vitrée donnant sur le balcon grande ouverte, ainsi, de temps en temps, j’interrompais ma sieste pour aller voir ce qui se passait dans la rue. Comme elle travaillait à mi-temps, elle était généralement de retour vers quatorze heures. Nous déjeunions ensemble, elle d’un plat tout préparé en conserve ou micro-ondable, moi d’un bol de riz mélangé à de la viande hâchée, puis, notre repas terminé, je la rejoignais sur le canapé du salon pour une petite pause télévision. Nous repartions ensuite nous balader pour de longues heures dans la campagne environnante, parfois elle chaussait ses rollers ou faisait du vélo, moi je gambadais à ses côtés, compagnon infatigable. J’étais le labrador le plus heureux de la terre... jusqu’à ce qu’elle fasse sa connaissance...
Une collègue de travail lui avait parlé d’une discothèque sympa, à la sortie de la ville. C’était là qu’elle l’avait rencontré. Il lui avait plu, ils avaient dansé, parlé, et comme il était bel homme, ils s’étaient revus. Plusieurs fois. Moi, je sentais bien que quelque chose clochait. Parfois elle oubliait ma gamelle ou l’une de nos balades quotidiennes, d’autres fois elle me quittait juste avant notre pause télé, précipitamment, ou même ne revenait pas déjeuner, me laissant seul des heures entières. Le vélo commençait à rouiller au fond du garage et ses rollers ne quittaient plus le placard de l’entrée. Il m’arrivait de plus en plus souvent de faire pipi sur le balcon, ou lorsqu’elle oubliait de laisser la porte ouverte, sur le tapis du salon, un peu par représailles, beaucoup parce que j’avais parfois du mal à retenir ma vessie des heures d’affilée.
Après deux mois de rendez-vous extra-muros, l’autre avait débarqué dans l’appartement, ses bagages à la main. Nathalie avait l’air un peu gênée, ce qui ne l’empêcha pas de faire les présentations. L’autre s’appelait Bernard. Il venait s’installer là pour quelque temps car il était au chômage et ne pouvait plus payer le loyer de son studio. Je fis comprendre à Nathalie que la cohabitation serait difficile, qu’il n’était pas dans mes intentions de faire ménage à trois. Elle me servit mon repas du soir sans dire un mot, puis tous deux s’enfermèrent dans la chambre jusqu’au lendemain matin.
Les jours suivants, tout se dégrada. Nathalie se mit à cuisiner des plats compliqués, qui monopolisaient tout son temps libre. L’autre se levait tard, passait ses journées devant la télé. Comme elle était amoureuse et devait faire bouillir la marmite pour deux, elle travaillait de plus en plus et sortait de moins en moins, exceptées les trois fois cinq minutes quotidiennes où elle me descendait en bas de l’immeuble pour que je puisse faire mes besoins. La place à côté d’elle sur le canapé était désormais réservée à l’autre, et je passais de longues heures sur le balcon, à regarder de loin l’agitation de cette rue que je ne parcourais plus.
Un jour que Nathalie nous avait laissés seuls pour aller faire une course, je surpris Bernard qui prenait de l’argent dans la boite métallique où elle range ses économies. Mon sang ne fit qu’un tour. Je grognais, arborais un air aussi menaçant que possible, moi qui suis d’ordinaire la gentillesse incarnée. Je dûs me montrer convaincant car Bernard renonça aux billets que contenait la boite, non sans avoir émis quelques jurons bien sentis avant de claquer la porte et de disparaitre pour l’après-midi.
Le lendemain, croyant que j’étais assoupi et Nathalie s’étant de nouveau absentée, il tenta de réitérer son forfait, mais je montais la garde et l’obligeais de nouveau à battre en retraite, sans le moindre billet. Entre nous, la guerre semblait bel et bien déclarée.
Le week-end, de retour, ramena Nathalie à la maison à plein temps. J’appréciais encore un peu les samedi matin car même si elle pensait de moins en moins à moi, elle préparait la grosse gamelle de riz qui entrait dans la composition de ma pâtée. L’autre le savait.
Nathalie avait cuit le riz, puis une fois égoutté, l’avait transvasé dans un immense saladier. En fin d’après-midi, des amies de lycée (elles étaient cinq) étaient venues lui rendre une petite visite à l’improviste puis, comme elles avaient des tas de choses à se raconter, Nathalie les avait invitées à dîner, Bernard tardant à revenir d’un mystérieux rendez-vous au café du coin. Elle leur proposa, sans même me demander si j’étais d’accord, une salade composée avec du riz (celui qu’elle m’avait préparé quelques heures plus tôt) du thon, du maïs, et des tomates. « Ce sera à la bonne franquette » précisa-t’elle en prenant soin d’éviter mon regard. Comment aurait-elle pu deviner que Bernard, voulant se débarrasser de moi, avait empoisonné le riz ?



FIN
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