Un pluvieux contrat

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Voilà une nouvelle dont la force réside dans sa maîtrise de l’intrigue : rythme tenu tout le long, scénario bien construit, et personnages

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C'est pas simple d'écrire une biographie, donc je vais la jouer facile et mettre une citation que j'ai trouvé en tapant "citation livre" sur internet : "Quand je vois tout ce qui me reste à lire  [+]

Image de Automne 2020

Quatre jours. Quatre jours que cette pluie tombait sans relâche et rien ne laissait annoncer que cela s’arrêterait bientôt. On avait beau être en été, de lourds nuages étaient venus par-delà les montagnes voisines pour éclater juste au-dessus de ma tête. Enfin quand je dis ma tête, je veux dire les têtes de ceux qui se trouvaient sur cette route reliant Maurt la grise, capitale du pays et ma destination, à divers ports de l’Est. Et contrairement à la plupart des voies menant à la capitale, celle-ci n’était pas pavée, quelques heures de pluie l’avaient rendue totalement impraticable.
Je m’étais donc réfugié, après une journée et une nuit de cheval ininterrompue sous ces trombes d’eau, dans l’une des rares auberges de cette route, Chez Glaudr.
J’y étais entré trempé jusqu’aux os, mes maigres possessions ne reluisant guère plus. Je pris une chambre et me fis monter un bain chaud dans lequel je m’endormis. À mon réveil, j’allais m’installer dans la grande salle commune du rez-de-chaussée qui n’était habillée que de quelques tables et chaises ainsi que de tableaux assez laids aux murs.
Je passais mon temps à imaginer comment annoncer à mon employeur que je n’avais pu remplir ma mission. J’hésitais même à ne jamais le revoir et éviter la fâcheuse entrevue que je devinais. Mais nous nous connaissions bien, je savais donc qu’il enverrait à ma recherche des types aussi bien intentionnés que moi à l’encontre de leur prochain. Et s’ils étaient un peu plus doués que votre serviteur, ils me retrouveraient. D’autant plus que le contrat qu’il m’avait confié revêtait une importance capitale et il ne laisserait pas courir longtemps un diable comme moi avec des informations de cet ordre.

Ruminant ces pensées au fond d’une chope, je laissais vagabonder mon esprit et pensais à ma jeunesse et à la manière dont je m’étais retrouvé avec cette bien noble profession qu’est celle de recouvreur de dettes pour les uns, lame aiguisée pour les autres, ou encore emprunteur de biens d’autrui.
Enfant de paysan ordinaire, j’ai toujours voulu m’élever au-dessus de ma condition et ne pas connaître le destin quelconque que mes parents et mon village m’imposaient. J’avais donc réfléchi aux diverses possibilités qui s’offraient à moi pour échapper à la fatalité d’un destin morne. Ne disposant ni d’éducation ni d’un talent artistique qui aurait pu me permettre de m’élever par des voies traditionnelles – et d’ailleurs si l’on est équipé que de ses uniques capacités ces chemins restent clos –, je me tournais vers le seul domaine où chaque homme est sur une ligne égale, les armes.
Alors certes, je commençais de nouveau en retard, mais cette fois les enjeux étaient clairs. Riche ou pauvre, une dague dans l’œil avait le même effet.
Je vous dis tout ça, mais vous ne devriez pas me faire confiance, vous savez.
Car si je me décidais à être honnête avec vous, je vous dirais que ce choix professionnel est plus dû au retour précoce d’un paysan chez lui alors que sa femme m’accueillait qu’à des convictions personnelles sur ma place dans l’histoire. Et que, pourchassé par l’aimable agriculteur, le seul refuge que mes fesses dénudées trouvèrent fut derrière le dos d’un sergent recruteur. Trop heureux de trouver une recrue, le forban m’offrit sa protection face au planteur de choux en échange d’un service de trois ans. La vue du visage ruisselant de sueur et de haine du cornard champêtre fut plus efficace que tous les clairons et discours enflammés que j’eusse pu entendre.
Un mois plus tard, c’est donc revêtu d’un équipement récupéré la veille sur mes prédécesseurs que j’entendais pour la première fois l’oraison du champ de bataille. Mais c’est une autre histoire, qui se conclut au bout d’un an et demi par une défaite totale et mon réveil au milieu des restes d’un champ de bataille.

Et quelle déception aujourd’hui... Un spadassin parmi tant d’autres cherchant à se faire payer sa lame et qui venait de rater le plus beau contrat de sa vie... La pluie me permettait au moins de repousser la pénible entrevue que j’aurai avec mon employeur.

Voilà donc les pensées qui s’entrechoquaient mollement dans ma tête durant ces 3 jours. La monotonie du bœuf en sauce et de la pluie frappant les carreaux n’était interrompue que par d’autres voyageurs atteignant comme moi un lieu sec.
Nous commencions d’ailleurs à être assez nombreux et Glaudr dut rapidement trouver des solutions pour loger tout le monde. Il insistait encore régulièrement auprès de moi pour que j’accepte, contre réduction, que l’on installe un lit de camp dans ma chambre, ceci malgré mes différents refus.
Et je plongeais tant dans ces réflexions que dans ma chope – qui diminuait d’ailleurs dangereusement – quand la porte s’ouvrit en grand fracas.
Une douzaine de personnes toutes dissimulées derrière des capes similaires entrèrent avec un ordre qui jurait terriblement avec l’ambiance de la taverne.
Le gros aubergiste, prenant son sourire le plus affable et se frottant déjà les mains de satisfaction face à cette bordée d’écus à saisir, se redressa sur son tabouret en s’exclamant :
— Hélas, mes amis, je crains que mon établissement ne soit complet. Mais vu le temps, ce serait un crime de vous faire repasser cette porte, je suis sûr que nous pourrons nous arranger.
La figure à la tête du groupe s’approcha du comptoir et se pencha vers lui.
Aux mots qu’il prononça, le tenancier laissa échapper un petit glapissement de surprise et, hochant lourdement la tête, il s’engouffra dans la porte située dans son dos. Ma curiosité ne fut pas la seule à être piquée par cet équipage. Dès que l’aubergiste vint les chercher et les faire disparaître derrière la même porte, les langues se délièrent d’abord à voix basse pour aborder le sujet. N’ayant pas réussi, à ma plus grande satisfaction, à me faire un compagnon de tablée, je me contentais d’écouter les théories de mes congénères. Troupe d’assassins, éclaireurs d’une armée en approche, nobliaux surpris et égarés par la pluie... Plus ils en parlaient, plus ils haussaient la voix, tant et si bien qu’à la fin, un vacarme assourdissant s’élevait de cette masse de soiffards. Chacun avait retrouvé un intérêt, un sujet de discussion, une curiosité vis-à-vis de ce groupe après quatre jours de mortel ennui bercés par la pluie aux fenêtres. Mais ils étaient tant absorbés par leurs fertiles imaginations et le besoin de convaincre leur voisin de leur justesse, que je fus le seul à remarquer quand la porte se rouvrit. À travers les apprentis devins qui ne pouvaient s’empêcher de se lever en criant, je distinguais quatre personnes, dont l’aubergiste, en train de se diriger vers les escaliers.

Une fois lassé par la piètre inventivité de mes compagnons d’abri, je me dirigeai moi-même à l’étage d’un pas qui trahissait mon houbloneuse après-midi.
Au bout du couloir et devant ma porte, je vis trois hommes discuter. Enfin plutôt deux, mon logeur et celui que je devinais être le chef du groupe. Quant au troisième, il se tenait dans un coin.

— Oui, c’est bien ici, messire, mais je vous l’ai déjà dit, ce locataire ne souhaite pas... Ah justement, le voici qui vient, vous pourrez vous expliquer directement.
À ces mots, le tenancier se dirigea d’un pas soulagé vers l’escalier, probablement enchanté à l’idée de retrouver son siège ou de fuir cette intimidante compagnie.
Me dirigeant, clé en avant, vers ma porte, je la plantai dans la serrure sans accorder d’importance aux deux encapés. Mais alors que je m’apprêtais à ouvrir ma chambrée, celui que je tenais pour le chef me dit d’une voix respirant le calme et l’assurance :
— Bonsoir mon bon. Navré de vous importuner, mais il semblerait que la seule place encore disponible dans cette auberge soit au pied de votre lit. Pourriez-vous y accueillir Audran que voici ?
C’est une main sur le cœur et l’autre sur la bourse qu’il me tendait que j’acceptai généreusement son offre. Je profitai de cet échange pour jauger mon redevable. Un grand type, avec des yeux bleus qui ne doutent pas, des pommettes hautes surplombant des joues probablement toujours rasées à la perfection, et un visage déterminé que de courts cheveux noirs venaient encadrer. Le genre de type droit et compétent dont les capacités inspirent le respect. Et si, comme moi, vous étiez peu sensible à ce genre d’atours, l’élégante armure de cuir décorée par du fil d’argent et l’épée au pommeau ouvragé qu’il avait découvert en me tendant sa bourse auraient fait le travail.
Profitant de l’installation du jeune dans ma chambre, j’interrogeai l’homme d’armes :
— À part une bourse en trop et un jeune à coucher, vous avez bien un nom ?
— Appelez-moi Ascellin. Et vous-même, maître logeur ?
— Syguis. Et qu’est-ce qui vous amène dans la région, Ascellin ?
— Le commerce. Mes hommes et moi exerçons en tant que gardes du corps pour des marchands que nous escortons. Mais s’il y a bien une chose de laquelle on ne peut les protéger, c’est cette pluie. Je vous laisse, ce voyage m’a éreinté.
Après avoir échangé quelques mots avec le dénommé Audran, il se dirigea vers l’escalier.
Il se foutait clairement de moi avec sa réponse, mais celle-ci sonnait comme un avertissement : ne cherche pas à savoir.
Le problème avec ce genre de message c’est que les types comme moi, il y a rien qui nous motive plus. Et puis, après presque trois jours enfermés ici, je commençais à avoir sérieusement besoin de distraction.
Je commençais donc, dès que ma porte fut fermée, à cuisiner, avec force stratégie et méthode, Audran.
Ses réponses furent aussi ennuyeuses qu’il était quelconque : brun, moyen de taille, trop jeune pour se vêtir d’une barbe. Il disposait cependant d’un corps qui certifiait un entraînement rigoureux, mais dont l’absence de cicatrice trahissait la virginité martiale. Il était capable d’apprendre un texte et de le réciter, ils escortaient donc des marchands spécialisés dans les épices qui se rendaient à la capitale afin de négocier avec je ne sais quel prévôt je ne sais quelle gabelle.

Déçu que mes talents d’inquisiteur n’aient brisé sa récitation, je mis cet échec sur le compte de la bière dont je m’étais alimenté toute la journée. C’est à cette réflexion que ma vessie me rappela brusquement à mes attributions humaines.
Sortant de la chambre puis de l’auberge afin de participer moi aussi à la noyade de ce monde, j’entamais mon œuvre à proximité de l’écurie.
Celle-ci, comme l’auberge, était pleine à craquer. Les dix nouveaux venus, à l’image de leurs maîtres, étaient restés groupés. Et parmi eux, l’un ressortait du lot, car plus petit que ses congénères. Contre le mur du fond, je distinguais deux piles de selles posées sur un établi. Au sommet de celle de gauche trônait une selle disposant d’un repose-pied ce qui trahissait la posture d’amazone à adopter une fois installé. Un ricanement sournois m’échappa : il était donc question d’une femme...

***

Si ma profession n’a rien de glorieux, elle présente un avantage certain. À force de chercher à tuer son prochain ou à le délester de ses biens, on apprend également à s’en prévenir. Et c’est en remerciant mes choix de carrière ainsi que mon ouïe que je m’éveillais alors qu’on tentait de crocheter ma porte. J’agrippai dans le noir mon baudrier, j’en sortis les deux dagues qui sommeillaient encore dans leurs étuis de cuir. Me dirigeant à pas de loup vers la porte qui laissait échapper par ses interstices la lueur d’une fine flamme, j’enjambai Audran et me plantai devant la porte.
J’ai toujours apprécié ces moments de calme, ces instants qui me paraissent durer des heures alors que la tension de percer la chair raidie mon corps, car oui, si vous crochetez ma porte en pleine nuit, vous êtes bon pour digérer de l’acier.
À l’instant où le mécanisme de la serrure s’actionna, j’ouvris la porte d’un grand geste.
À genoux, ses mains encore tendues et tenant son rossignol, mon malandrin n’eut que le temps d’écarquiller les yeux alors qu’une de mes lames plongeait sur lui.
Elle lui perça la joue et lui déchaussa quelques dents. Mais mon coup ne fut pas mortel comme je l’espérais et le crocheteur se jeta en arrière pour échapper à ma deuxième amie qui déjà se dressait.
Se faisant, il compliqua grandement notre entrevue, car il renversa et éteignit la bougie qu’il avait déposée sur le sol.
Ne prenant qu’une fraction de seconde pour agir, je plongeai sur lui. Ma priorité : l’empêcher de dégainer.
Un corps-à-corps violent et obscur s’ensuivit. Mais là où ses poings frappaient votre serviteur au hasard, ce sont mes lames qui se livrèrent au même jeu sur son anatomie. Au bout de quelques secondes, nos corps enlacés se séparèrent et cette mortelle loterie prit fin.
Me relevant rapidement, je me mis en garde face aux ténèbres du couloir en direction de là où je devinais être mon adversaire.
Mes oreilles me confirmèrent rapidement cette impression et j’entendis un souffle rauque et crachotant tenter de soulever un corps trop lourd pour des muscles percés, et après quelques instants, le bruit d’un cadavre s’effondrant sur le plancher.
Suivirent rapidement les bruits distinctifs de la pierre à feu et une bougie s’alluma dans ma chambre.
Alors qu’Audran sortait en éclairant le couloir, je me dirigeais vers la masse sanguinolente que j’avais attaquée. Un type un peu gras bloqué dans l’auberge avant mon arrivée qui ne m’avait fait aucune impression jusque-là, mais qui faisait partie d’un groupe d’une dizaine de personnes.
Audran avait les yeux rivés sur le cadavre, mais il sortit de sa torpeur quand je lui fis signe de venir m’aider à tirer le cadavre dans la chambre.
Il s’exécuta et dès cette tâche accomplie me dis :
— Mais enfin qu’est-ce qui s’est passé ? Pourquoi l’avez-vous tué ?
— Écoute petit, ce type en avait probablement après toi. On ferait bien de rejoindre ta troupe, m’est avis qu’ils sont en train de faire des rencontres similaires.
— Mais... Mais pourquoi ?
— Ça, c’est à vous de me le dire. Mais votre arrivée remarquée, les jets de bourse de ton supérieur et ses histoires de marchand ne vous ont probablement pas aidés. Équipe-toi, on va descendre.
— Vous venez avec nous ?
— Je me vois mal répondre seul à la revanche de ses partenaires, s’il a des alliés. Dépêche-toi.
Je me préparais également et pendant ces instants de coquetterie, des éclats de voix nous parvinrent d’en bas. Finissant prestement notre préparation, nous nous ruâmes vers l’escalier provoquant, à ma plus grande honte de professionnel, un fort vacarme.
Du haut des escaliers, nous ne distinguions qu’une vague lueur provenant de derrière le bar.
En descendant, nous devinâmes plus que nous ne vîmes quelques obscures figures se précipiter dans le couloir se lançant à côté de l’escalier.
Une fois en bas, je me dirigeais vers la porte entrouverte derrière le comptoir de l’aubergiste d’où la lumière s’échappait, Audran sur mes talons.
Une fois face à celle-ci, je tâchais de tendre l’oreille afin de distinguer les échanges que je devinais à travers la porte. Mais alors que je commençais à percevoir distinctement les voix, Audran lança :
— Capitaine, c’est Audran. Je suis avec Syguis.
Lui jetant un regard noir qu’il ne perçut pas dans l’obscurité, je me redressai alors que la porte s’ouvrait et que j’en entendais une autre se fermer.
Au sol, je distinguai immédiatement un cadavre, la face contre le plancher ; il s’agissait d’un des soiffards de l’auberge qui tenait encore en main un long couteau. Leur meneur, Ascellin, me fit signe d’entrer depuis la chaise sur laquelle il trônait au fond de la pièce et devant une autre porte.

Rangeant mes deux favorites dans leurs écrins de cuir, je m’engageais à la suite d’Audran. La pièce servait de réserve à l’aubergiste. Sans fenêtre, elle abritait jambons, cruchons de vins et tonneaux de bière, sacs de pommes de terre, réserves de bougie et autres nécessaires à la tenue d’une auberge. En plus d’Ascellin, huit soldats se trouvaient dans la pièce, dont deux en tenues ; je devinais qu’ils devaient monter la garde. Le sol était recouvert de capes et des couvertures rapiécées sur lesquelles chaque soldat est capable de s’endormir après un certain temps à porter les armes.
La salle exiguë contenait péniblement notre grand nombre.
— Je vois que nous ne sommes pas les seuls dont le sommeil fut perturbé, dis-je en enjambant le cadavre en direction de la table.
— Oui, mais malheureusement nos visiteurs ont réussi à s’enfuir. Et j’ai peur qu’on ne les retrouve de jour, plus nombreux et décidés à se venger.
— S’ils sont du même groupe que notre propre gâcheur de sommeil, ils sont au moins dix et d’ici le lever du jour, ils auront aisément doublé ce nombre des autres larcineurs réfugiés ici.
— Je le crains également. Audran, ton compte rendu des événements.
Se mettant presque au garde-à-vous, le jeunot décrivit brièvement ce qu’il s’était passé depuis son réveil jusqu’à cet instant.
Je souriais du beau rôle qu’il me donnait et profitait de ce bref récit pour m’asseoir.
— Très bien. Je crains que Marcellin n’ait pas eu la chance d’être aussi bien logé que toi et que malheureusement cela lui en ait coûté la vie.
Même s’il tenta de rester stoïque face à la nouvelle, Audran ne put cacher son émotion face à celle-ci. Au vu de leurs réactions, la plupart des gardes avaient, eux, déjà deviné le sort de leur malheureux partenaire.

Se tournant vers moi, Ascellin me demanda alors de lui conter ma version des faits. Malgré une forte envie de lui résister ou au moins d’alourdir mon récit de faits inutiles pour briser sa tranquillité apparente, je me contentais d’un sobre récit. N’accentuant que les points qu’Audran n’avait pu mettre en avant.
— Bon. Votre récit me laisse croire que vous êtes quelqu’un de... compétent pour les tâches qui nous attendent. Une paire de bras, surtout des bons, ne se refuse pas.
— Héla mon bon, vous allez bien vite en besogne : qui vous dit que je dois employer mes bras ? Je pourrais tout à fait la jouer fine.
— Ce serait extrêmement risqué, vous le savez. Ces gredins surveillent probablement déjà la porte et, seul, vous n’avez pas la moindre chance.
— Ma foi être à vos côtés et leur faire face l’est tout autant. Vraiment, je ne vois pas comment trancher entre ces deux possibilités... lui répondis-je d’un ton que je m’appliquais à faire le plus niais possible.
Il laissa se dessiner un bref sourire sur ces lèvres avant de reprendre :
— Même avec votre vie en jeu vous ne perdez pas le nord, hein. Toujours de l’argent.
Arborant cette fois un sourire de satisfaction, légèrement sadique, je répondis :
— Hélas, j’aimerais que la vie fût si simple. Non, plutôt que de l’argent, j’aimerais voir la femme que vous escortez.
Tous les soldats furent saisis de stupeur à cette annonce, tous se raidirent et certains dans mon dos mirent la main au pommeau.
Seul Ascellin resta de marbre, ses yeux restèrent d’un calme plat à cette annonce et il me répondit toujours avec cette attitude de pierre :
— Malheureusement, cela ne sera pas possible, sieur Syguis. Il semblerait bien que vous deviez tenter votre chance seul.
Là commençaient les négociations, mais au vu de ma situation, je reconnais que j’étais bien mal embarqué. Peut-être aurais-je dû prendre simplement la bourse proposée plus tôt ?
— Il suffit, Ascellin.
Cette phrase prononcée par une voix de femme sortant à peine de l’adolescence eut sur l’assemblée un effet étonnant. Chacun se redressa au garde-à-vous et, même moi, je me surpris à arranger ma posture qui, je ne vous le cache pas, était jusque là peu amène.
La porte derrière Ascellin finit de s’ouvrir et révéla son joyau.
Une jeune femme y apparut, 19 ans tout au plus, des cheveux d’un blond presque transparent encadrant un visage aussi doux qu’harmonieux. Sur ce superbe tableau de maître, quatre taches de vives couleurs venaient comme des bijoux sur une tiare transcender l’ensemble. Ainsi deux yeux d’un bleu vif étaient accompagnés de deux pommettes d’un rose profond.
Sobrement vêtue de la même cape sombre que ses gardes, cette sobriété ne faisait que ressortir l’aspect lumineux de cette apparition.
Déstabilisé par cette entrée, je basculais en arrière et ne me rattrapais que du bout des doigts à la table. Je balbutiais alors :
— Vous... Vous êtes...
— Oui, c’est elle, la princesse Sucaria. Maintenant que tu le sais, tu vas nous accompagner, que tu le veuilles ou non. Tu iras au bout du chemin avec nous, le tien s’arrêtera au moment où tu auras ne serait-ce que l’idée de nous quitter. Cette information doit rester strictement secrète. Quant à vous, princesse, ma qualité de commandant de la garde m’oblige à vous dire que vous révéler à cet inconnu est une prise de risque que je n’aurais jamais acceptée si nous en avions discuté.
— Si je devais toujours vous écouter, nous serions encore sous la pluie avec le reste de la troupe.
Pendant ce bref échange, j’eus le temps de ressasser mes connaissances sur Sucaria ; elle était le plus beau parti du continent et son mariage devait se tenir bientôt. Une fête sans pareille était annoncée à travers tout le pays. Mais l’alliance que ce mariage scellait était loin de convenir à tout le monde, j’en savais quelque chose...
— Sieur Syguis, vous avez sauvé la vie d’Audran et je vous en sais gré. Je vous demande maintenant de nous accompagner jusqu’à la capitale. Vous y serez alors récompensé ; je ne vous cache pas que, comme l’a dit Ascellin, vous n’êtes pas en position de refuser.
— Mais loin de moi l’idée de refuser, assurais-je d’une voix mielleuse, c’est avec joie et honneur que je vous accompagnerais jusqu’au bout du monde s’il le faut.
En prononçant ces mots, je mimais une révérence tout en restant assis.
— Avant le bout du monde, c’est jusqu’à l’écurie qu’il va falloir accéder, car après nos escarmouches de cette nuit, il est peu probable que l’on nous laisse repartir en paix, répliqua Ascellin. Dès le petit jour, nous tenterons de sortir, nous n’avons aucun intérêt à mener un combat frontal. Je ne compte pas perdre un seul homme de plus dans ce taudis et le chemin vers la capitale est encore long.
Une fois ces mots retombés, Ascellin se leva et donna ses instructions : nous partirons donc dès le lever du jour. Sucaria retourna se coucher et le tour de garde qui se déroulait jusque là fut évidemment maintenu.
Mais la menace de l’aube empêcha la plupart des gardes de se rendormir. Audran notamment paraissait apeuré, mais j’avais remarqué le regard plein de dévotion qu’il avait porté sur Sucaria. Seulement, comme tous les jeunes de son âge face à une telle beauté, il ne savait se raisonner. Et à travers l’admiration qu’il lui vouait, je sentais percer des sentiments qu’il aurait mieux fait d’oublier.
Quant à moi, c’est de bon cœur que j’allais me mettre dans un coin de la pièce et m’adossais au mur feignant de m’endormir. Mais après la révélation de l’identité de la princesse, j’avais bien trop à penser pour me permettre de rêver...

***

Quelques heures après, Ascellin, qui n’avait lui non plus pas fermé l’œil depuis l’échauffourée, se leva mécaniquement et réveilla les quelques gardes que le sommeil avait trouvés. Il toqua à la porte de la fiancée qui s’ouvrit quelques minutes après pour la laisser paraître, habillée pour le voyage de cette même cape que tous revêtaient et le visage couvert par son capuchon. Je profitais de ce temps pour m’étirer quelque peu au milieu de cette pièce toujours pleine à craquer.
Ascellin se dirigea alors vers la porte donnant sur le cœur de l’auberge et, millimètre par millimètre, en tourna la poignée avant de la pousser délicatement de l’épaule et de s’y engouffrer sans un bruit.
À sa suite, nous sortîmes un à un le plus discrètement possible. La lumière du jour, trop naissante et toujours étouffée par la pluie, ne nous permettait pas de distinguer clairement la pièce et nous entrions comme dans un gouffre. Les soldats et moi-même formions une ligne parallèle à celle du mur et au milieu de ce canyon, Sucaria se glissait, légère comme une brise, en direction de la porte de l’auberge.
Alors que nous étions tous sortis de la réserve, un cri retentit dans la salle commune :
— MAINTENANT !
Renversant tables et chaises, nos adversaires surgirent du fond de la pièce en rugissant. Ne distinguant que mal nos opposants, je dégainais face aux ténèbres hurlantes, de même que mes compagnons imposés.
Le premier impact fut brutal et étrange ; en effet, si les assaillants avaient l’effet de surprise, ils étaient comme nous perdus par l’obscurité.
Un nocturne corps à corps s’engagea à ma droite tandis qu’à ma gauche Audran réussissait miraculeusement à stopper une lame se ruant vers son épaule.
Les cris des combattants ne rendaient la situation que plus confuse, et je vous avoue que pendant quelques instants, je fus totalement incapable de m’orienter.
Au milieu du bruit des lames et des hurlements des épéistes, deux voix que je guettais percèrent pour moi la mêlée et retinrent toute mon attention.
Tout d’abord, le cri de terreur de Sucaria dans mon dos et l’ordre d’Ascellin :
— PRINCESSE, AVANCEZ !
À cet instant précis, l’un des brigands se rua sur moi. Ce n’est que très péniblement que je réussis à m’écarter et laissais passer la lourde hache, que le coquin destinait à ma tête, qui vint briser le parquet dans un bruit de bois fendu.
Mes aiguisées damoiselles se firent un plaisir de sombrer dans la nuit d’où seuls deux avant-bras cramponnant cette hache sortaient. Alors que mon adversaire criait et basculait en arrière, déjà je me désintéressais de lui pour me concentrer sur la fuyarde.
Me plaquant contre le mur, je le longeai en courant alors que la soldatesque me servait de rempart face aux obscures menaces.
Alors que je me rapprochais de la porte, celle-ci s’ouvrit sous la poussée d’Ascellin, et un pâle jour devant lutter contre l’averse qui continuait vint quelque peu éclairer la pièce.
Ascellin, d’une main ferme, poussa Sucaria sous le déluge et se jeta furieusement contre un assaillant qui tentait de prendre sa suite. Je m’engouffrais dans son dos et me plongeais ainsi sous la colère du ciel. Devant moi, la femme la plus convoitée du continent avait chuté sur ce sol qui depuis déjà des jours n’était qu’une boue poissarde.
Je m’avançais vers elle, mais Audran, qui m’avait suivi, déjà se ruait auprès d’elle pour la relever.
Son visage souillé par la terre qui lui avait éclaboussé les joues restait plus beau à voir que tout ceux que j’avais pu croiser jusque-là dans ma piètre vie. Les lourdes gouttes que rien n’arrêtait vinrent rapidement rendre à ce visage sa propreté et sa noblesse.

Audran s’écria :
— Aux chevaux vite !
Et, tirant plus qu’il ne guidait Sucaria, s’y rendit aussi vite que possible.
Lâchant sa main pour s’emparer de sa selle, il prépara le petit cheval aussi vite qu’il put avant de faire de même du sien.
Une fois sa tâche accomplie, il se retourna pour aider sa protégée à se hisser sur sa monture.
C’est là qu’il me vit. Moi. Debout et surplombant celle qu’il avait juré de protéger. Souriant d’une façon presque gênée, mais que les larmes du ciel venaient couvrir comme pour dissimuler cette sordide attitude. Et alors qu’un doute indicible devait l’habiter et lui tordre le cœur, un éclair, comme par pitié, vint déchirer les nuées et éclairer la scène.
À cet instant, son cerveau se tut et tout en tombant à genoux, il put saisir la scène dans son ensemble. Moi, dagues aux mains, dont une d’où un sang brillant perlait, et à mes pieds, Sucaria. Sucaria, face contre cette terre noyée, avec cette même cape qui cette fois revêtait une différence avec les autres. Elle était trouée en son centre et de ce creux, une tache rouge s’échappait pour recouvrir la pluie.
Je m’étais apprêté à combattre Audran, mais sa soudaine tétanie lui sauva probablement la vie. Apprêtant rapidement ma monture, je l’enfourchais et regardais une dernière fois le soldat et sa protégée, tous deux dans la boue. Puis, frappant des talons les flancs de ma monture, je m’enfuis à travers la forêt détrempée en me félicitant de ce contrat mené à bien.

Je vous avais dit de ne pas me faire confiance non ?

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Un petit mot pour l'auteur ? 55 commentaires

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Pour poster des commentaires,
Image de Olivier Pélissier
Olivier Pélissier · il y a
Je donne ma voix pour le dénouement inattendu. Si je peux permettre un avis, qui j'espère sera constructif, des phrases plus courtes et plus percutantes m'auraient aidé à me plonger au coeur de l'action que j'ai survolé d'un peu trop loin. Bonne chance pour la finale.
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Olivier Descamps · il y a
Histoire bien construite et agréable à lire... Bonne finale
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Lady Délivrance · il y a
Belle plume
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Georges Saquet · il y a
Beau récit ... Belle écriture ... Une lecture à dévorer! Mon vote.
Zut j'avais déjà voté !
J'ai relu relu et aimé une fois encore ...

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Alix Glacon · il y a
Votre chaleureux retour est très agréable à lire. Merci pour votre soutien renouvelé.
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Arthur Rogala · il y a
Très sympa ce texte, il y a peut-être quelques petites maladresses dans l'écriture de temps en temps, mais l'histoire est très prenante, la chute excellente, l'ambiance très bien posée. Le texte est assez long mais je l'ai dévoré avec plaisir :)
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Alix Glacon · il y a
Oui j'ai quelques problèmes d'écriture. Je tente de les résoudre. Merci pour vos commentaires élogieux
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Liane Estel · il y a
De capes et d'épées ! Ambiance magistralement décrite : on n'en perd pas une miette ! Mes 5voix.
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Alix Glacon · il y a
Merci Liane, j'apprécie beaucoup votre retour et votre soutien
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JAC B · il y a
de l'art du pastiche écrit avec brio. Vos personnages nous font replonger avec plaisir dans ces bons vieux romans de cape et d'épée. Un +5, c'est une réussite Alix.
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Alix Glacon · il y a
Merci de ce chaleureux retour
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Felix Culpa · il y a
Un récit palpitant écrit de main de maître ! Vous avez mes 5 voix et je m'abonne à votre page ! Merci pour cette belle lecture Alix.
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Alix Glacon · il y a
Merci beaucoup pour ce très aimable retour
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Marie France GOBÉ · il y a
Votre oeuvre est facinante -Bonne chance pour la finale
Vous avez mes voix

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Alix Glacon · il y a
Merci pour votre soutien et votre retour Marie France
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Camille Berry · il y a
Bravo pour ce récit que je viens de découvrir. Un texte mené tambour battant... Que je soutiens avec plaisir
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Alix Glacon · il y a
Merci pour votre soutien et votre retour Camille

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