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Un professeur bien discret

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Ciruja

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Comme chaque matin lorsqu’il allait travailler, il enfila son manteau, sortir en laissant claquer la porte cochère puis se dirigea vers l’arrêt de bus le plus proche. Mais ce jour-là, le 153 avait du retard, beaucoup de retard.
Il attendit donc en prenant place sur le banc qui était vide et s’empara d’un livre, le dernier Pieter Meyer, un auteur sud-africain de polar réputé dans le petit monde du roman noir. Son dernier opus s’intitulait L’ombre du croissant sur le Veld et traitait des connexions entre le monde du crime de la « nation arc-en-ciel » et les réseaux djihadistes. Le romancier semblait en connaître un rayon, il avait travaillé dans les domaines du net et de l’espionnage numérique avant de se mettre à écrire. Il disposait donc d’une expertise considérable dans les domaines du renseignement et de la haute technologie.
Jérôme Lejeune était un homme entre deux âges qui entamait lentement mais sûrement le crépuscule de sa carrière de fonctionnaire méritant de l’Education nationale. Il n’avait aucune aigreur mais ses passions étaient ailleurs. Ce petit professeur de banlieue à la vue perçante était capable d’avaler trois livres par semaine quand il travaillait. En vacances, il descendait toutes les bibliothèques de France et de Navarre.
Trente minutes passèrent ainsi sans qu’il ne s’inquiétât outre-mesure de l’arrivée du bus, tant son attention était retenue par la lecture de ce livre trépidant, qui contenait tout de même la bagatelle de sept-cents pages mais ce détail n’arrêtait pas Jérôme.
Un bonheur n’arrivant jamais seul, un bus sorti des premiers âges de la métropolisation venait pointer son museau fumant pour ramener les honnêtes salariés à leurs servitudes laborieuses. C’était la cloche signifiant la fin de la récréation.
Jérôme dut se lever à contrecœur et lâcher momentanément son roman, au moment précis où le héros parvenait enfin à retrouver une ancienne amie, travaillant maintenant dans la sécurité des groupes pétroliers. Notre lecteur était en Afrique, dans un monde passionnant, loin de la grisaille quotidienne et de l’ennui en temps de paix.
Il y avait trois usagés à l’intérieur, tous placés au fond et qui ne se connaissaient pas. Ils étaient plus pâles que d’habitude, plus européens. Les habituelles foules afro-maghrébines qui pimentaient la ligne étaient aux abonnés absents.
Il s’assit au milieu du bus et redémarra sa lecture. Il pouvait finir son chapitre pendant le voyage et entamer une nouvelle semaine de cours avec des élèves qui ne l’écoutaient pas et dont il se contrefichait.
Les pneus faisaient un bruit étrange et répétitif, les «  coups de patins » gênaient Jérôme. Le bus tortillait, il ne pouvait maintenir sa route et les nombreuses voitures sur les voies rendaient la circulation en zone résidentielle particulièrement difficile.
Le chauffeur avait une cigarette au bec, il profitait des virages pour rejeter sa fumée toxique, et dire qu’une loi avait interdit cette pratique.
Musicien dans l’âme, il chantonnait ses airs venus d’ailleurs, très mélodieux et qui se rythmaient parfaitement avec ses arrêts rapides. Il glissait devant les abribus, restait en première, maintenait l’illusion de l’arrêt pour repartir de plus belle : «  J’aime glisser sur l’asphalte, je suis le cavalier de la ligne 153, rien ne peut m’arrêter. » hurlait-il aux passagers consternés.
Jérôme Lejeune, en l’entendant chanter en français, ne pouvait continuer sa lecture. Il aimait le silence quand il était dans son « voyage immobile ». Il pouvait lire avec de la musique en fond sonore. Mais, quand il était sous l’emprise d’un locuteur francophone un peu trop bruyant et démonstratif, il devait poser son roman et renouer les fils de l’intrigue dans sa tête en attendant l’accalmie.
Les citoyens du silence étaient une espèce de plus en plus rare dans ce monde de communication tout azimut. Monsieur Lejeune devait admettre la victoire de ces derniers sur son monde feutré et policé.
Les passagers du fond, qui n’appréciaient pas non plus l’exercice lyrique du chauffeur, s’étaient levés et à l’approche de la Plaine Saint-Denis, de ses tours de bureaux et du Stade de France, ils se précipitèrent sur le malheureux qui ne comprit pas de suite toute l’étendue du drame à venir. Très professionnels, ils réussirent à ne pas faire chuter le bus. D’autres auraient eu moins de maîtrise.
Lejeune était resté assis. Le silence était glacial. Personne n’osait dire le moindre mot. L’un des passagers avait une arme sur lui, comme dans les films noirs, et il la pointait sur la tempe du chauffeur de bus qui s’était arrêté de chantonner et dont les dents claquaient en rythme.
Notre professeur n’osait fixer la cabine du conducteur. On lui avait toujours dit de ne jamais fixer un agresseur mais de toujours se mettre de côté, les yeux baissés, afin de réduire la tension inhérente à toute situation de violence. Assez adroitement, Lejeune avait pu mener sa carrière de professeur dans des endroits pas faciles, sans avoir à souffrir de rudes attaques.
Parmi les trois malfaiteurs, il y en avait un qui était plus nerveux et plus dangereux. Grand, athlétique, doté d’une tête de bagnard, il regardait sans arrêt du côté des passagers, à la recherche d’un possible petit malin ou d’un policier en civil. Il flairait le mauvais regard mais ne vit que des têtes baissées : «  Il n’y a aucun candidat au suicide, monsieur Van Mertens ! »
Le sexagénaire blond qui répondait à ce nom tapa sur l’épaule de son fidèle lieutenant et laissa le pauvre conducteur entre les mains de son second : « Bon travail ! Maintenant nous allons directement au siège de la Banque Islamique du Salut. Tu connais, non ? » demanda-t-il au chauffeur qui suait comme un bœuf.
- Non, c’est où ?
- Avenue Roosevelt, entre le stade et la station du RER D. la grande tour de quarante étages. Tu vas dans cette direction et tu ne contestes pas. Compris ?, ordonna-t-il au pauvre malheureux qui ne comprenait pas ce destin bien cruel.
- Mais j’ai ma ligne, mon parcours !!!
- On s’en fout, tu suis notre itinéraire et tout se passera bien ! Si tu joues au héros, tu te prends une balle, OK ? Understand ?
- Oui. »
Monsieur Van Mertens se dirigea vers le fond et s’arrêta devant Jérôme Lejeune : «  Il va falloir que vous sortiez tous. Qu’est-ce que vous lisez monsieur ? »
- Un simple polar, répondit Lejeune qui avait déjà entendu parler dans ses lectures d’un certain Van Mertens, ancien des forces spéciales sud-africaines, spécialisé après la fin de l’apartheid dans les coups tordus, entre mercenariat, guerre contre le terrorisme, soutien au camp occidental et trafic de diamants.
- J’ai l’impression que nous avons un romancier comme compatriote, il détaillait la couverture attentivement, Pieter Meyer, le plus grand salaud de la communauté Boers ! Toujours à critiquer notre pays, ses constructions et ses réalisations !! et bien entendu, les Africains par ici, les noirs par là. Vous, vous connaissez l’Afrique du sud ?
- Non, Jérôme tremblait légèrement.
- Mais vous savez qui a fait ce pays ?
- Un peu tout le monde, dit-il, voulant ménager la chèvre et le chou.
- Non !! C’est nous qui avons créé ce pays, à une époque où les Zoulous n’étaient pas encore descendus. Et tout ça a été réduit à néant à cause d’individus comme Meyer. Des traîtres à la solde des humanistes de tous poils ! Les autres !!, hurla Van Mertens, vous descendez maintenant !! Les rares passagers n’attendirent pas qu’on leur répète deux fois le même ordre, ils partirent en courant. Jérôme aurait voulu sortir mais on le retint.
Il était condamné à rester dans ce bus de la mort, rempli jusqu’à la gueule d’explosifs et dont l’objectif était le siège monumental de la Banque Islamique du Salut. Cet établissement moderne et puissant était un organisme financier très présent en Afrique australe et qui œuvrait dans la région pour la promotion et le développement de la religion mahométane.
C’était le dernier combat de Van Mertens, pour son pays, pour la foi chrétienne et l’Occident. C’était le dernier voyage de Jérôme Lejeune, petit fonctionnaire qui attendait la retraite en lisant des polars et qui rêvait de manière raisonnable à des mondes plus dangereux et excitants.
C’était le terminus de la ligne 153, le bus fit un difficile demi-tour porte de la Chapelle. Jeune, dynamique, portant des dreadlocks sympathiques, le chauffeur lança à la cantonade : «  Monsieur, il faut vous réveiller ! Si vous dormez en allant au travail, vous n’êtes pas sorti de l’auberge et je dois rentrer au centre de la RATP avec mon bahut. »
Jérôme se réveilla, la bave aux lèvres du premier sommeil. Son col de chemise était un peu fripé et son livre gisait sur le sol. Il allait encore être en retard dans ce lycée qui ne lui inspirait décidément rien de bon.
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Jean Calbrix · il y a
On croit à un détournement de bus avant d'arriver à la chute surprenante et très humoristique ! Bravo Ciruja ! Je clique sur j'aime !
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Miraje · il y a
On a beau dire, le choix d'un livre joue sur le lecteur ☺☺☺
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RAC · il y a
Sympa, vous avez évité le pire ! Mais avez-vous pensé à faire une seconde version avec une autre fin plus... expéditive ?! Ou plus concrête ? A+++
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Ciruja · il y a
Non j'avoue que je n'y ai pas pensé
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RAC · il y a
Bon, ben j'attendrai le prochain épisode alors...
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Ilyes Boumahdi · il y a
La lecture (et l'écriture) et les rêves pour échapper à la routine d'un fonctionnaire.
J'apprécie le dénouement
Bravo

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Ginette Vijaya · il y a
Heureusement que votre personnage s'est réveillé !
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Fred Panassac · il y a
Pour une fois un rêve n’est pas un moyen pour l’auteur de se sortir d’affaire à la fin d’un texte.
Ici il vous permet de nous montrer plus aisément les fantasmes et les peurs phobiques de votre personnage, un prof de banlieue plongé dans l’atmosphère des polars qu’il engloutit et confronté à la violence du milieu scolaire. Bon texte certainement politiquement incorrect, mais bon, ce n’est « qu’un » cauchemar...mais très présent.
Apprécié et voté en surfant sur Short Édition ce matin !

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Ciruja · il y a
Merci pour votre message
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