Un photographe

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Je suis une rêveuse, une étourdie, une vraie tête de linotte! Mais j'aime observer, raconter des histoires dans une langue poétique ou narrative que je prends grand plaisir à ciseler, rythmer.  [+]

Il est midi, Hélène Garcin sort de chez Jacques Dessanges, un salon de coiffure auquel elle est fidèle depuis des années.
Elle referme la porte, fait trois pas sur le trottoir puis revient un peu en arrière pour, mine de rien, jeter un coup d’œil rapide sur son reflet dans la vitrine du salon. Ce qu’elle y voit la rassure, elle fait vraiment moins que son âge ! En ce beau jour de printemps elle a osé des mèches blondes sur sa couleur châtain, et une coupe en dégradé qui dégage bien son visage. La robe verte décolletée, le collier assorti, les talons hauts, tout dessine la silhouette d’une femme de goût. Certes la taille s’est épaissie au fil des ans, la poitrine n’est plus aussi haute, mais cette retraitée de 61 ans ne se laisse pas aller. Pendant des décennies elle fut la secrétaire coquette et avenante d’un cabinet dentaire de Grasse, et se fait un devoir de rester séduisante. D’autant plus qu’à 44 ans elle a épousé un homme qui n’en avait pas vingt cinq, un géant d’1m90 dont elle est toujours aussi amoureuse.
Elle rentre sereinement chez elle, d’un pas alerte : son Gilbert va la regarder de ses beaux yeux bleus et la complimenter quand il reviendra pour le déjeuner, à 12h30. Le repas est prêt, un veau marengo longuement mijoté les attend à la maison.
Elle se dit qu’elle a bien de la chance d’avoir un jeune mari qui chaque fois qu’il le peut rentre à midi pour manger avec elle. Ça le bouscule un peu parce qu’il doit repartir au boulot à 13h30 , mais il tient à ne pas la laisser seule, il sait bien qu’elle trouve les journées longues depuis qu’elle est à la retraite. Surtout qu’il finit tard le soir : en bon commercial, il ne compte pas ses heures...
Heureusement, les primes qu’il touche sont en rapport, et mettent du beurre dans les épinards, ça leur permet de faire chaque année un beau voyage sans regarder à la dépense. Depuis qu’ils sont ensemble, ils en ont fait des croisières, visité des pays exotiques ! Des centaines de photos, qu’elle classe dans des albums maintenant qu’elle a le temps, et qui lui rappellent leurs aventures estivales. Gilbert est un photographe passionné, un amoureux de la beauté, un véritable artiste qui a l’oeil, tous leurs amis en conviennent...
Elle lui en veut parfois de passer des soirées entières à travailler ses clichés sur son ordi, mais le résultat est superbe.
Midi trente, Gilbert n’est pas là, lui si ponctuel...Il a dû se faire piéger par un client tâtillon et méfiant !
Treize heures, toujours pas là, et son portable n’est pas activé, que lui est-il arrivé ? Quelque chose de grave sans doute ! Elle se sent prise de panique, une panique incontrôlable. Elle se donne jusqu’à quatorze heures, après elle appellera la gendarmerie.


Dans le bureau du commissaire de police, Gilbert nie tout en bloc. Non, il n’est pas pédophile. Oui, il le reconnaît, il est allé une ou deux fois, pendant ses pauses, sur des sites de jeunes filles dénudées...
« C’est esthétique, monsieur le Commissaire ! Je pratique la photo d’art et j’aime regarder de beaux clichés de nus, comme ceux des magazines vendus en kiosque. C’est pas un crime !
- L’ennui, c’est que ces filles sont encore des enfants, monsieur Garcin, et que vous avez téléchargé certains de ces clichés pour les regarder tout à votre aise sur votre ordi professionnel ! Le simple fait de consulter ces sites pédopornographiques est un délit. Si en plus vous téléchargez...Mais parmi vos propres « photos d’art », celles que vous avez à la maison je suppose, est-ce qu’il y en a du style de celles-ci, monsieur Garcin ? Avez-vous déjà demandé à des petites filles de prendre ces poses ? Avez-vous payé les parents de ces enfants? »
Il nie à nouveau avec la dernière énergie, et quand on lui réclame son smartphone, il le leur donne volontiers, il sait qu’ils n’y trouveront rien de suspect.
Mais qui a bien pu renseigner les flics ? Un ou une collègue, une salope de balance ? Marielle, qui l’avait dragué, et à qui il avait fait comprendre qu’il n’était pas intéressé ?
Il avait pourtant été si discret...Il s’en veut de n’avoir pas su résister. C’était comme une drogue, certains jours il lui fallait sa dose, et voilà que les ennuis arrivent...
Il regarde le Commissaire, qui relit ses notes : aucune indulgence à attendre de ce côté-là ! Un air pincé, une bouche mince qui ne doit pas rire souvent, des cheveux coupés ras...Ça n’est pas le genre à tromper Bobonne ou à regarder des films pornos le soir sur Canal+ !
A treize heures, on lui annonce qu’il est placé en garde à vue.


Treize heures cinquante, on sonne. Hélène Garcin va ouvrir, en tremblant. Trois policiers accompagnent Gilbert. Elle tombe des nues, ne comprend pas. Le commissaire se présente, lui annonce que dans le cadre d’une enquête concernant son époux ils sont autorisés à perquisitionner leur habitation : « Vous pouvez assister à nos recherches, c’est votre droit.»
Pendant deux heures ils ont fouillé la petite maison de la cave au grenier, exploré les placards, la grande armoire de la chambre, tous les tiroirs. Elle a fini par demander, après un temps de sidération et sans regarder Gilbert, le pourquoi d’un tel chambardement.
-Votre époux ne vous a pas dit à quel point il aime voir des photos d’enfants sur des sites pédopornographiques ? Vous n’avez jamais rien remarqué, jamais vu de telles images ici, jamais observé un comportement douteux ?
Elle défend son mari avec véhémence, dit que ce n’est pas son genre, qu’il doit y avoir une erreur...
Ils ne l’écoutent pas, s’en vont avec l’ordinateur de la maison, les deux appareils photos de Gilbert. Et tous leurs albums de souvenirs.
Gilbert doit repartir avec eux, la laisser seule. Sur le pas de la porte il l’embrasse:
-Ne t’en fais pas j’ai rien fait de mal. Je reviendrai vite, ils peuvent pas me garder longtemps.


Madame Garcin a attendu, mais ce soir-là son mari n’est pas revenu.
Ce n’est pas la première fois qu’elle se retrouve seule, il arrive de temps en temps que Gilbert parte quelques jours en formation, mais ce soir c’est différent, c’est une autre solitude. Elle est troublée, se souvient de choses...
Comme ces heures qu’il passait sur la plage, quand ils allaient au Grau-du-Roi, à observer et photographier des enfants, filles et garçons Dans ces moments-là elle s’était dit que peut-être ils auraient dû adopter, vu qu’elle était trop âgée pour le rendre père. Elle lui en avait même parlé une fois, mais il avait répondu que la paternité, ça n’était pas son truc. Ce qui l’avait rassurée.
Et cette passion qu’il avait pour « Lolita » ! Personnellement elle n’avait pas pu dépasser la trentième page tant elle trouvait ce roman malsain. Mais lui, il l’avait adoré, c’était un chef d’œuvre disait-il. Il l’avait lu et relu, lui qui d’ordinaire détestait la lecture! Qui plus est il connaissait par cœur les deux films qui en avaient été tirés, et qui faisaient partie de sa collection de DVD. Une fois, elle s’en souvient soudain, elle s’était risquée à dire le malaise que lui donnaient ces images. Alors il l’avait rabrouée : elle était vieux jeu, étroite d’esprit, et avec sa morale étriquée ne comprenait décidément rien à l’Art ! Mortifiée, elle n’avait rien répliqué.
A présent elle doute de tout, se repasse le film de leur vie à l’envers...Il lui semble qu’elle va devenir folle si elle se laisse aller à imaginer Gilbert guettant des enfants à la sortie de l’école, à la piscine, au gymnase. Pour s’occuper l’esprit elle remet de l’ordre dans les tiroirs, les placards, range tout ce qu’ils ont remué, retourné. Et peu à peu elle se surprend à fouiller elle aussi. Avec rage. Elle veut savoir, mesurer à quel point elle a méconnu cet homme. Salie, elle est salie, comme contaminée.
Hélène Garcin se regarde dans le grand miroir de leur chambre, et y voit une vieille femme. Ces rides, que lotions et crèmes n’arrivent plus à atténuer ! Et cet avachissement irrémédiable des traits! Elle se souvient alors de la remarque bien intentionnée d’une de ses amies quand elle lui a annoncé son mariage : « Ça ne te fait pas peur ? Dans l’autre sens, pas de problème, mais quand l’homme est jeune et la femme bien plus vieille...» Elle l’avait aussitôt sèchement remise à sa place, et voilà qu’aujourd’hui...
Elle fuit, descend au garage, inspecte leur voiture. Elle cherche fébrilement parmi les outils, passe dans la cave, bouscule les cartons de bouteilles, cherche sur les rayons. Rien. Il a bien pourtant dû imprimer des photos pour venir les regarder en douce, ces nuits où elle prenait un somnifère pour éviter l’insomnie!
Mais elle ne trouve rien, absolument rien.
Elle remonte, vidée, et s’affale sur le lit.
Soudain, elle fixe le grand placard qui sert de penderie, se relève et palpe tous les vêtements de Gilbert, les pantalons, les vestes. Méticuleusement. Et dans la petite poche intérieure d’un vieux manteau d’hiver, un manteau qu’il n’a pas porté depuis longtemps, elle sent sous sa main quelque chose de dur. Une petite clef est là, une clef USB minuscule et plate. Peut-être une clef avec des documents professionnels, oubliée il y a des années ? C’est possible. Mais comment en être sûre, comment à présent faire confiance ? Et plus d’ordinateur pour vérifier, l’innocenter...


Madame Garcin a mal dormi cette nuit-là, malgré le somnifère.
A neuf heures elle se rend à la médiathèque de la ville, encore pratiquement déserte. Elle s’installe dans le coin le plus reculé devant un des ordinateurs, derrière des rayonnages de livres qui lui serviront de paravent.
Elle se dit qu’elle agit comme si elle était coupable...Et c’est Gilbert le responsable, ce Gilbert qu’elle aime tant et qu’elle connaît finalement si peu ! Elle comprend que quoi qu’il advienne rien ne sera plus comme avant.
Après avoir jeté des regards inquiets de tous côtés, elle introduit la clef dans l’ordinateur. Ce qu’elle voit bientôt sur l’écran la stupéfie, la dégoûte. Elle se hâte d’éteindre, pour essayer d’oublier ces images indignes. Pendant toutes ces années elle n’a donc été qu’une couverture, elle ne lui a donc donné qu’un semblant de respectabilité ?
Elle rentre chez elle au pas de course, pour y cacher sa peine, sa rage.
Une fois là, dans sa maison si bien entretenue et décorée de belles photos de leurs voyages, elle rumine des idées sombres, tournant en rond comme un animal blessé.


Juste avant onze heures Hélène Garcin glisse dans la boîte aux lettres de la grande poste une enveloppe adressée au Commissariat de la ville. Dans l’enveloppe, la clef USB, et un court message destiné au commissaire.
Mais à peine a-t-elle lâché ce document à charge qu’elle regrette déjà son geste, qui va sans doute la priver de Gilbert pour longtemps...Elle aurait dû attendre qu’il revienne, attendre qu’il s’explique ! S’il ne faisait que regarder, ça n’était pas si grave! Il fallait que tout ça reste un avertissement sans frais, elle saurait le faire changer. Elle l’avait condamné sans l’entendre, et s’était condamnée elle-même.

Vite, elle pénètre dans la poste, s’adresse d’un ton suppliant à l’employée d’un des guichets :
- S’il vous plaît, serait-il possible que je récupère une lettre que je viens de mettre dans la boîte à l’instant? J’ai oublié d’y joindre un document très important et ça va me valoir des ennuis...
La postière la regarde d’un air dubitatif, et même soupçonneux :
- C’est impossible de reprendre un pli !
Et voyant l’air désespéré De son interlocutrice elle ajoute :
- Vous avez mis au dos le nom de l’expéditeur ? Vous avez une pièce d’identité ?
Non, elle n’avait pas noté son nom au dos de l’enveloppe, non elle n’avait pas de pièce d’identité.
- Désolée madame, on ne peut rien faire pour vous, d’autant plus que la levée de 11 heures va avoir lieu d’une minute à l’autre. La prochaine fois, faites attention, on ne peut pas revenir en arrière.
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